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in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/lachansonduchev01hipp
COLLECTION
DES POÈTES FRANÇAIS DU MOYEN AGE
LA CHANSON
DU CHEVALIER AU CYGNE
ET DE GODEFROID DE BOUILLON
TIRÉ A 30P EXEMPLAIRES
sur papier vélin.
Tous droits
liiFBIME PAR TIEVILLE ET CAPIOJIOKT, RCK DES POITEVLNS, 6, A PARIS
^
LA CHANSON
DU
CHEVALIER AU CYGNE
ET DE
GODEFROID DE BOUILLON
PUBLIÉE
Pau Or HiP PEAU
PREMIÈRE PARTIE
LE CHEVALIER AU CYGNE
<f\\
PARUS
CHEZ AUGUSTE AUBRY
L'UN DES LIBRAIRES DE LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES FRANÇOIS
18, RUE SÉGUIER (SAINT-ANDBÉ-DES- ARTS).
M. D. CGC. LXXIV
C5-iq
1874
<iL^*
liNTUODUCTION
M. Henry Gibbs, membre de la Société pour la
publication des textes en ancien anglais [Early
English Text Society)^ a publié à Londres, en 1838,
sous le titre de : The romance of the Chevelere As-
signe^ une traduction abrégée du poëme français
qui, sous le titre de Chevalier au S igné ^ est con-
servé dans un manuscrit du British Muséum
(lo E. vr, royal collection). Les 370 vers que
contient le poëme anglais répondent aux 1083
premiers du poëme français , qui , d'après les
citations que lui emprunte M. Gibbs, diffère peu
de celui que je publie ici d'après le manuscrit 1621
(ancien 7168) de la Bibliothèque nationale ^
Déjà W. Caxton avait imprimé en 1481 une
traduction anglaise de V Histoire de Godefroy de
1 . Comme les premiers feuillets de ce manuscrit du treizième
.<iècle ont été arrachés, j'ai été obligé de demander le com-
mencement du poëme au manuscrit 105 de la même Hiblio-
Ihèque, ce qui établit entre les deux parties quelques différences
peu impurlante? dans les formes orthographiques.
11 INTRODUCTION.
lioulogne et de la Conquête de Jérusalem : une
traduction anglaise du Chevalier au Cygne avait
été imprimée en 1512 par Wynkyn de Worde,
et une réimpression du même ouvrage avait été
publiée par ^Yilliam Copland, à l'instigation d'E-
douard, duc de Buckingham, descendant du Che-
valier Helyas^ et décapité à la Tour de Londres
le 17 mai 1521. Enfin, une première édition du
poëme anglais publié par M. Henry Gibbs avait
été mise au jour par M. Edward Vernon Utterson,
pour le Roxburge Club, en 1820.
Ce qui donne du prix à la publication de
M. Gibbs c'est la reproduction par la photographie
des quatre faces d'un charmant coffret en ivoire
du quatorzième siècle, où sont représentées les
diverses scènes de l'histoire du Chevaher au Cygne,
telle qu'elle est racontée dans la plupart des niea-
nuscrits existant à la Bibhothèque nationale.
Ces manuscrits ont été décrits par MM. Paulin
Paris dans le tome YI des Manuscrits de la Biblio-
thèque du Roi^ Leroux de Lincy (Bibhothèque de
l'École des Chartes, tome II, 1840-1841) etdeReif-
fenberg, dans son édition du Chevalier au Cygne
et de Godefroy de Bouillon (t. XI Y de la collection
des Chroniques belges inédites).
L'ouvrage du savant belge a été apprécié et
analysé par M. Pauhn Paris dans YUistoire lit-
téraire de la France.
INTRODUCTION. Ill
Dans mon édition de la Conquête de Jérusalem^
j'ai indiqué comment les trouvères ont rattaché
la fabuleuse légende du Chevalier au Cygne à l'his-
toire du chef delà première croisade, trop célèbre
pour que l'imagination des poètes ne lui trouvât
pas une origine miraculeuse. Le Chevalier au
Cygne sert donc d'introduction au grand cycle
épique où sont racontées les diverses phases de
cette glorieuse expédition. Il est probable que la
légende remonte- à une origine bien antérieure à
l'époque où elle a été plus particuhèrement ap-
phquée à la famille de Godefroy de Bouillon.
Guillaume de Tyr (qui florissait en 1187 et avait
cessé d'exister en 1197) mentionnait déjà cette
gracieuse légende et l'opinion qui faisait descendre
du Chevalier au Cygne Godefroy et ses deux frères.
Elle se popularisa promptement aux treizième et
quatorzième siècles, grâce aux trouvères français.
Elle fait partie des histoires dont se compose le
Dolopathos ; Philippe Mouskes en donna un ré-
sumé dans sa volumineuse chronique; les chan-
teurs allemands s'en emparèrent, et entre autres
Conrad de AYiirtzbourg, mort en 1280, auteur du
Schican Ritter, l'auteur anonyme du Lohengrin, et
avant eux AVolfram d'Eschenbach dans son Par-
civaL On vient de voir que les poètes anglais
l'avaient reproduite aussi d'après la version fran-
çaise.
IT INTRODUCTION.
Quant à rorigine de la légende elle-même,
aux nombreuses traces qu'elle a laissées dans les
poètes ou les chroniqueurs du moyen âge, aux
maisons princières de l'Allemagne ou de la Bel-
gique qui se sont fait honneur de descendre du
Chevalier au Cygne, l'érudition du baron de Reif-
fenberg s'est longuement exercée sur ces divers
sujets dans son introduction, et je ne puis mieux
faire que d'y renvoyer les lecteurs que ces ques-
tions pourraient intéresser.
Les manuscrits de la Bibhothèque nationale et
de l'Arsenal qui contiennent le ChevaHer au Cygne
offrent, à quelques différences près, la série des
faits telle qu'elle se trouve dans notre manuscrit
dont on Ura le résumé à la table des matières.
Le sujet en est connu : Béatrix, femme du roi
Oriant, met au monde sept enfants. Sa belle-mère,
Matabrune, veut les faire périr, et dit à son fils que
sa femme est accouchée de sept chiens. Béatrix est
jetée dans un cachot. Les enfants sont sauvés par
un ermite. Ils portaient tous en naissant des colUers
d'or à leurs cous. Ces colliers leur sont enlevés et ils
sont changés en cygnes à l'exception d'un seul,
Élyas, qui, devenu grand, prouve dans un combat
singulier l'innocence de sa mère. On remet les col-
hers d'or au cou des enfants qui reprennent la forme
humaine. Un des colUers ayant été fondu, celui
auquel il appartenait reste cygne. C'est lui qui sert
INTRODUCTION. V
de guide à Élyas dans ses nombreuses aventures.
Il épouse la duchesse de Bouillon. Ils ont une fille
qui sera mère de Godefroi, d'Eustache et de Beau-
douin. Le chevalier au cygne fait promettre à sa
femme qu'elle ne lui demandera jamais ni son nom,
ni son origine : cette promesse est violée, et le che-
valier au cygne part pour ne plus revenir.
Ce départ et cette disparition du chevaher au
cygne laissent l'esprit sous une impression mys-
térieuse qui atteste chez son auteur un sentiment
artistique auquel ses continuateurs sont demeurés
étrangers. Après avoir épousé l'héritière de Bouil-
lon et lui avoir donné une fille qui sera la mère
des trois héros qui s'illustreront par leurs exploits
chevaleresques, sa présence est devenue inutile :
il quitte la scène au moment où la légende doit
faire place à l'histoire.
D'autres manuscrits sont sur ce point plus com-
plets et par cela même moins poétiques. L'auteur
a jugé à propos de faire retrouver le chevalier au
cygne longtemps après son départ. Il ne suffisait
pas à la gloire de son héros d'être l'aïeul de Gode-
froi de Bouillon et de ses frères. Il a pieusement
cru le rendre plus intéressant en le représentant
comme un saint ermite, comme le fondateur d'une
abbaye.
Dans les manuscrits en question, comme dans
celui qu'a publié M. de Reiffenberg, Élyas, le che-
VI INTRODUCTION.
valier au cygne, retourne à rillefort, où il re-
trouve son père, le roi Oriant et ses frères. Il
fait rechercher les deux coupes d'or faites avec
un des colliers et restées entre les mains de
l'orfèvre qui l'avait fait fondre par l'ordre de la
reine Matabrune. Le collier est déposé sur l'autel
d une église, où se célèbre une messe solennelle
et à laquelle on fait assister le cygne, fidèle
compagnon d'Élyas. Au moment de la consécra-
tion, un miracle s'accompht et le cygne reprend
sa forme humaine, à la grande joie des nombreux
assistants.
Quant à Élyas, il va s'établir dans le lieu
même où l'avait reçu tout enfant avec ses frères
l'Ermite qui leur avait sauvé la vie. Il y construit
un château sur le -modèle de celui de Bouillon.
11 dispose les lieux de manière à reproduire une
image des alentours du château véritable, donne au
bois qui l'entoure le nom de la forêt d'Ardenne, y
fonde une abbaye et se voue à la vie monastique.
Longtemps après, l'abbé de Saint-Trond reve-
nant de Jérusalem avec un de ses compagnons
aperçoit par hasard le château. On lui apprend
qu'Élyas devenu moine, comme son père, s'est
retiré dans l'abbaye. Il va le trouver, obtient de
lui des donations en faveur de Saint-Trond. Son
compagnon reçoit en même temps l'anneau que
la duchesse de Bouillon avait donné à Élyas le
INTRODUCTION. YII
jour de son mariage. On le porte à celle-ci, qui
s'empresse de partir avec sa fille, la belle Ydain,
l'épouse du comte de Boulogne. Elle trouve le che-
valier au cygne mourant, reçoit son dernier soupir
et meurt elle-même de douleur.
Il est facile de voir dans ce récit l'intention de
rattacher l'abbaye de Saint-Trond au souvenir du
chevalier au cygne et à l'illustre maison de Bouillon.
L'auteur de la partie du poëme que nous éditons,
et qui se désigne lui-même au feuillet ol de notre
manuscrit sous le nom de Renaut, a ignoré ou
négligé ce détail.
J'ai suivi pour cette édition du Chevalier au
Cygne et des branches suivantes dont je prépare
l'impression, la méthode que j"ai apphquée à
mes précédentes publications d'ouvrages du moyen
âge. Je m'adresse à cette classe nombreuse de
lecteurs qui veulent avant tout qu'on leur fasse
connaître la langue et la littérature de cette époque ;
on ne saurait trop en encourager et en facihter
l'étude. D'autres lecteurs, sans doute, désireraient
autre chose. Ce sont ceux qui n'attachent de prix
qu'aux éditions savantes, ceux qui, comparant tous
les manuscrits d\m même poëme conservés dans
les bibhothèques de la France et celles des pays
étrangers, notent scrupuleusement leurs rapports
et leurs différences, recueillent toutes les variantes,
corrigent souvent fort arbitrairement les textes.
VIII INTRODUCTION.
OU les reproduisent sans chercher à les rendre intel-
hgibles au commun des lecteurs. Je n'ai pas besoin
de dire que je ne dédaigne nullement de pareils
travaux. Ils exigent beaucoup de patience, de pé-
nétration, et surtout beaucoup plus de temps que
je ne pourrais y consacrer. Mais je conçois des
œuvres d'une autre nature, et j'avoue qu'il en
est que je préfère de beaucoup à celles des éru-
dits qui ne sont qu'érudits et que l'habitude d'étu-
dier mhmtieusement de petites choses rend souvent
insensibles à des genres de mérite que je tiens en
haute estime et qui ne me semblent pas incom-
patibles avec un véritable savoir. En me bornant
à choisir pour ces pubUcations les manuscrits qui
me paraissent offrir les textes les plus anciens et
les moins imparfaits et à les éditer avec toute l'at-
tention et tout le soin dont je suis capable, j'ai
la conscience de faire une œuvre modeste sans
doute, mais utile : je me résigne donc sans peine
à ne point obtenir des suffrages auxquels je n'as-
pire imllement, et à faire tous mes efforts pour
mériter ceux du public auquel je m'adresse.
C. HIPPEAU.
LA CHANSON
DU
CHEVALIER AU CYGNE
ET DE
GODEFROID DE BOUILLON
Préambule de l'auteur. Il va raconter l'histuiic du Chevalier au Cygue ot de
ses frères. Ce n'est point un roman de la Table ronde : c'est une histoire
véritable.
OR entendez, segnour, que Dius vos doinsl science :
S'oiiés bonne canchon de moult grant sapience;
Aine n'oït-on si vraie despuis le tans Silence.
Geste canchon ne veut noise, ne bruit, ne tence,
Mais douçour et escout et pais et révérence.
Du Chevalier au Cisne vos dirai la prouvence.
De ses frères ausi, com furent en esrence.
Mais onques bien n'oïstes la première naiscence,
1
2 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [9-32]
Comment furent tourné à grande pestilence;
Ancui Torrés par moi. Or, m'en doinst Dix consence !
Segnour, oiiés por Diu, le père espiritable,
Que Jliesus vos garisse de la main au diable ;
Tés i a qui vos cantent de la réonde table,
Des mantiaux engoulés de samis et de sable;
Mais je ne vous veus dire ne mençogne ne fable;
Ains vos dirai canchon, ki n'est mie corsable,
Car ele est en l'estoire, ce est tout véritable.
En escrit la fist mètre la bone dame Orable,
Qui moult fu preus et sage, cortoise et amiable,
Dedans les murs d'Orenge, la fort cité mirable.
Segnour, or entendes, bone gent assolue,
S'oiiésbone canchon, que n'est gaire seûe;
L'estoire en a esté longuement reponue,
Aussi com li solaus qui cuevre sous la nue,
Dedens une abeie ; mais ele est fors issue.
Dès or veut nostre Sire k'ele soit espandue
Et que de tous preudommes soit oïe et seûe.
Du Chevalier au Cisne avés canchon oûe ;
Il n'i a si viel hom, ne feme si kenue.
Qui oncques en oist le première venue.
De quel terre fust nés ; mais or ert entendue.
Je Fvous dirai raoult bien, se Dix m'est en aiue,
'33-52] ET DE GÛDEFROID DE BOUILLON.
II
Orians, roi de l'île de Mer, étant avec sa femme Béatrix, aperçoit une
mendiante ayant deux beaux enfants : « Dieu a donné, dit-il, deux enfants
à une pauvre femme, et nous n'avons ni fils ni fille! d
Béatrix soutient qu'une femme ne peut mettre au monde deux enfants à la
fois, à moins de s'être livrée à deux hommes.
SEGNOUR, oiiés canchon qui moult fait à loer ;
Moult est bone à oïr, bien fait à escouler.
L'estoire en fu trovée en une ille de mer;
Par son droit non l'oï L'Illefort apeler.
En celé ille ot. i. roi, ki fut gentix et ber :
Il ot non Orians ; cités ot à garder,
Gastiaus et bours et viles, pour son cors honorer,
Bien pot en son besoing c. m. hommes mander.
Li rois ot oncor mère et s'ot mollier à per.
Sa mère ert i dyable, pour le mont encanler.
Eleotnon Matabrune, ensi Foi nonmer.
Aine de plus maie vielle n'oit nus hom parler.
La mollier au Segnour, qui le viaire ot cler,
Ot à non Béatrix, si l'oï apeler ;
Moult par fu bone dame, nus ne la doit blasmer.
Matabrune la vielle ne la pot onc amer,
Ainçois lavout tousjours honir et vergonder.
Un jour estoit li sire et la dame al vis cler
Monté en une tour, pour lor cors déporter.
Il regardent aval, si ont veii aler
4 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [53-81]
Une povre mescine et ii enfans porter.
Quant li sire la voit, si conmence à plourer,
Des biaus ex de son ciéf en va Taige couler.
(( Certes, fait-il, ma dame, poi nos poons amer;
Oncques Dix ne nous vaut fil ne fille donner ;
Je voi une mescine, qui là quiert son souper,
Qui en porte ii biaus, Diu en doit enourer ;
Ils sont andoi jumel, ce poons nous prover.
Andoi sont d'un sanlant et paringal et per.
(( Sire, se dist la dame, vous parlés de noiant :
Ne crereie pas homme en ce siècle vivant
Que feme puist avoir onsamble c'un enfant,
S'a II hommes nen est livrée carnelmant.
Un en puet elle avoir, pour voir le vous créant,
Ne ja plus n'en aura en un engenremant. »
Li sire l'entendi, moult ot le cuer dotant.
« Certes, dist-il, ma dame, vos parlés folemant ;
Dix a de tout pooir ; faus est qui ce n'entent. »
Par son parler a-on moult grant anui souvent.
Si com vous orrés dire, se Ihistoire n'en ment.
Li vespres est venu, li jour va déclinant,
La nuit jeût li sire lés la dame vaillant.
Par le plaisir de Diu, le père omnipotent,
Conçut lues vu enfans en un engenrement.
Por chou ne doit-on dire folie à essient ;
Or reverra la dame ses faus dis de devant.
Moult demainent grant joie dus k'à rajornemcnt.
Li sire se leva ki'sl de bon essient.
« Certes, dist-il, ma dame, je sais à essient,
[82-103] ET DE GODEFROÎD DE BOUILLON.
Que vous estes ençainle, Dix vous doinst tel enfant
Dont nous soyons encore honnoré et joiant! »
La dame se merveille, quant son seigneur entent :
« Dix vous en face, sire, dist-elle, voir disant! »
Mais ne set pas la dame que devant l'uel li pent,
Qu'il n'eûst si pensive desi en Orient.
Li sire a la parole laissée en sousriant,
Au moustier en alerent sans nul delaiement;
On lor fait le service al moutier saint Vincent.
Cascuns d'aus i offri anel d'or u d'argent.
Après messe s'en tornent, dame Diu reclamant.
Dès or mais vous dirai de la dame saçant.
Qui porta vu enfans dusk'al delivremant.
III
Béatrix accouche, pendant Tabsence de son maii, de sept enfants portant
chacun une chaîne d'argent à son cou. Matabrune, mère du roi, prend la
résolution de faire périr les sept enfants. Désespoir de Béatrix.
LA dame a ses enfans portés, si com devoit,
Tant que che vint à terme que délivrer devoit.
Au délivrer la dame point de feme n'avoit,
Fors le mère al segnour, qui noient ne Tamoit,
Le vielle Matabrune, qui en Dieu ne créoit.
La dame se délivre k duel et à destroit,
I enfant après l'autre, si com Dix le voloit.
Au naistre des enfants vn fées i avoit,
Qui les enfans destinent que cascun avenroit.
Ensi que li uns enfcs après l'autre naissoit,
6 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [104-132]
Au col une caïne de fin argent avoit.
Le vielle s'esmerveille quant les caïnes voit;
Ne set que ce puet estre, n'a coi ce torneroit.
Li enfant furent né et bel et gent et droit.
L'une fut une fille et vt fix i avoit.
Le vielle se pourpense c'un grant murdre feroit.
Dyables la semont, qui ele enor faisoit.
Tele cose pourpense dont venir li devoit
Grant honte et granl anui que devisé estoit.
Dame Dix li rendra sa déserte et son droit :
Ele sera honnie ains k'ele morte soit.
Li enfant furent né, ensi con je vous cant,
Tout VII Tun après l'autre, à Diu conmandemanl.
Li une en estoit fille, ce trovons nous lisant;
Et li VI autre furent d'un estre et d'un sanblant.
Cascuns ot à son col caïnete d'argent.
Aunaistre nen ot feme, ne petite, ne grant,
Fors que la maie vielle, qui li cors Diu cravant.
Mère estoit au segnour et Diu n'avoit nient ;
Moult estoit coviteuse d'avoir or et argent.
Beatris demanda qui erent li enfant :
*« Beatris, dist la vielle, por le cors st Vincent,
Je vous ferai ardoir à mon fil le vaillant !
Ne vous souvient or pas du fort devisement
Que vous jurastes si le Père tout poissant
C'une feme ne puet avoir c'un seul enfant
S'a II hommes n'estoit livrée carnelment.
Or puet dire me sire par vostre jugement
K'à VII en avés jut par le votre commant. »
[133-154] ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Quant la dame l'oït, moult se va esmaiant ;
Car ele aperçoit bien le mal pourpensement;
Car la vielle a el cors Tanemi souci aiant
El si pourcacera son anui moult pesant.
« Dame sainte Marie! dist la dame en ploranl,
Roïne couronnée, mère al roi tout poissant,
Ne consentes mon cors mener vilainement ! j^
(( N''a mestier, dist la vielle, par le cors saint Vinceni
En la sale s'entorne, si apele i serjant,
Et icil ot non 3Iarkes, se Fesloire ne ment,
Preudhom fu et loiaus, avoir avoit moult grant,
Hom ert la maie vielle, qui le va semonnant
Que il face une cose dont li va depriant.
IV
Elle ordonne à Markes, un de ses hommes, de prendre les enfants et de les
noyer. Elle porte à son fils sept petits chiens, dont elle lui dit que sa
femme vient d'accoucher. Le roi fait jeter Béatriï au fond d'un cachot.
AMIS, chou dislla vielle, je vous ai moult amé;
Rice homme vous ferai et d'avoir assasé,
Oncques ne vous donnai un denier monneé ;
Oncor vous ferai bien, se je vif par aé;
Et bien devés pour moi faire ma volenté.
« Dame, dist li preudhom, ja nen ert trestorné
Que je pour vous ne face quanque vous vient à gré
— Ja ne vous en kerrai, dist la vielle, par Dé,
Pusquevous le m'aies fiancie et juré. »
8 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [ 155-183]
Li preudhom li fiance volontiers el de gré.
Mais se il le seiist k'ele eiist enpensé,
Ne li liançast pas pour l'or d'une cilé !
Et la vielle li a son affaire conlé.
« Amis, ce dist la vielle, pour Sainte Ternité,
De la fememon fil me sont vu enfant né,
Portés les tous noiier, si n'en soit trestorné;
Moi n'en caut en rivière, en mares ou en gué;
S'il estoient noies bien averoie ouvré.
Haslés vous, bons amis, trop avés dcmouré ;
Or gardés sur vos ex, que ce soit bien celé;
Que se par vous estoit anoncié, ne parlé,
Je vous feroie pendre à un ai^bre ramé! »
Quant li preudhom Tentent, de paour a tranllé;
Ne l'ose contredire, tant doute le mauffé;
Si li a olroiié toute sa volenté.
« Amis, ce dist la dame, que buer fustes vous néf
Or et argent et robes vous donrai à plenté
Et si vous francirai, ains que Tans soit passé.
Jouvais pour les enfans, et vous ci m'atendez. ■»
((Dame, dist li preudhom qu'ele a espoenté,
Vostre plaisir ferai et votre volenté. »
Puis dist entre sesdens : a Caitis, maleûré!
Comment ferai tel murdre et tel desloiauté?
Ce sont enfant le roi que tant a désiré, n
La vielle s'en torna, s'a les enfans trouvé.
Que la mère avoit mis delés li, lés à lés.
Ele s'ert endormie, que son cor ot lassé.
Tous VII les prent la vielle et s'es en a porté
[184-21-2] ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Oùmaikes lalendoit, dolans etabosmé.
« Tenés, dist Matabrune, cisl .vu maleuré :
Portés les tost noiier, si en ferés mon gré.
Puis demenrons grant joie, quant serés retorné.
Li manger et li boire vous seront apresié. »
« Dame, distlipreudhom, tout à vo vole.nlé. »
Les enfans prent tous vu, s'es a envolepé,
Si les vaura noiier, ja nen ert trestorné.
Se Jesu Cris n'en pense, par la soie bonté,
Moult seront li enfant maternent ostelé ;
Car la vielle a du tout son cuer abandonné
Au dyable et au mal, ce di par vérité.
Dès ore s'en va Markes, isi faitierement,
Et la vielle s'en torne, qui à nul bien n'entent.
Par devant un celier en passa tout pensant,
S^'a veii une lisse qui eut nouvelement
Faonné vu kaiaus en un destornemenL
Ele les prent tantost tous vu en son devant,
Et la lisse a tuée à i coutel trençant,
En un pue Ta ruée tost et isnelement.
A son fil est venu qui joie menoit grant,
Qui atent la nouvele que sa feme ait enfant.
Quant il la voit venir, sili va au-devant:
« Bien vegniés, bêle mère, dist li rois Oriant. »
— Biaus fis, li dist la vielle, trop ai mon cuer dolanl
— De coi ce dist li rois, par le cor St Vinçant? »
— Jou le te dirai ja sans nul delaiement :
Vostrefeme a eii moult lait delivrement;
Ces VII ciens a eii, n'i a nul autre enfant :
10 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [213-240]
Vés les ci trcslous vu, qui sont en mon devant.
Ele a fait contre Diu et contre toute gent:
Ele n'est pas loiaus, pour voir le vous créant.
Biaus fis, faites Tardoir et livrer à tormenl ;
11 n'a si desloial, tant con courent li vent! »
Li sire a tel dolour, quant Taversiere entent,
Que il ne set que dire, tant a le ciier dolent.
« Dame Sainte Marie ! fait li sire en présent,
Jou ne cuidoie pas, en ce siècle vivant
Eùstplus loial feme^ mais or ne Tcroi nient,
Ne qui plus amast Diu, ne son conmandement! »
Tant li a dit la vielle qu'il li a en couvent
Qu'il l'ardraen un fu, voiant toute sa gent.
« Biaus sire, dist la vielle, trop targiés longement!
Justice ne doit-on respiter, tant ne quant. »
« Biaus fis, ce dist la vielle, qui Matabrune a non.
Justice qui tant large ne pris-je un bouton.
Faites la tost ardoir en fu et en carbon,
Vés ci le prouvement de sa dampnation.
Les VII kaiaus que j'ai ici en mon giron.
Biaus fis, faites l'ardoir, que n'i ait racnçon;
Et gardés que ja n'ait pour riens confession. »
« Merci, ce dist li sires, qui moult estoit preudhom;
Quant je la pris à feme, si nous espousa-on,
Ja li promis-je droit, voiant là maint baron;
Ja par moi nen ertarse, je l'vous dis en preudhon;
Mais je la jeterai en ma cartre prefont,
Et si n'en istera certe se morte non.
[241-269] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 11
« Biaus fis, ce dist la Dame, k'avés à delaier?
Que vous n'osés ardoir vostre maie moUier.
Il n'a plus desloial, tant con durent li ciel :
Puis que vos ne volés ne Diu ne vous venger,
Jou la ferai ardoir à ii sers par loiier,
Ou jeter en vo cartre; je nen ai que targier. »
— Mère, ce dist li rois, qui redoute pecié
Faites en vo plaisir, quant ne l'volés laisser. »
Et le vielle s'entorne, si commence à hucier
II sers de pute orine. Malfaisant et Ricier:
Ce sont doi traïtor, je l'oï tesmoignier;
A Matabrune viennent, ne l'osent delaiier.
« Dame, ce dist Riciers, vés ici Malfaisant,
A vous sommes venu, dites vostre commant.
Car nous ferons pour vous tout à vostre talant. »
« Yenés en » fait le vielle, et lors en va devant ;
Dusques au lit la dame, ne se vont atargant.
Lors l'a faite saisir al put serf Malfaisant ;
Rier les mains li lie d'une coroie grant.
Le vielle de ses puins la va al dos bâtant;
Et le dame s'escrie, qui le cuer a dolant :
f( Ahi, lasse, caitive, con dur delivrement !
Dame sainte 3Larie, con dolerous forment !
Glorieuse pucele, secour me isnelement.
Ahi lasse, dolente, ù sont or mi enfant?
Ahi ! ne set or nus icest martirement ;
Jou ne fourfis aine tant nul jour en mon vivant,
Mes enfans ai perdus, moult ai le cuer dotant! »
— Taises, dist Matabrune, que aies sermonant?
12 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2TC-291]
Xc VOUS ara mestier nus juises faisant,
Xc Dix, ne liom, ne feme, ne vous sei'a garant. »
— Or tost, dist-ele as sers, prendés la durement.»
Li glouton Font saisie et deriere et devant,
Vei's la cartre Tenniainent andoi si laidement.
Li serf en ont menée le dame toute nue
Fors que d'une pelice, dont ele estoil vestue;
A la cartre l'enmainent sans nule aresteûe,
Drap, ne cousin, ne keute n'a entre li eue;
Un poi d'estrain li jetent com une besle mue.
Et li serf s'en retournent qui dolours est creiie :
Par le plaisir de Diu la veûe ont perdue,
Qui ne lor ert jamais en ce siècle rendue.
Mais celé qui toute a la folie meûe
N'en a eii nul mal, dyable l'ont veiie.
El la dame est remese dolente et irascue.
XV ans fu en la cartre, poi boit et poi manjiie.
Or tairons de la dame qui'st a tort mescreûe:
Si dirons des enfans qui dolours est créue,
Se Jesu Cris n'en pense que lor viene en aine.
Markes preod piti^j dts eafants. U les expose au bord d'une rivière. Un
ermite trouve les enfants. Une chèvre les allaitait. Il les emmène chez lui
et eu prend soin.
0
R tairons de la dame, si dirons des enfans.
Li pères n'en sot mot, ki ot non Orians.
[292-318] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 13
Et Markes les emporte abosmés et dolans.
En une forest entre, tous trisles et pensans,
Et va par la forest plus de ii lieues grans.
En une fosse vient, ù li aige est courans.
Et Markes les a pris qui jeter les vaut ens.
Markes les a voit pris pour livrer à ma r lire.
Et li enfant commencent vers le preudhom à rire.
Quant li preudhom le voit, de pitié en souspire.
« Elas, dist-il, cailis et que porrai-je dire?
Si j'ocis ces enfans, m'ame s'en sera pire :
Il sont gentil enfant et lor père est me sire.
Certes n'es ociroic pour Tonour d'un empire.
Or lesconmanl à Dieu qui lor soit père et Sire ! »
Le pan de son mantel de l'une part descire,
Les VII enfans i met l'un d'alès l'autre à tire ;
Puis les commande à Dieu et au baron S. Gille.
Markes a les enfans desur la rive mis,
Puis les commande h Diu, le roi de paradis
Que lor soit en aïe, bons père et bons amis.
Maintenant s'en retourne coreçous et maris;
Souvent regarde arrière, Diu prie, qui est pis.
Qu'il garde les enfans de leus et d'anemis,
A Matabrune vint qui li jeta un ris :
« Bien vegniés vous, dist-ele, sont li enfans ocis? »
— Dame, dist li preudhom, noie sont et mal mis :
Li uns va par sous l'autre, si li caevre le vis.
Ne fu mais tel mervelle dès le tans Anséis. »
U LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3 19-34(1 )
Li enfant sont remé, l'uns brait et l'autre crie,
De père ne de mère nen ont il point d'aïe.
Li uns va desur Tautre, comme beste esmarie.
, Gascuns a à son col sa caïne saisie.
Dès or mais vous dirai, ne vous mentirai mie,
Que la caïne au col à cascun senefie :
Tant k'arontles caïnes, saciés ne morront mie.
S'il perdent les caïnes, n'est nus qui m'en desdie,
Cisnes les convient estre, l'estoire si le crie.
Moult sont grans les vertus que les caïnes ont,
N'ont garde de morir tant com il les aront.
Mais soient bien seûr, se perdues les ont,
Cisne seront volant par les aiges del mont.
Liunstume sur l'autre, grant brait et grant cri font,
Rouelant et tumant vers le fossé en vont.
Estes vous I hermite qui ot tout blanc le front,
Tant ot esté repus el bos desus le mont,
XXX et VII ans tous plains, dedens i crues parfont.
Il aloit par le bois et aval et amont,
is enfans vint tout droit, qui en grant péril sont.
Là ù li enfant sont, à duel et à torment.
Estes vous I hermite qui ot moult longement
Esté cledens le bos que il n'ot veû gent;
De robe n'avoit mie i denier valissant ;
De fuelle estoitvestus mauvaisement tenant.
Quant il voit les enfans, si ploura tenrement.
(( Ahi, Dix,)) fait-il. Sire, par ton commandement
Qui moi et ces enfans as formé de noient.
[347-374] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. lo
Se voslre plaisir est qu'ils vivent longeinent,
Envoies lor secours, Sire, proçaiuement ! »
Après ceste parole ne targa longement,
Quant une ciere vint parmi le bos corant.
. Et quant li sains hermites ot sa proiere faite,
Estes vous une ciere qui les enfans alaite,
Que Dix i envoia, qui tous les biens rehaite,
Tout maugré Fanemi qui du bien se dehaite.
Quant li enfant sentirent la beste ki alaite,
Cascuns a sa mamele sucie et vers li traite.
Bien en sont les vi fil et la fille refaite.
Quant li hermites voit chou que Dix li envoie.
En son cuer se mervelle et si en otgrant joie ;
Et la beste de près tout ades les convoie
Desi à l'hermitage, là ù Dix les avoie.
Là beste les alaite et li hermites proie
Dame Diu cascun jour k'es mete à droite voie.
Les enfans a nouris, ne soit nus qui ne Tcroie,
Entre lui et la beste dedens la grant arbroie.
Mais oncquesn'i mangèrent pain, negasliau, ne broie,
Ne autre créature, se fruit non qui ombroie,
Et petite racine et mente de ronsoie.
Ançois orent x ans, raisons est c'on me croie,
Quemangaissent fors lait; on le treuve en Testoire.
Les enfans a nourris de gré et volentiers
Li bons preudhom hermites, que moult fu droiluriers,
Et la ciere aveuc lui plus de x ans entiers.
Quant il furent bien grant, si vont par le rocier.
10 LA CHANSON DU CHEVALIKR AU CYGNE [:î75-;JOO]
Et cerchcnl lur viande par bos et parpraicr.
La beste s'en i-elourne en la forest arrier.
0 riiermite remainent, qui les avoit moult cier;
Racineles manjuent et pûmes de pumier.
A mervelles amendent et croissent volenliers.
L'hermites lor fait cotes de fuelles de lorier.
L'estoire nous raconte, en l'aumaire à Poilier,
Com lor cral grans anuis etmoU grans encombrier.
Car par la forest va uns maus hom forestiers;
Hom estoit Matabrune, ses drus et ses rentiers ;
AThermitage vint li cuivers renoiiés:
Cil bastira tel plait son segnour droiturier
Dont il aronl irrant bonté et moult grant encombi'ici'.
VI
Lu forestier, en Talisence de l'ermite, entre dans sa maison, voit les
enfants, et court le dire à Matabrune, Par ses ordres, il va chez l'ermilc,
enlève les colliers aux six des enfants qu'il trouve, et aussitôt ils sont changés
en cygnes : ils s'envolent et s'arrêtent dans le vivier du roi leur père.
OR entendes, segnour, Dix vous face merchi :
Chou que Dix veut sauver ne peut estre péri.
I forestier oiit en ce bos establi ;
31atabrune Tavoit alevé et nourri.
A rhermitage vint, ensi com je vous di ;
Li hermites preudhom estoit aies d'enki.
Quant li enfant le virent, tout furent esbahi
Et li maus forestiers se mervella ausi.
« Aine mais, se dist li glous, por les plaies de mi.
[397-425] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 17
\ii si tresbiaus enfans tout ensemble ne vi.
Les caïnes qu'il ont valent maint paresi,
Je l'dirai Malabrune, ains que j'aie dormi.
Se ma dame m'en croit, par le cors saint Rémi,
Les caïnes qu'il ont ne lor tairons ensi. »
Li forestiers s'entourne, ne s'est pas arestés;
De la maison l'hermite est maintenant tornés.
L'estoire nous raconte qu'il ot nom 3Ialquarrés,
Pour ce qu'estoit trop fel et trop desmesurés.
De ci à Matabrune ne s'i est arestés.
Quant la vielle le voit, s'a les sourcis levés:
« Bien vegniés, dist la vielle, qués noveles dites ? »
— Dame, dist Malquarrés, jamais teles n'orrés.
J'ai en cel bois laiens vu biaus enfans irové.
Ils sont tout d'un sanlant, d'un tans et d'un aé;
Je ne vi mais si biaus puis l'eure que sui nés. » •
— Amis, ce dist la vielle, foi que vous me devés,
Ont-il nule caïnc al col ? ne l'me celés. »
— Dame, disl li maus hom, se Dix me doinst santés,
A cascun en a une, ja mar le meskerrés ;
Et les caïnes valent, c. mars et plus assés.
Ne leur remanront mie, se croire me volés. ))
— Amis, ce dist le vielle, foi que vous me devés,
Chevalier vous ferai, quant vous en revenrés. »
— Dame, dist li maus hom, sempre les avérés. »
— Or tost dist Matabrune, amis, si vous hastés ;
Se il le contredient, si me les ociés. »
— Dame, foi que je doi tous ciaus dont je sui nés,
« Se il le comredient, al branc que j'ai au lés
18 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE ['120-45'»]
« Aront-il tous les ciés du lialcrel caupés. »
— Dont iert li miens voloirs, dist la vielle, asommés. »
Quant la vielle a la foi que cil li a donnée,
Durement l'en mercie et forment li agrée.
« Or tost, fait ele, amis, que n'i ait demorée;
Gardés que à cascun soit la caïne ostée ;
Et s'il le contredient, la teste aient caupée.
Se il estoient mort, je seroie buer née. »
— Dame, fait li tirans, si iert com vous agrée. »
Maintenant a li glous sa voie retournée.
Matabrune est remese, qui toute est forsenée.
Marke fait apeler sans nule demourée,
Ele li demanda la vérité prouvée
Qu il die des enfans, ja ne li soit celée.
3Iarkes toute li a la vérité contée.
Quant la vielle Tentent, se fu si forsenée,
Les ex li fist crever le vielle desfaée.
« Elas ! fait li preudhom, com maie destinée !
Joun'ai pas deservi k'eiisse tel saudée. »
A la noise qu'il font est la gent assanllée.
Sa feme i acourut dotante et esgarée ;
Ariere l'ont boutée la pute gent dervée ;
Li enfant font grant duel et ele s'est pasmée.
Et li cuivers a tant la forest trespassée
Qu'il vint à Thermitage, sans nule demorée.
Et a cerkié les angles toute nue Tespée ;
Trouve vi des enfans el bos, sous la ramée.
Or les gart notre Sire et la vierge honorée,
Que lor joie sera dusk'à moult poi alée !
l455-482] et DÉ GODEFROID DE BOUILLON. 19
Li forestiers s'en tourne qui ot nom Malquarré,
A rhermitage vint, s'ot le poil hurepé.
Oiiés kel destinée ; jamais tele n'orrés.
Li hermites preudhom en erl el bos aies,
Si avait aveuc lui i des enfans menés.
Car vous savez très bien et si est vérités,
Quant on a vu enfans d'une feme engenrés.
Si en a-on plus cier l'un des autres assés;
Si avoit li hermites celui dont vous oés.
N'en i a li mal sers fors que les vi trouvés.
Jl a traite l'espée dont li puns ert quarrés:
Les VI enfans en a si fort espoentés
Qu'ils n'osent mot li dire, si les a effraés.
Les caïnes lor taut li traîtres prouvés:
Et cil baient lor eles, cascuns en est volés ;
Or sont cil vi oisel, ensi com vous oés;
Car ensi les avoit nostre Sire faés.
Dusk'el vivier lor père en est cascuns volés.
Les caïnes enporte li cuivers desfaés,
Matabrune les rent, qui l'en sot moult bons grés.
L'Hermites est du bos ariere retournés,
Aveuc luil'enfançon qui li estoitremés;
Et quant il n'a les autres en la maison trouvés,
Mervellous duel demaine ; à poi n'est forsenés.
« E las ! ce dist li enfes, qui ert o lui aies,
Que ferai de mes frères, caitis mal eurés!
Dame Sainte Marie, pourquoi souffert l'avés
Que on m'a ma serour et mes frères enblés! »
20 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [i83-ô03!
VII
Le seplieiiic enfant resté chez l'ermite va chercher les vivres que le roi fait
distribuer aux pauvres du voisinage. Il passe et repasse le long du vivier
où se trouvent ses six frères changés en cygnes.
Li enfes esl venu en la maison tout droit;
A son segnour Thermite qui si dolans estoit,
Et li enfes aussi grant dolour demenoit
Pour sa suer, pour ses frères, que retrouvés n'avoil,
Il les quiert çà et là, là où mix les quidoit,
Parmi le bos ramé, ensi comme il soloit.
Mais quant par aventure trouver ne les pooit,
Une eure aloit deçà et Tautre retournoit,
Ensi menoit son duel et ensi les queroit ;
Mais li preudlioms hermites moitié reconfortoit.
Segnour, bien le savés, ce que Dix destinoit
Ne pooit demourer, mais tosjors avenoit.
Or oiics grant mervelle, n'est nus qui le mescroit.
Bien savés que li enfes nule rien ne mangoit.
Fors que tant li hermites à manger li donnoit
De son pain, de ses herbes, k'en son courtil avoit.
Ausi comme son cors car moult cier le tenoit.
Li enfes fat moult biaus et parcreûs et grans
Et de membres bien fais et de cors avenans;
Les cevex avoit Ions dusk'as pies traïnans;
La cote ne valoit ii deniers valissans;
[504-531] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 21
Ses pères, li bons rois, qui ot non Orians,
Près à leue et demie tenoit ses casemens;
De viande avait moult en son pais en cans :
De grans aumosnes faire ert li rois si pensans,
Et moult faisoit de bien à tos les povres gens.
L'hermiles ert el bos de vivre sofraitans ;
L'enfançon i envoie aveuc les povres gens;
De Taumosne reçoivre n'est mie escondisans.
L'aumosne le roi va li enfes cascun jour.
Li Senescax le roi la departoit en tour ;
L'enfant donnoit ii pains por Diu et par amour,
Car li cuer li disait qu'il ert de franc atour.
Cascuns mangoitle sien, ains qu'il fust al retour;
Mais il gardoit le sien, plus n'i faisait séjour,
Ains relornoit arier à l'hostel son segnour ;
Mais ençois qu'il passast le cengle ne le tour,
Li convenoit passer la rive en un destour;
U el vivier lor père estoient li contour
Li cisne qui ja furent si frère et sa serour.
Quant venoit à la rive, si demenoit tel plour,
Li cuer li aportoit qu'il demenast dolour.
Iluecques arestoit li enfes debonaire.
La cose ne véist qui à lui peûst plaire ;
Il pleure tenrement et si ne se puet taire :
Les lermes li couroient contreval le viaire,
Voit les cisnes noer parmi la grant rivaire;
Qui furent ja si frère et sa suer debonaire.
Il lor jeté du pain, à soi les veut atraire.
22 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [532-557
Li cuer li disoit bien qu'ensi le devoit faire.
Cil connoissent lor frère, bien est drois qui! i paire;
A lui en sont venu et prisent à re traire.
Li cisne sont venu sur la rive à lor frère
Du vivier qui estoit roi Oriant lor père.
Longement a tenu en sa carlre lor mère,
Qui ert laide et profonde et hideuse et si fiere;
Dix l'en atourt venjance, li glorieus sauvere,
De la mauvaise vielle, de Malquarré le 1ère,
Qui par les caïnetes avoit basti Taffere
Dont li V fil estoient et la fille en misère !
II ne connurent onques lor père ne lor mère,
Fors que Thermite seul que tenoieni h. père,
Etli enfeslor donne du pain à ciere amere.
Tel vie démena li enfes longement,
III ans trestous pleners que n'i targa noient
Quil ne fesist ades ensi faitierement;
Puis revenoit arrière, près de Tavesprement,
Tout droit à Thermitage où Thermites Talent.
Ensi revint souvent o le cuer moult dolent.
Quant il véoit les cisnes, li faisoil dolor grant;
Ne sot pour quel raison, ains en avoit talent.
Or le tairons ici, n en dirons en avant.
Si vaurons revenir à no coumencement.
Et dirai de la vielle, qui li cors Diu cravent,
Que ele apourpensé des caïnes d'argent.
[558-510] ET DE GODEFHOID DE BOUILLON. 23
VIII
.Alatabrune donne un des colliers à son orfèvre, qui le fait fondre et en
façonne deux coupes d'argent.
QUANT Matabrune ot fait ce mortel encombrier,
Isnelement et tost a mandé son lormier,
Et cil i est venu, qui ne s'i vaut targier.
« Amis, ce distla vielle, je vous veul ci cargier
VI caïnes d'argent qu'il vous convient forgier;
Une coupe m'en faites, je vous en vel prier;
Et je vous en donrai moult bien vostre loier. »
— Dame, ce dist l'orfevres, par le cors saint Ricier
Ja n'en arai du vostre valissant i denier,
Le coupe vous ferai et le pumel moult cier. »
— Certes, dist Matabrune, ce fait à mercier. »
3Iaintenant s'en retourne aveuc li le lormier.
Les caïnes li donne que il vaura forgier,
A sa maison en vint sans plus de delaiier;
Une en prent la plus bêle, qu'il vaura assaier
Quel molle en vaura faire et quel coupe forgier.
Celé fondi si bien, ce oï tesmongnier.
Qu'il en fist n grans coupes, sans point de delaiier.
« Aine mais, si m'ait dix, fait-il à sa mollier.
Ne vi tel fuison rendre, ne argent, ne or mier !
Eles sont de parDiu, ne vous quier à noiier. »
— Sire, ce dist la dame, les irai estoïer;
U LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [580G08J
Encor nous en piiel Dix no bien moultepliier.
— Je rio, dist li preudhom, ce fait à olriicr. »
Les caïnes osla la dame maintenant.
En I escrin les met et bien et bêlement
Et li preudhom lormiers les bones coupes prenl.
L'une porte avec lui, l'autre sa feme rent,
A Matabrune vint qui le vit liement
Et li lormiers li fait de la coupe présent.
— «Certes, dist Matabrune, ci avaissel moult gent;
Bien ont refui sonné les caïnes d'argent. »
Puis dist entre ses dens le vielle coiement :
« Bien sui del tout délivre, aie sont li enfant;
S'ore n'estoiL la mère, ne me fauroit nient.
Jou la ferai ardoir tost et isnelement;
Puis ert moie la terre à mon commandement;
Ne m'en fera mais tort nule feme vivant. »
A son fil est venue tost et isnelement.
Qui estoit en la sale ouvrée à pavement.
Li rois avoit al cuer ire et moult grant torment
Pour sa feme la gente qui'st en tel marement.
A tant es vos le vielle, qui livint au devant.
« Biaus fis, dist Matabrune, k'alés vous atendant ?
Tous li mondes vous tient à mauvais recréant
De celi qui ci a exploitié maternent,
Quant vous ne volés prendre de li nul vengement.
Tous li mons te bonnist et avilie forment !
Biaus fis, faites l'ardoir, n'i ail delaiement;
Puis prendés autre femme au los de votre gent. ;>
Tant 11 a dit le vielle, qu'il li a en couvent
[609-630] ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Qu'il rardraen un fu, voiant toute sa gent.
Maintenant fait escrire li rois et garçons prent ;
Si mande ses barons tost et isnelement,
Viegnent véoir à court angoissous jugement
Qu'il fera de sa feme sans nul delaiement.
Or sera le dame arse ains le quart jour passant.
IX
Un ange apprend à rerraite que Tenfant est un des Cls du roi. C'est lui qui
défondra sa mère faussement accusée.
LA court est assanlée, si a grant estormie;
Li uns pleure et gémit, Taulre de dolor crie,
Pour la vallant roïne qui est martiriïe,
Se dame Dix li rois ne li preste s'aïe.
Un poi lairons ici de la dame esmarie,
Si dirons del hermile qui'st en sa manandie,
Et li enfes o lui, qui forment se gramie
De sa suer, de ses frères, que il ne set en vie.
Quant vint vers mie nuit, que gens est endormie,
Atant es vous i angle, à bêle compagnie ;
De la clarté de lui tous li lius resflambie*
Venus est à l'hermite et hautement li crie :
« Bons hermites, dors tu, home de bonne vie?
— Naie, dist li hermites, par ma barbe florie !
Qui est ce qui m'apele? biaus Sire Dix aïe!
Se tu es de par Diu, ne me celer tu mie,
26 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [631-GÔ8J
El se n'es boue cose, n'areste tu ci mie! n
Li angles li respont : — « Je sui de la parlie
Dame Diu le lien père, qui tout a en baillie.
Par moi le mande Dix, ne le cèlerai mie,
Que tû as i enfant de moult grant segnourie;
Tu ne ses qui il est, raisons est c'on le Tdie,
C'ert un hom de grant pris et de grant baronnie, )>
Quant li hermites l'ot, vers l'angle s'umelie,
Et li angles li conte des vu enfants la vie.
« Hermites, dist li angles, entent à ma raison :
Li pères as enfans rois Orians a non
Et Beatris lor mère ensi Tapele-on.
Preude femme est et sainte, de grant religion.
Ele a esté xv ans en moult maie prison.
Tout c'a fait Matabrune, qui ait maléichon!
Mais la mère au segnour, qui le cuer a félon,
Les envoya noiier par un homme abandon,
Là ù tu les trovas, là les mist li preudhom.
Pour ce k'es laissa vivre la vielle al cuer feîon.
Les ex li fist crever à i mauvais garclion.
Jésus Cris l'en regart qui vint à passion :
Ele en aura encor doloreus gueredon!
Le roïne fist mètre en la grande prison.
Or sera la dame arse, n'en ara raenchon,
Se dame Dix n'en pense, par son sain lime nom. »
(( Or t'ai dit des enfants, comment il sont venu.
Demain ert la dame arse, de voir le saras-tu,
Se JcbU Cris n'en pense par la soie vertu.
[659-68(i] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 27
Par moi te mande Dix, qui te tient à son dru,
Que l'enfant que tu as aveuc toi retenu
Voist le matin desfendre sa mère al branc molu,
A l'escu et as armes et al ceval crenu.
— « E Dix ! dist li hermites, que ce est que dis-tu?
Il ne vil onques arme, ne ceval, ne escu;
N'il ne cuide qu'il ait el mont homme vestu.
Certes s'il se combat, bien Taverai perdu;
Car il ne set du siècle vallissant i festu. »
— (( N'i a mestier, dist l'angies, que ci ai trop esta :
Combattre Testevra el non le roi Jesu. )^
« Hermites, dist li angles, ne puis plus demorer;
Fai l'enfant le matin à la cité aler;
Garde que tu le faces assés matin lever.
Ançois le miedi l'en estevra aler;
Pour sa mère desfendre l'estevra adouber;
On li met sus tel cose, onques ne l'vaut penser.
Et puis que Dix le veut, il ne puet demorer;
Se Dix le veut aider, nus ne l'porra grever. »
— Certes, dist li hermites, mervelles foi conter;
Mais puis que Dix le veut, ne le doi refuser;
Sa volenté ferai, qui k'en doie peser. »
— Or dont, ce dist li angles, il est près d'ajorner ;
Je te comant à Diu, il m'en convient aler. »
Lor s'entourne li angles, si commence cà canter.
Li hermites remaint qui fut en grant penser ;
Toute la nuit ne pot dormir ne reposer;
Pense comment li enfes se porra délivrer,
28 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [GS7-709]
Ne se saura aidier, se ce vient al monter.
« E Dix! dist li hermites, qui le mont dois sauver,
Qui en la sainte Vierge te laissas aombrer,
Cis liom est lis de roi, comment pora aler
Entre son grant parage c'en a fait assambler?
Que porra-il veslir et en son dos jeter?
Onques n'ot drap vestu al main n'a l'avesprer.
Jou ferai vestement que il porra porter
De fuelles et de rains, bien le saurai ouvrer.
Tant que Dix nostre Sires li vaura el donner. »
Venus est à l'enfant se l'prist à apeler :
« Or sus, fait-il, biaus fis, vous convenra aler. »
— Biaus père, dist li enfes, près sui de créanter.
Ou irons nous, biaus père? ne me Tdevez celer.
Irons en la forest pour nos cors déporter?
Je sai de bonnes poires pour manger au disner ;
C/est li miudres mangier que on puist recovrer. »
Quant li hermites Pot, si prent à souspirer.
X
L'ermite raconte tout à Tenfant. Il sera baptisé, sera nommé Élyas, et ira à
la ville servir de champion à sa mère.
LI hermites remaint et li angles s'en va;
Onques puis de penser l'hermite ne fina
Et moult se desconforte et moult se mervella
Comment si jouene home la batalle fera.
Dolans est de Tenfant, cuide que perdu l'a :
[710-738] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 29
Moult fut en grant penser si com il ajourna;
Et quant li jours parut, Tenfant en apela.
« Or sus, dist-il, biaus fis. » Li enfes se leva;
Et quant il fut levé Fiiermite demanda :
« Père que dites vous? » et cil respondu a :
« Par ma foi, biaus amis, je te le dirai ja.
Par moi te mande Dix, plus celé ne sera,
Hui cest jour pour ta mère combatre t'estevra ;
On li met sus tel cose, onques ne la pensa. »
Li enfes se mervelle de ce k'entendu a;
Car il ne set k'est mère, ne el mont qu'il i a,
11 n'en set nule cose ne veues nés a.
« Sire, fait-il, k'est mère et s'on la mangera?
Sont ce oisel u bestes, ne me celer vous ja.
— « Fis, ains est une feme k'en ses flans te porta ;
Tes pères est li rois qui ancui Tardera.
Va-t-ent isnelement, ja li eure sera;
D'unes armes de fer armer te convenra.
La cités est moult près, biaus fis, or i parra
Com vous le ferés bien et Dix vous aidera. »
— .Jou ne sai, dist li enfes, comment en avenra;
Mais puis que Dix le veut, ne refuserai ja ;
A Diu le mien cier père, qui tout le mont créa,
Commant mon cors et m'ame, si soit com li plaira.
« Sire, ce dist li enfes, or me dites comment
Je me combaterai ? Savés vous en noient? »
— Certes, fait li hermites, j'en sai poi voirement.
Armer te convenra, ce cuide vraiement,
Et seras à ceval par le mien essient.
:iO LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [739-765]
— Quel bcste csl-cc cevaus, ce lespont, pié estant?
Sarable leu ou lion? va-il isnelemant ? »
— Certes, fait li liermites, je ne sai son sanblant :
Bien le connisteras, se li angles ne ment.
Si com li cuers me dist je l'sai à essient.
Tes pères est li rois k'a à non Oriant,
Et Beatris ta mère, la bêle al cors vallant.
Tu n'es pas crestiens, je l'di premièrement;
Toi feras bautisier à un non moult très grant :
Elyas aies non, car jou le te conmant.
Celé a non Matabrune qui t'a mis en torment;
Et cil qui les caïnes osta cascun enfant
A non a Malquarré, nus ne set son sanblant;
Et Matabrune a fait le roi à entendant
Que ta mère ot vu ciens; mais la vielle ci ment ;
Pour c'ert ele jugie isi vilainement.
Tu as trop demouré, va-t'en isnelement. »
Et li enfes respont: « Je l'io bien et créant. »
A la voie se met et Thermitesplourant.
Il le convoie un poi parmi laforest grant.
De roben'avoit il fors solement itant
Une cote de fuelles, courte, menue et grant,
Caperon n'i avoit et mances ensement.
Ensi s'envont à court vers la cité esrant.
Ancui orrés bataille, par le mien essient,
De II hommes armés, doterons et pesant.
Aine n'oïstes si fort et de si jouenc enfant.
[76()-787| ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 31
XI
Élyas arrive à la ville au moment où sa mère va être jetée dans les flammes :
il va droit au roi. Il s'étonne de tout ce qu'il voit. Il déclare qu'il veut
combattre pour prouver l'innocence de la reine injustement accusée.
OR s'en va li bons enfes dolans et esgarés ;
Souvent reclaime Diu et ses saintes bontés ;
De robe n'avoit plus que dire vous m'oés;
Velus estoit com leu ou ours eucaienés;
S'avoitles ongles grans et les cevex nielles;
Le teste hurepée, n'ert pas souvent lavés,
Si tenoit un baston qui de tour fut quarrés.
Qui de loin le véist, bien sanloit forsenés.
A rissue d'un bois, à rentrée d'unsprés,
A veû li hermites que c'estoit la cités :
(( Biaus fis, dist li preudhom, dès or vous en irés;
Piéca que deiisse estre ariere retournés.
Biaus fis, je m'en retourne, et vous tost en aies;
Gardés que de bien faire ne soiiés oubliés; •
Mais dame Diu souvent de bon cuer reclamés.
Anqui vous ert mestier, qu'isi com il fu nés
Qu'il vous soit et garans et Sire et avoués. »
— Ce soit mon, dist li enfes, par ses saintes bontés.»
A tant est li hermites ariere retournés,
Et li enfes cemine ; si est asseûrés
Vers la cité son père, dolans et esgarés.
Mais se plaist dame Diu, le roi de maïslés^
32 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [788-815]
Oncor encui sera li enfes bien armés,
Pour sa mère desfendre ricement adoubés.
Or s'en va li bons enfes, que n'i a compagnon,
Ne consel, ne aïde, se de dame Diu non.
De sa mère à ardoir s'aprestent li glouton ;
Les espines atraient et Testrain environ.
Matabrune la vielle, qui le cuer ol félon,
Li a les mains loiies, ansi com i larron.
Et la dame s'escrie : « Aidiés, Diu, par vo non,
Qui aidastes Suzane du mauvais faux tesmon :
Aidiés me, biaus dous Sire, par vo sainlime non! »
— Certes, dist Matabrune, or ne vaut i boton ;
Hui cest jour serés arse, n'en ares raenchon. »
Li sire ert ja levés et li autre baron;
Il n'i avoil reniés escuier, ne garchon,
Dame, ne damoisele, ne petit enfanchon,
Que tous n'allent véoir celé dampnation.
Pour la dame font duel, ja tel né fera boni.
Le jour, i ot fendu maint bermin pelicbon.
Et maint capel rompu et jeté el sablon ;
Ensi tel duel faisant vers le fu Fenmaine-on.
Malquarrés a la dame de la cartre jetée ;
Matabrune la vielle, qui est mal eurée,
Li a les mains loiies d'une coroie lée.
Et la dame s'escrie : « Abit mal eûrée !
Dame sainte Marie, roïne couronnée,
Secour moi bui cest jour, or est ma vie ostée I »
Tout li serf ont la dame de la cartre jetée;
[816-844] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 33
Malquarrés sonne i cor o moult grant alenée
Et li serf et la vielle ont grant joie menée :
Pour la dame font duel icil de la contrée.
Le jour i ol de duel mainte dame pasmée*,
Desrout maint peliçon, mainte crigne tirée,
Et mainte rice cote desroute et despanée.
Au pié cient le roi et il en a jurée
Sa teste qu'est kenue, sa couronne dorée,
Qu'il n'en prendroit pas plain mesure d'or rasée,
Pour tant que ne fust arse, à la pourre ventée !
Ensi Pont vers le fu, tel duel faisant, menée.
Li sire en va devant, la teste envolepée
D'un mantel d'escarlate, de duel est sa pensée,
Sur I grant palefroi, sa face est esplorée,
S'en va devant les autres, mainte terme a jetée.
A tant es vos l'enfant par bonne destinée :
Il dira tele cose qui bien ert escoutée.
Il entre par la porte devers la mer salée,
Et a oï la noise, le bruit et la criée ;
Il cuide que soit beste qu'on ait prinse et blessée.
Or cuide bien li enfes qu'il ait cace trouvée,
Si comme soloit faire en la bruelle ramée.
A l'entrer de la porte a la teste levée
Et a coisi son père qui a çainte l'espée.
De le paour qu'il ot a la colour muée.
Quant il vitleceval à la sele dorée,
Ne vausist iluec estre pour l'or d'une contrée.
Li enfes se mervelle, dès que son père voit ;
Onques mais à ceval homme veù n'avoit.
3
34 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [84 5-87 3J
Dix aidiés! dist li enfes, qui nul mal n'y peiisoit;
Quel beste \oi-je là? je ne sai que ce soit :
Espoir c'est li cevax dont mes pères parloit.
Pensant et souspirant vers son père vint droit
Et il tint en son puing son baston bien estroii.
Vestu estoit de fuelles, desous velus estoit,
Homme fol et sauvage à mervelle sanloit.
Li angles dame Diu sur s'espaulle séoit,
Et quanqu il devoil dire de bien li enseignoit.
Le roi en apela ensi comme il savoit.
« Hom, fait-il, qui es-tu, qu isi te voi à droit?
Chou k'est sur coi siés tu ? moult le voi fort et roit ;
Ce n'est neciers, ne dains si sais-tu se il m'oit?
Il a bonnes orelles ; je ne sai se it oit. »
Quant il rois le coisi, et ensi parler Toit?
Volentiers eûst ris, mais si grant duel avoil,
Car li deus de se femme mervelle li grevoii,
Pour cose que véist joie avoir ne pooit.
L'enfes voit le ceval que il moult redouta,
Les iiii pies réonsmervelles regarda.
« Sire, dist-il au roi, entendes à moi cha :
PourPamour Diu vous pri, qui le mont eslora,
Tenés le si estroit que il ne viegne cha. »
Quant li rois Orians Poï etescouta,
Parmi son mautalent li rois grant joie en a ;
Volentiers eûst ris, mais grant dolormena.
Li rois se mervella, quant il coisi Penfant
Si faitement vestu et de tel vestement.
Son fil a respondu tost et isnelement :
[874-903] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 3o
— Frère, c'est i cevax, » fait-il en souspirant
— Comment as-tu à non, qui si le vas broçant ?
— Je sui li rois sans falle qu'on apele Oriant. »
— Bêle beste est cevax, distrenfes en riant;
Que c'est? manjue-il fer que si le va rongant? »
— Biaus frère, ains est i frains qui le va destraignanl.
Et lu comment as non, ne me celer noiant. )>
— Jou ai à non biau fis et dès or en avant
Nen ai-je point de non, pour voir le vous créant. >;
— Or te tais, fait li rois, je ai mon cuer dolant. »
— Et de coi, fait li enfes, pour Diu omnipotent?
Se lu li puisses t'arme rendre au droit jugement,
Di moi pourk'as-tu duel tost et isnelement?
— Jou le te dirai ja, fait li rois Oriant ;
Dolans sui de ma feme, k'en ce fu là ardant
La ferai ja ardoir; s'en ai le cuer dolant. »
— Ardoir, Dix! fait li enfes, et pour coi et comment?)-
— Jou le te dirai ja, fait li rois, vraiement.
Je cuidai avoir feme moult loial et moult gent ;
Bien a xv ans passés, par le mien essient,
Que ele vint à ciens cors à cors carnelment
Et si en ot vu ciens, ce fait-on entendant.
Pour c'est ele jugie à si vilain tourment ;
En ce fu que tu vois, c'on alume et esprent.
Sera orendroit arse : moult grans pités m'en prent »
— A Dix l ce dist li enfes, com félon jugement I
Tu ne l'as pas jugie, comme roi, loiaument :
Et se il estoit nus qui se mesist avant
Que la dame eûst fait nul si vilain couvent,
A Taïde de Diu, le père omnipotent,
30 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [004-93 Ij
Jou lui lerai jehir liui ccsl jour que il mcnl! »
Li rois ot si grant joie quant le vallel entent,
Ne 1' fesist-on si lié pour plain i val d'argent.
(' Amis, ce dist li rois, que chou est que lu dis?
Tu semblés trop bien fol et en fais et en dis :
Seulement au parler es lu forment hardis. «
— Dix aide, dist Tenfes, pour ce que sui petis,
Dix est grans et polssans, ce conte li escris.
Mes drois me puet aidier et li sains Esperis.
Tu n'as en ta court homme, tant soit amanevis,
A l'aide de Diu ne soit anqui bonis,
Seil veut tesmongnier la dame pecerris
De si vilain pecié que tu ici me dis î »
Et 3Iatabrune maine et grans bruis et grans cris,
Bâtent la bêle dame, qui a non Beatris.
Li sire les esgarde, tous est de duel maris.
« Dix aidiés, fait li enfes, qui es en paradis
Et qui fais aige douce et les vins es larris,
Tu secour ceste dame; droit a, et j'en sui lis. »
« Rois, sais-tu, failli enfes, que je te vel retraire?
Le mauvais traïtor ne doit preudhom atraire.
Mais tu cantes et lis ore de tel gramaire
Dont tu ne verras ja Jesu ens el viaire,
Au jour du jugement, se tu crois tel atîaire.
Tu n'as homme en ta court, qui soit prevos et maire,
K'à Laide de Diu ne li face anqui faire
Jehir que il se ment, qui k'en doie desplaire î »
Quant li sires Tentent, lousli cuers li esclaire.
[932-953] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. HT
« Certes, ce dist li rois, je vauroie avoir haire
Portée xiiii ans, se peiisses chou faire
Que t'ai oï conter et voiant tous retraire! >>
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l-a vieille reine, furieuse, appelle un traître renégat, Malquarré, qui devra se
battre avec Élyas; elle le fait chevalier.
LI rois se mervella de chou que li ot dire;
Moult cremoit JesuCrist, ne Fose contredire.
Matabrune la vielle, qui Jésus doinst martire.
Venus est à son fil et le mantel li tire,
Par mautalent du col li esrace et descire ;
Par moult très grant irour si escume et s'aïre.
« Pieça, ce dist la vielle, que fous en fol se mire.
Vos avés fol trové, n'estes pas sages sire :
Venés ent tost au fu que par le cors saint Sire
Ja ert vostre feme arse et livrée à martire. »
— Mère, ce dist li rois, vous n'estes mie sage;
Vés ici I enfant qui bien sanle sauvage,
Et dist que peccé faites et anui et outrage,
Que vous avés la dame à tort sus mis la rage ;
Et dist qu'il en donra vers i homme son gage
Que la dame n'a coupe de si vilain hontage
Que sus li avés mis : n'i a point de putage! »
Quant la vielle l'oï, voiant tout le barnage,
Li courut as ceveus, plus de .c. en esrache :
38 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [954-982]
(( Dix aidiés, fait li enfes, ci a félon passage !
La glorieuse Dame, ù Dix prisl aombrage,
Ele me puist vengier de ce mal encombrage !
Che ne me faisoit pas mes père en l'hermitage ;
Ains me donoit du bien qu'il trovoit el bocage.
Mais vous m'avés donné moull félon guionnage. n
« Sire, ce dist li enfes, comment que avant alge,
Bataille ne fis onques ne faire ne le sa-ge ;
Mais or le vaurai faire par le dit du barnage ! »
Cil ki l'orent oï, li haut home el li sage,
S'escrierent en haut, voiant tout le parage :
(c Li enfes dist assés par les sains de Cartage !
Rois, faites droit l'enfant, il est de haut linage;
Xus hom ne puet mix dire que tant soit de sens sage. »
Tout escrient en haut : a Tenons Tenfant à droit,
Dix li puet bien aidier enqui, se il a droit.
Se il estoit vestus, gentix hom sanlle adroit I »
Et la vielle s'escrie : (c Dehait ait ki chou croit
Que tés hom se combace 1 faus est qui iço croit !
Jetés le dame el fu, car ni a tel esploit. ))
— Mère, ce dist li rois, par le Diu qui tout voit,
La dame n'ert pas arse ; ains sarons que ce soit.
Se li enfes puet faire ce dont il se porvoit,
Bien devra estre cuite, drois est qu'ele le soit. »
Quant Matabrune Tôt, à poi que n'esragoit;
Malquarré a hucié, le traître renoit :
(( Armés-vous, dist la vielle, que ja ci Dix le soit!
Si me caupés le teste ce garchon orendroit :
Mauffé l'ont aporté, que trop vescu avoit. »
[983-1011] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 3!»
— Dix aidiés, fait li enfes, qui nul mal n'i peiisoit. »
Et la dame plorant devant le fu séoit;
Ele ot ses mains loïes d'an sain si eslroit,
Diu reclaim.e et apele, où ele se fioit.
Malquarrés vest les armes, qui la batalle avoit.
Bien cuide que la dame pour ce francir le doit,
Et pour le camp conquerre chevalier le feroit.
«Dame, dist ]\Ialquarrés, il estuet tout premiers
Que je sois adoubés pour estre chevaliers.
A Tenfant renderai, ains vespre, son loiier,
De ce que pour la dame se fait et fort et fier.
Des armes sai-je trop, car j'avoie escuier
Esté plus de vu ans, puis devine forestier. »
— Certes, dist Matabrune, frère, je t'ai moult cier.
Chevaliers seras ja et s'aras bon destrier
Et armeûre enlire et escu de quartier ;
Si ares, dist la vielle, ce qui vous est mestier. »
Et respont Malquarrés : « Foi que doi S' Ricier,
Se j'estoie adoubés à loi de chevalier,
L'armeûre à porter ert à lor encombrier. »
Malquarrés fait les armes en la place apreslcr
Et doi serf li coururent esrament aporter.
Matabrune le fait à bon vouloir armer;
Puis li cauce unes cauces qui bien font à loer;
Un haubert rice et fort li-onl fait endosser.
Que II diable avoient forgie en sus le mer ;
Coiffe fort et tenant, c'on ne doit pas blasmer ;
I elme d'or luisant li fist el cief fermer;
De pierres pretieuses l'ot bien fait aorner.
40 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE ;1012-1039]
Ja ne fera si nuit c'on n'i voie si cler
Com se Dius eûst fait le jour enluminer.
A son col li pendirent un escu d'or boucler,
A II lions d'argent c'on i ot fait ouvrer ;
Pais a fait d'une cambre xxx espées jeter.
La vielle que Dyable fisenl si main lever,
A Malquarré les baille et il en va sevrer
Les II meillours qu'il puet pour son corps déporter;
Car campions en doit ii avec lui porter.
I bon destrier d'Arabe li ont fait amener;
Tout fu couvert de fer, si l'ont fait enseler.
II jouglcours i fist la vielle vieller ;
Sonnés et cançonnètes y fait assés canter.
Malquarrés s'esbaudist, si commence à crier :
(( Mar i vint li garchons se je 1' puis encontrer f )^
Malquarrés a tel joie que ne set que il face;
Gras et gros est li fel et bien pert à sa face.
Làù il voit l'enfant, durement le manace
Que de son sanc fera ancui novel con trace.
« Certes, dist Matabrune, dont auriés ma grâce ;
De sa mort que j'atent tous li cors me solace. »
Malquarrés, qui ja Dix joie ne bien ne face,
Est venus au ceval qui estoitens la place:
La lance prent el puing et al col une targe.
La vielle li a çainte l'espée de Galache;
L'elme li met el cief, qui est clers comme glace,
Devant i escarboucle et derere i topace.
Or est li sers armés, qui Dixmaldie et hace!
[1040-1 0G8] ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Or est li sers armés à maie destinée.
Matabrune la vielle li a çainte l'espée ;
Il sali el destrier, tout de plain à volée
Et pent l'escu au col par la guige doublée.
3Iatabrune la vielle li a donné colée;
Puis distau chevalier : « Or voi ce qui m'agrée :
Garde ta force soit maintenant esprouvée
Et que li gars du hranc ait la teste copée.
Se je l'savoie mort, buer seroie je née. »
— Dame, dist Malquarrés, par Diu qui fist rousée,
Geste cevalerie est anqui comparée;
Geste lance trencans, qui est si acérée
Sera anqui du sanc du gars ensanglentée. »
Mais se Diu plaist, n'ertpas tout selonc sa pensée,
Ains en ira anqui souvin goule baée,
Se Diu plaist le poissant et la Vierge honnerée,
Le glorieuse Dame qui'st el ciel couronnée.
Chevaliers est li sers à sa maleïchon ;
La bataille demande à force et à bandon.
Et Matabrune apele le roi, par son droit non :
« Gar faites tost armer le vostre compagnon ;
Gar li miens est tous près à guise de baron.
Ancui donra le vostre à boire tel puison
C'om en porra véoir le fie et le poumon. »
— Je ne sais, dist li rois, que dire, ne que non ;
Mais cascun renge Dix son droit et sa raison.»
L'enfant a apelé bêlement, sans tenchon :
« Frère, que feras-tu, or me di ta raison.
Aideras tu la dame, u nous ci Tarderon ?
42 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1069-1093]
Se tu la veus aider, moult bien nos farmeron. »
« Sire, ce dist li enfes, par ce mien caperon,
Ains que l'on cante vespres, ne die la leclion ,
Avéra Dix monsiré Malquarré le félon
Se la dame est coupable de cestemesprison. »
Quant Matabrune Tôt, si mue en tel friction,
Pour poi ne li court sus à tout i grantbaston.
Li sourcis abaissa et lieve le grenon,
De mautalenl et d'ire noircit comme carbon.
La vielle ot moult grant ire, bien pert à sa colour.
Le roi en apela, par mervellouse irour :
f( Armés vostre garchon, anqui ara mal jour! »
Et li enfes respont doucement par amour :
« Vous parlés folement, que Toent li pluisours î
Rois je vous pri, pour Diu le père créatour,
Que vous tenés à droit vostre gentil oissour.
Certes se Matabrune ert arse en un caul four,
Si li aroit Dix bien mercié le labour.
A Taïde de Diu le père crealour,
Li cuic anqui jeter iiTi caus d;i mellour;
Il me convient armer, n'i a autre retour.
Cil Dix qui le fruit fait issir fors et la tlour
Rende à cascun de tous son droit par sa doçour!
— Dous amis, fait li rois, armes et bel atour
Vous baillerai et rices, onques ne vi mellour. »
[1094-1116] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 43
Xlll
Le roi fait apporter des armes pour Élyas. Celui-ci veut d'abord être baptisé,
puis armé chevalier. 11 ignore tout, mais un cousin du roi lui explique daus
tous ses détails comment il s'y prendra pour combattre.
QUANT li enfes oï de ses armes plaidier,
Li cuer dedens son ventre li prent à esclier :
« Sire, ce dist li enfes, ce fait à mercier,
Dix le vouspuist merir; mais je vous veut prier
Que vous primes me faites lever etbautisier.
S'estoie crestiens, jou l'aroie moût cier,
Et je fuisse adoubés à loi de chevalier.
On doit bien avant mètre le dame Diu mestier. »
Et li rois tost li disl : « Bien fait à otriier ;
Raisons est qu'on te face crestien tout premier. »
I abé fait venir, c'on apele Gautier ;
Et il i est venus sans point de delaiier.
Une cuve fist mètre droit devant le moustier ;
Et trestout le bautesme font iluec maniier.
Les cloques de la vile, ç'oï-je tesmoignier.
Sonnèrent de leur gré, droit au maistre moustier.
Ce senefia jà grant pais au conmencier.
Cil qui les cloques oent se prendent à segnier
Et dient : « Dix a fait pour la bone moUier
Miracles et merci pour son droit desraisnier. »
Et li abes méismes en va Diu mercier,
Dès ore vont Tenfant lever et poursegnier;
Li abes fait grant joie de ce que il entent.
44 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1117-1140]
L'enfant en apela bel et courtoisement :
« Frère, que volés vous, dites moi vo talent?
— (( Li enfes li respont : « Crestienté déniant,
Et el non de Jesu ensi le vous conmant.»
— Et je le te donrai el non d'amendement. »
« Frère, ce dist li abes, trestout premièrement
Ferai rere ton poil trop Ions, espés et grant
Et réongner tes ongles, bien seroit avenant;
Mius en ert et plus bel, je l'sai à essient.
Puis ferai bautisier, ce saciés vraiement. »
Et li enfes respont : «Je Totroi bonemenl.
Or ferai de par Diu vostre conmandemant. »
Et li abes méismes unes grans forces prent
Et I pine d'yvoire, que il avoit moult grant ;
L'enfant ot réongné bel etcortoisement.
Au col l'enfant coisi la caïne d'argent;
Ne li vaut demander que c'est; se l'iaisse à tant.
I mantel li afule l'abes moult bêlement;
Au moslier l'emmenèrent prendre bautisemenl.
« Hastés vous, fait li rois à l'abé, en plourant ;
Car la batalle large Malquarré qui l'atent.
Or tost le bautisier, pour Diu le vous commant.
Certes je désire moult Feure et rapi'ocement
Qu'il face la batalle à la dame vallant. »
— Sire , ce dist li enfes, grant merci vous en rent ;
Se li garde s'onnour, grant bien ferai drument. »
— Certes, ce dist li rois, bien ert d'or en avant. »
— 0 roi, dist Matabrune, parlés moult folement :
Cuidiés vous que cis gars ait cuer, ne hardement
De faire la batalle à i homme poissant ? n
[1147-1175] ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Et l'abes esranment l'oire et le cresme prent;
L'enfant bautisera, ne targera noient.
« Enfes, ce dist li rois, ne me celer tu pas;
Ton pensé me jehi, en oiant, non en bas. »
Et li enfes respont : « Biau sire, ja l'orras.
A Tabé et à tous le di, ne mie en bas,
Crestienté demant el non saint Nicolas.
Se crestien me fais, sais quel non me métras ?
Etli abes respont : « t'aras non Elyas. »
Le mantel li desfuie ; desous fu biaus et cras.
L'abes en est parrins et li dus de 3Ionlbas
Et une rice dame qui ot non Salomas.
Li abes le bautise el non saint Elyas.
Quant il fu bautisiés et vestus de ses dras,
N'ot plus bel baceler en Tonnour de Baudas.
ce E Dix! ce dist li enfes, qui le mont esloras;
Qui à ton saint mestier ordené et mis m'as,
Tu secour cesle dame, si com pooir en as I »
Li enfes fut moult liés de la crestienté,
Et l'abé et le roi en a moult mercié.
Et li dus ses parrins li promet irelé,
Se il vit plus de lui, de trestout son régné.
Li abes li promet avoir à grant plenté.
Et sa bone marine celé li a donné
I mantel d'escarlate et d'ermine fouré,
Et un peliçon rice, bien fait et bien ouvré.
Et braies et cemise et un braiiet doré,
Saullers et rices cauces tout li a ap resté.
►Li enfes l'en mercie par moult grant amislé.
•ib LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1176-1203]
«E Dix! ce dist li enfes, or ui-je Ijien ouvré.
Mciis de chou ai-je moult le cuer gros et enllé
Que jou voi cele dame mener à tel viuté.
Rois, je vous pri pour Diu et sainte carité,
Que chevalier me faites, que trop ai demouré;
Si ferai la bataille encontre Malquarré. »
« Biaus amis dist li rois, tout à la volenté.
Chevaliers seras ja; joie et force et bonté
Te presce li haus rois, qui maint en Trinité ! »
— Bons rois, dist Elyas, pour Diu, car vous hastés.»
Et li rois li respont : « Volentiers et de grés. »
Il voit II de ses hommes, s'es en a apelés :
« Or tost, dist-il, segnour, aies, si m'aportés
Les meillours armeiires que vous i trouveras. »
Et il ont respondu : « Si com vous commandés. »
A la tour vinrent tost; si ont haubers trouvés,
Et les cauces de fer i trouvèrent assés;
Les mellours armeiires prendrent là à lor grés.
A rentrer de la sale pent i escus listés,
Que Dix i envoia par ses saintes bontés.
Il estoit trestout blans, n'ert autrement dorés;
D'une grant crois vermelle estoit enluminés.
Li blans de cet escu estoit enargentés
La crois qui ert vermelle, ce- saciés de vertes,
Senefie justice, hardement et fiertés.
Par desous fu escrit : « De par Diu fu donnés. »
Li uns des escuiers si fu bien enletrés,
De la letre en Fescu fut moult espoentés :
Et si avoit escrit, ce est la vérités,
« Ja nus hom qui le porte nen ert en camp matés. »
[1206-I23ij ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
S'ore l'a Elyas et il en soit armés,
Porvu que ne H toile li cuivers desfaés,
Ancui fera tel cose dont Dix ert aourés.
Les armes aporterent li valet natiiral
Et l'escu à la crois le Père espirital ;
Onques njis hom de car à son col n'en ot tal.
Puis li ont amené i moult rice ceval,
Cenglé et surcenglé et lacié le poitral.
Devant le roi Tamainnent, qui n'i entent nul mal;
As escuiers a dit : « Car me dites, vassal,
U fut pris cis escus? onques mais n'en vi tal. »
Et li vallet respondent : « Au perron de cristal
Le trouvasmes pendant; bien resamble roial. »
— Par foi, dist de par Diu, la crois en est coral ;
Bien sai, c'est de par Diu, le Père espirital. »
— Harois! fait Matabrune, ci a félon journal;
Malquarrés vous atent, armés sur son ceval.
Vostre garçon donra anqui grant batestal.
Ja se crestiens est^ par le mien mentonnal.
Neli aramestier le vallant d'un cief d'ail,
Ne li espargue anqui le cervel contreval. )>
— Dame, dist Elyas, or laissiés le plaidier ;
Moult par est cil couars, qui m'ose manecier.
Je cuic par vos paroles m'en cuidiés vous cacier;
Mais ne pris vos manaces vallissant i denier;
Ja ne verres le vespre ne le solel coucier,
Que Jésus en rendra Malquarré son loiïer.
Et vous aussi le vostre, qui poi doutés pecier. »
« Rois, je vous pri pour Diu faites me chevalier;
48 LA CHAiNSO-X DU CHEVALIER AU CYGNE [1235-1240]
Ceste feme me hasle de mon mal encombrier. »
Li rois li respondi : « Je le veul olroiier. »
Et doi vallct li courent unes cauces caucier ;
1 haubert li vestirent, aine hom ne vit si cier;
Coiffe ot bone turcoise qui moult fut à prisier.
Et Elyas s'en fait et orgellous et fier.
Moult l'ont bien atourné et avant et arrier. '
Elyas sent les armes, si commence à bucier:
« Sire père poissant, com ci a dur mestier ! »
Li enfes se mervelle du hauberc durement :
Aine mais ne vit, ce dist, cotele si pesant.
Et doi vallet li lacent le vert elme luisant ;
Pour le mix reconnoistre i ot bendes d'argent :
En Inde la majour les forgèrent Persan ;
D'outremer l'aporterent doi vallet moult sacanl.
Si estoient parent le bon roi Oriant;
Uns espérons moult rices li ont laciés à tant;
I ceval li amainent, c'on apele bauçant,
Enselé d'une sele moult rice et avenant.
Li archon en estoient d'yvoire reluisant;
Les alves, les estriers à or resplendissant ;
Par deseure couvers d'un paille escarimanl;
Tous fu couvers de fer et derrière et devant;
Et quant li bons cevaus la couverture sent.
Si se fait orgelleux et moult fier par sanllant.
Elyas i montèrent; trestous va cancelant;
Se Dix ne le tenist, il kaïst vraiement.
L'escu li ont baillé à la crois reluisant;
La collée li donne, el non d'acordement.
Et li rois li acainte s'espée maintenant,
[1 205-1293] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 49
Puis dist : « Chevaliers soies, Dix te doinst liardemenl ! »
Il respont: « Dix Totroit par son commandemenl. »
Elyas est mon lés sur le destrier d'Espagne,
Il cancele trestous, et de sa main se seigne;
De la paour qu'il ot li convint qu'il se tiegne
A Tarchon de la sele qui fut fais à ouvragne.
Le destrier ont saisi doi vallet de Bretagne.
Grant paour ont eii k'à force ne i'mehagne.
Matabrune le vielle à Malquarré l'ensengne;
« Biaus amis, dist la vielle, se Dix me prest gaagne,
Gis gars n'a point de cuer nient plus qu'une feme;
Se je le tenoie ore lassus en la montagne,
Jou Faroie ja mort sans plus de demourogne. »
— Dame, dist 3Ialquarrés, qui forment le desdagne,
Jou li ferai passer ma lance par l'enlragne. )^
Quant le vielle Tentent, en grant joie se bagne.
Ne li aura mestier vallant une castagne
Ne escus, ne haubers, ne hiaumes, n' autre ensagne.
Ele garda en bas ; que grans maus li avagne !
« Amis, dist Matabrune, celé vielle brehagne,
Je vous donrai tel cose, n'a tel vile en Sarlagne. »
— Gertes, dist Malquarrés, ci a fiere bargagne. »
Or gart Dix Elyas et la sue compagne!
La batalle sera felenesse et estragne ;
Or en soit Dix en droit, comment que li plais pragne!
Li sers de son ceval la couvreture acesme;
Ja ne cuide tant vivre que la bataille viegne.
Elyas est montés ; trestous branle et cancele;
Trestous va cancelant, à Tarclion de la sele
4
50 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [l294-1322j
Li convient que se tiegne, qu'il ne ciet à la Icire.
Doi vallet li ballerent une lance nouvelle,
A I lonc fer Irancant qui fu fais à Tudele,
Et une bone espée dont trence la lamele
Baillèrent Elyas, qui Dieu prie et apele :
« Dame, fait Elyas, glorieuse pucele,
Qui le nostre Seigneur nouris à ta mamele,
Secour moi hui cest jour. » Devant une capclc
A faite s'orison moult glorieuse et bêle.
Matabrune la vielle 3Ialquarré en apele :
— Amis, que ferés-vous? car me dites, caiele. »
— Dame dist Malquarrés, qui de joie révèle,
Et lui et le destrier meterai en gavele ;
Ne li vaura escus ne c'une viese sele. »
Matabrune estoutie et de joie sautele.
Or ne puet la batalle alarger n'arester,
Ensamble les convient aprocier et jousler.
« Bons rois, dist Elyas, vous m'avés fait donner
Une reube de fer qui moult me fait peser.
Rois, je vous pri pour Diu, qui tout a à sauver,
K'en ces rues delà me faites pourmener ;
Gel vostre cousin faites ensamble moi aler ;
Et si sera pour Diu pour moi adoctriner;
Car je ne sai comment je me doie mener. »
Et li rois li respont : « bien le veut ci^éanter. »
Un sien cousin li balle, qui moult est franc et ber :
D'outre part une rue les en a fait aler.
« Dites, fait-il, amis, qui me devés garder.
Gomment me mainlenrai? ne me Tdevés celer. »
[1323-1351] ET DE GODÉFKOID DE BOUILLON. ol
— Demandés, je dirai se g'i sai assener. »
— Maistre, fait Ehas, je tous veul demander
K'est ce sur coi je siet, comment me puet porter? »
— Sire, c'est i cevax, je ne vous quier celer;
Vous le cevaucerés pour vous asseûrer. »
— Maistre, dist Elyas, convient le moi douter?
— Nenil, dist li vallès, soiiés en bon penser. »
— Comment, fait Elyas, saurai le je nonmer
Gel pot que on m'a fait sur la teste fermer? )>
Li Vallès de pité commença à pleurer:
« Sire, ce est i hiaumes pour vostre cief garder. »
— Maistre, dist Elyas, pour Diu et pour son nom,
Pourcoi i a-on fait tant petit pertuison?
En ceste grant cotele que nous vestue avon? »
— Sire dist li vallés, Hauberc Tapele-on:
Li pertuis ont nom malles, si n'i font se bien non.
— Et que m'a-on caucié? moult sont agu en son. »
— Sire, dist li vallès, ce sont doi espérons;
E.t ces cauces de fer ensi les apele-on. »
— Maistres, dist Elyas, de ce ferré baston
Vous veul je moult proiier qui me dites raison. »
— Sire, dist li vallès, foi que doi mon menton,
Lance Tapelent tous, escuier et garchon. »
— Maistre, dist Elyas, se Dix me doinst pardon,
Onques mais de tel cose n'oï nule raison;
Dont avérai je cote, surcotet caperon.
Que me fesisse tout ce harnas environ.
Et ce k'aucolme pent, comment l'apele-on?
Et ceste crois vermelle qui est luisant en son? »
o2 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1332 lli^O
— Par Diu escu Tapelent Angevin et Breton. »
— Maistre, de cel coutel, pour Diu, que fera-on? »
— Sire, dist li vallès, espïé le nonmons. >-
— Maistre, dist Elyas, pour le cors saint Simon,
Or sai-je tout nonmer et plus que fera-on ? »
— Certes, dist li vallès, moult bien le vous diion :
Il vous convient comuattre à un mauvais glouton;
Si a non Malquarrés, nus ne set plus félon;
En vostre lance n'a baniere, ne pegnon ;
Mais ele est fors et roide, si faites corn preudliom :
Devant vous la portés el feutrier de larçon;
Du fer en mi le pis le ferés à bandon.
Si qu'il past le haubert, le fie et le poumon. »
Et Elyas respont : « à Diu benéichon;
Se Dix me veut aider, ne ferai se bien non. »
— Maistres, dist Elyas, bien conseillé m'avés;
En l'escu le ferrai, bien me sui pourpensés,
Et il me referra, le sai-je par vertes;
Se il m'abat à terre, quel consel me donnés? »
— Sire, fait li vallès, se vous estes versés,
Isnelement et tost en pies vous relevés;
De ceste bonne espée moult grant caup li donnés, ■
EtTescuet le hiaume tout li esquartelés. »
— Et se m'espée brise? — <c A Tautre vous tenés »
— Et se l'autre peçoie? » — « A lui vous acostés,
Desous vous à la terre esraument Fabatés;
Se venés au deseure, la teste li caupés.
Ne vous sai plus ({ue dire ; à dame Diu aies. »
— Maistre. dist Elyas, cis grant bastons quarré
[1381-1409] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. fi^
Sera bien, si je puis, orendroit esprouvés. «
Il broce le destrier des espérons dorés,
Par le vertu de Diu s'i est asseûrés
Et par bone aventure dont il est alumés,
Vers le mur d'une tour en est le cours aies.
Si fiert de tel verlu que li fus est quassés ;
Li tronçons de la lance est contremont volés,
a E Dix ! dist Elyas, s'or i fust Malquarrés,
Je cuic que il fust mors et à sa fin aies! »
Et li Vallès li dist en riant : « N'attendes;
Àucui ara mal jour li cuivers desfaés. )^
— Maistre, dist Elyas, pour Diu, car m'aportés
Une lance nouvele, si me ferés bontés. »
— Sire, fait 11 vallès, si com vous commandés. »
Vers le castel retourne et n'i est demourés ;
Une lance li baille, dont li fers fu quarrés;
Vers Malquarré enva, es galos est entrés.
Or ert grans la batalle; puis que RoUans fu nés
N'oïstes mais si fiere de n hommes armés.
— Maistre, dist Elyas, ne lairai ne vous die,
Se vous le me loés, el nom Sainte 3Iarie,
Irai ferir le serf en l'escu qui flambie. »
— Sire, distli vallès, je ne l'vous deslo mie;
Jésus li tous poissans vous soit hui en aïe;
Le serf doinst se déserte qui est si plains d'envie.
Mais je vous casti bien, si ne l'oubliés mie,
Qu'il ne fiere en la crois où la coulors rougie;
Et vous li deffendés de par Diu qui tout guie,
Et ses cors et sa car en ert anqui percie. »
o4 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1410-14331
— Maistres, dist Elyas, qui k'en plourt, ne qu'en rie,
Je vais or essaiier késestcevalerie. »
Il hurte le destrier qui ne ciet, ne ne plie,
Si alonge la lance, où durement se fie.
Vers Mauquarré en va, qui hautement li crie :
« Chou que est? N'as tu pas oublié ta folie? »
— Non jou, fait Elyas, mais mon sens ne lais mie. »
— Certes, dist Malquarrés, li miens cors te desfic ! »
Et Elyas respont, qui à che n'entent mie :
« Ne sais k'est desfiers, se Dix me beneïe;
Mais je te ferrai ja, se ma lance ne plie. »
Matabrune la vielle à haute vois s'escrie;
« Malquarrés, biaus amis, faites votre envaïe. »
Quant Malquarrés l'entent, tous li sans li fourmie ;
Il broce le ceval, ne s'aseiiremie.
En mi liu de la rue fut faite l'envaïe;
De gens i ot grant presse, ne le mescreés mie;
Par tel aïr se vienent, si com l'estoire crie,
Que la terre sous aus en tombistet fourmie;
Et li ceval braidissentet font grant arramie.
Or ert grans la bataille, qui k'en plourt, ne qui rie.
XIV
Le combat commence. Récit détaillé des nombreuses péripéties de cette lutte
inégale. A la fin Élyas est vainqueur. Il tue Maiquarré et lui coupe la tête.
OR ert grans la bataille, qui k'en plourt, nequicant;
11 metent les escus contre lor pis devant,
Ambedoi s'entrevienent par tel efïorcement
[1434-14G3) ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Que la terre sous ans en va retentissant.
Il alongent les lances dont li fers sont trencant,
Mervellous caus se donnent ens en le pis devant.
Les lances furent fors et les hauberc tenant;
Ambedoi s'entrefierent par tel aïrement
Que li archon deriere en vont tout dépeçant.
Des archons par deriere kaïrent maintenant
Et li destriers s'en vont par les rues fuiant.
Or oiiés fier miracle et mervellous et grant:
Li destriers Elyas vint Fautre consivant,
Del destre pié le fiert en mi le front devant;
Les ex en fait voler, toute la gent voiant.
Malquarrés s'en saut sus, plus n'i va atendant.
Et Elyas tantost se leva en estant.
Et Malquarrés le passe tout apenséement ;
Elyas vait ferir en Telme qui resplent,
Si qu'il en a colpé ii des bendes d'arjant.
Le fu en fait voler, si que l' virent la jant :
Se Dix ne li aidast, ocis l'eûst à tant.
Matabrune s'escrie : « Ce n'est pas cors d'enfanl,
Mar i vint li garchons, sempres sera dolanl. »
Et Elyas se taist et li fait bel samblant.
Malquarré vait ferir à loi d'home sachant,
Tôt soavet le pas DamleDeu reclamant.
Le serf fiert sor le hiaume que m doie li faut ;
Diables Tout tenu, qui de mort le deffant.
Al resacher le brant vait trestos cancelant.
Or iert grans la bataille, par le mien esciant,
Du cuivert Malquarré et d'Elyas l'enfant.
Aine n'oïstes si faite en cest siècle vivant
56 LA CHANSOiN DE CHEVALIER AU CYGNE [l iG4-l'.92]
Or sont li chevaler al conbatre venu.
Malquarrés fiert l'enfant de sor son cime agu,
Si que demi li a quartelé et fendu.
Se Dex ne V garandist tôt l'eiist porfendu.
tt Bel gars, dist 3Ialquarrés, mal vos est avenu;
Ja sera la dame arse se t'avoie vencu.
— Ha, glox, fait Elyas, ce qui'st? por coi mens-tu?
Anqui te rendra Dex ton droit par sa vertu. »
Lors fiert le traiteur amont de sor l'escu;
Le son elme li a quartelé et fendu.
« Haré ! fait Elyas, cest pos a trop vescu ! >)
Et ses maistres en rist, quant il Ta entendu.
Ambedoi se requièrent dolent et irascu.
Malquarrés ne le prise vaillissant i festu,
N'Elyas Malquarré plus que i home nu.
Lors revienent ensamble, chascuns tint le brant nu ;
Fièrement se requièrent et par ruiste vertu.
Malquarrés fait grant dol, quant voit mort son destrier.
Et dist petit se proise se ne le puet vengier ;
Elyas vait ferir ; de Telme i grand quartier
Li a fait contremont à terre trebuchier :
Se Dex ne l'garesist, qui tôt a à jugier,
P'endu Teûst li sers enfresi qu'el braier.
Et Elyas le vait ferir sans esparnier,
Que la moitié de Telme li fait voler arrier,
Le fu en fait salir del fer et del achier
Et Malquarrés le fiert de plain, por estequiei";
Et li haubers fu fors ; aine ne V pot domagier.
« Ha Dex I fait Elyas, adonques sans targier,
[1493-1521] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. ;
Ja me devés vus hui et secorre et aidier;
Sire, secorés moi, car or en ai mestier ! »
A II mains tint l'espée et l'escu mist arrier;
Malquarré vait ferir en Tescu de quartier;
Dusqu'en la bogie fait coler le brant d'achier.
Il a estort son colp, por l'escu depechier;
Mais diable d'enfer le volrent engignier,
Qui li ont fait son brant très parmi pechoier.
Matabrune le voit si comence à liuchier :
« Mar i vint li garchons la dame desraisnier! »
Et Malquarrés méismes li prent à escrier
Et dist qu'il le fera ens en son sang baignier.
Elyas entent bien del mal serf la fierté ;
Grant dol ot en son cuer, quant son brant voit froé.
Maint en a en la place de pitié ont ploré.
Elyas maintenant a l'autre brant cobré ;
Car ensi li avoit ses maistres exorté;
Grant aleûre en vait requerre le malfé.
Plus fièrement se vienent que doi serpent ci'eslé.
Elyas a le serf fièrement regardé :
« Jo te deffent, fait il, de par la Trinité,
Qu'envers la crois n'aies force ne poesté.
Se tu fiers en la crois de mon escu listé,
Anqui t'en venra max, saches par vérité. »
Et Malquarrés respont : « Ne por crois, ne por Dé,
Ne tairai ne te fiere de mon brant acheré. »
({ Hé Dexl dist Elyas, cist a cuer de malfé,
Qui contre DainleDeu a toutes fois esré. »
Lors fiert le traïtor sor son elme doré ;
58 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE |ln22-lS50)
A Taïde de Deu li a esquartelé,
Et la coiffe faussée et le test entamé.
Diable l'ont tenu, quant mort ne l'oul rué ;
Mais li sers reprent cuer à sa maleiirlé.
« Or i parra, fait il, que Dex a empensé :
Jo ferrai en la crois, qui que en ait mal .are. »
Sor la crois de Tescu li a grant colp doné,
Si qu'Elyas cancele, por poi ne l'a versé ;
Mais Dex, qui a pooir de la crestienté,
Fait de la crois salir i grant fu alumé,
En mi le vis conseut le quivert deffaé,
Si qu^il en à le fie et le cuer escalfé.
Quant Elyas le voit, grant joie en a mené ,
11 le quide avoir mort, mais ne Ta adesé.
Matabrune le voit, de péor a tramblé
Et tote la gent huche : « Sire Dex, la verte
En amenés desore par la vostre bonté ! »
Le serf de pâmoison ont malfé ramené ;
Il est salis em pies, bien sanble forsené ;
Vers Elyas s'en vient, si fort l'a escrié
Que il ne set que dire, de péor a tramblé.
Malquarrés fait grand dol, quant de pasmer repaire ;
11 mille les iex ; fel fu et de putaire.
Elyas vait ferir sor l'elme qui esclaire
Si que des maistres bendes en a colpé ii paire.
Or commence li fel à Tenfant à retraire :
(( Elyas, fait li sers, par le cors sainte Claire,
Ja la crois de Tescu, qui ja m'a fait contraire,
Ne t'i aura mestier ne c'une foille d'airre.
[1551-1578] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 59
Que le cuer de ton ventre ne te veille anqui traire. »
« Hé glox, dist Elyas. con tu es de mal aire !
Encontre DamleDeu ne pues tu nul mal faire. »
Matabrune la vielle si conmencha à braire :
« Malquarrés, cort li sus, chevaliers debonaire,
Ocis moi cel garchon, moult par liac son affaire. »
— Mère, ce dist li rois, vous faites grant contraire :
Là où on se combat ne doit- on noise faire. »
Et Matabrune jure les iex et le viaire
Qu'ele ne se taira, por prevost ne por maire.
Li rois en a grant dol; mais il n'en set que faire.
Dont revienent ensamble, qui qu'en doie desplaire.
Lors revienent ensamble ambedoi pié à pié
Et li sers refiert lui sor son elme vergié,
Si que trestot li a le chercle esmiié ;
Et Elyas le son a trestot defroissié ;
Lor coiffes sont fausées; tant ont andoi sainnié.
C'a grant merveille sont andoi affebloié.
Bien plus de iv lanches se sont entr'eslongié ;
A II parois de pierre sont andoi apoié;
Tant ont andoi raie del sanc qu'il ont laissié,
Qu'il ne pueent ester, ains sont agenoillié.
Tôt ont por Elyas et ploré et proie;
Et la roïne crie : (c Quel tort et quel pechié! »
Or n'arai-jo jamais cliastel ne iretié.
Lasse ! or serai jo arse c'on a mon cors jugié.
Mais ce sera à tort! lasse! mal ai proie.
Mon petit campion voi ja agenoillié. »
60 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1579-1 608 1
La dame fait grant dol por Elyas TenfaiiL ;
Ele et les mains loïes moult angoiseusement.
Si dote moult le fa qui tôt adès esprant ;
Deu apele et reclame et si plore aspremant.
« Sire Dix, fait la dame, isi veraiemanl
Con tu iesis le cliiel et tôt le firmamant,
Et solel et estoiles, et la lune ensemant,
Et tôt ce fesis tu, Sire, al commencemant;
A fimage fesis le premier homme Adant;
Et moillier li fesis par ton porvéemant;
Puis furent en enfer par le trespassemant •
Qu'il orent fait del fruit de sor ton véemanl,
Moult i furent grant tans et il et si enfant.
Por nos, Sire, jeter de Tinfernal tormant,
Presis-tu enla Virge, biax Sire, aombremant,
De coi encor en sont li pluisor meserrant;
Et passion soffris al venredi le grant.
Droit à Infer alas, si en jetas ta jant
Qui t'avoient servi et amé longemant ;
Et el Ciliés en montas porlor delivremant :
En paradis entras, ce sevent li auquant,
Où li angles tenoit l'espée flanboiant. *
Maroie Masolaine fesis pardonemant
Et saint Pierre de Rome de son renoiemant ;
Les enfans saint Hiitasse garis del fu ardant,
Qui une nuit i furent duscà V ajornemant,
Que la jent i alerent al matinet plorant.
S'es troverent ans ii en la flanbe joant.
Sire, con ce est voirs et je V croi vraiemanl,
Me defïendés vous, Dex, de cesl fu ci devant;
[1609-1637; ET DE GODEFROID DE BOUILLON. Gl
El aussi con tu ses c'a tort ai cest tormanl,
Biax Sire, detïendés cel chevalier enfant,
Qui por moi se combat à cel serf mal faisant. »
Lors chiet arier la dame, de péor vait tranblant,
Quant I dus Ten relieve c'on apelait Climant.
Si li dist : « Dolce dame, ne vos esmaiés tant;
Vés encor Elyas la merclii Deu vivant ;
Ausi est ore en Deu con al comenchement. »
Et la dame se taist, qui ot le cuer dotant,
Les iex tent et esgarde tôt droit vers Oriant.
La dame fait grant dol, por Elyas s'esmaie,
Deu deproie et reclaime que de péril le traie;
Et Elyas saut sus qui plus ne s'i délaie
Et tint traite Tespée qui ot à non 3Iurglaie.
Vers Malquarré s'en vait, qui si saine sa plaie,
Que il ne garde Tore que il à terre caie.
Il est venus au serf, sa bone espée ensaie;
Et Malquarrés saut sus, que Dex doinst sa manaie !
L'escu devant son pis, Dex doinst que il en braie !
De sa grant traïson li face Dex sa paie !
« Chertés, fait Matabrune, ne gar Tore qu'il caie
Por le plenté del sanc qui fors del cors li raie.
Grant dol ai, tos li cuers m'affebloie et esmaie ;
Ghi ne me puet aidier ne carmes ne caraie,
Ghil garchons est plus fiers que n'est chiens qui abaie.
Matabrune de dol a levé le guernon :
« Li diable, faitele, enporcent cel garchon,
Que jo ne vi aine mais si fort, ne si félon ! »
Elyas à estec vait ferir le gloton ;
62 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1683-1G()«)1
L'escu li a pcrcliié qui est pains à lion
Etdel aubert del dos plus d'un pié environ.
La coiffe fu si fors, aine tele ne vit-on,
Ehas a empainl le brant par tel randon,
A l'estordre qu'il fist del traître gloton.
Est par mi pechoié, oés quel mesproison !
Matabrune s'escrie : « Qui qu en poist, ne qui non,
Estera la dame arse, delés lui son garchon! »
— Chertés, fait Malquarrés, gars de pute saison,
Ne vos ne vostre crois ne pris-jo i boton,
Jo ferrai en la crois, si que tôt li baron
Le porront bien oïr tôt entor environ.
Et Elyas respont : « J'oi parler i bricon !
Se Deu plaist, qui por nos fu mis à passion,
La crois de mon escu ne tochera nus hom. »
— Chertés, fait Malquarrés, par tous le verra-on. »
Sor la crois de Tescu vait ferir à bandon.
Par la force de Deu qui aine n ama félon,
Fait de la crois salir, sans plus d'arestoison,
I serpent à ii testes, ja tel ne verra-on,
A une agûe coe, longue et graïsle en son.
Or oies le miracle et grant demonstroison.
Malquarrés fiert la crois, qui que en ait pesance;
Par la force de Deu qui de tôt a poissance
Fait delà crois salir, sans autre demorance,
I grant serpent hisdeus; or sachiés sans dotance
Tôt droit à Malquarré à la veue se lance,
En Telme se toelle par grant senetiance;
Les II testes li crievent les iex sans demorance;
[1667-1693] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 63
Ne véist une gote por treslot l'or de France.
Li sers pert la veûe, qui qu'en plort, ne qui chante.
Or ne fait Malabrune ne joie ne beubance,
Et la gent proie Deu qu'il garisse l'enfance.
Et li sers est tuniés qui n'a point de créance,
Et Elyas li saut de plain cors sor la pance.
La teste li débat del trenchon de la lance :
Miex venist Malquarré que il fust à Maiance,
Elyas li débat la teste duremant ;
Al tronchon de l'espée qui al costé li peut
Li decolpe les las de son elme luisant.
Malquarrés a péor moult angoissosemanl.
A haute vois s'escrie : « Jo me rent recréant »
Et Elyas responl : « De ce ne sai noiant.
Mes maistres me dist bien que nul acor dément
Ne pregne, mais la teste te colpe maintenant. »
Matabrune la vielle, quant Elyas entant
S'en va grant aleûre fuiant parmi la jant ,
Sor I ronci sans sele est montée ploranl ;
Ains ne fina de corre desi à 3Ialbruiant,
I caslel fort et riche et de tôt bien séani.
Moult le fait bien garnir de pain et de foimanl
R'Elyas ne li fâche encore anui moult granl.
Et Malquarrés se paine de relever formant.
Elyas à l'espée li colpe maintenant
La teste à tôt le hiaume, voiant tote la jant,
Puis est salis em pies, le roi en fait presant.
Ci LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1691-17151
x\
Élyas fait chercher Marque qui lui avait sauvé la vie, à lui et à ses frères.
Il explique au roi comment ceux-ci, changés en cygnes, sont dans son
vivier. On leur met au cou leurs colliers d'or ; ils reprennent leur première
forme, à l'exeeption d'un seul.
QuAxNT Elyas li enfes ot Malquarré ocis,
La teste à tôt le hiaume rent le roi, moult joïs.
« Biaxrois, fait Elyas, ai-jo de rien mespris?»
(( Ne vos, ce dist li rois, Elyas biax amis. »
Lors corent gentil home, ne sai ou v ou ti,
La roïne deslient, grant jeu font et grans ris ,
Et ele s'agenoille desus i marbre bis;
DamleDeu en rent grasses, le roi de paradis.
Lors cort sus Elyas, si li baise le vis.
f( Fines, » fait Elyas, qui tel jeu n'ot apris;
Mais s'il a chi nul home, c'on ait non 3Iarcon mis,
S'il a les iex crevés, tost me soit ci tramis. »
Marques vint en la place devant lui tos pensis.
« Sire, veés moi ci, qui à tort sui mal mis. h
Elyas le regarde, si l'a par les iex pris :
« Hé Dex, fait Elyas, bias père, dois amis.
Regarde cest prodome c'a tort est entrepris :
S'il ne fust, bien le sai, ne fusse ore pas vis.
Puesalaine en ses iex, con hom de bien apris :
Par la force de Deu, le roi de paradis.
Est Marques alumés ! si s'est de joie assis I
N'i a cil qui de joie ne soit forment pensis.
[niG-1742] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. (Jo
« Dex, aidiésî fait li rois, cest hom est de granl pris.
Jo voil savoir son estre par la loi dont sui vis :
Dex l'a chi envoie ne sai de quel pais. »
Marques ot moult grant joie, Deuaoure et son non;
Et maint des aiutres font grant joie por Marcon.
Li rois prent Elyas par desos le menton.
Si li baise les iex, le vis et la fachon ;
« Elyas, fait li rois, di-moi en gueredon
De quel terre es-tu nés et de quel région?
Ne r me celer-tu mie por Dea et por son non. »
— Sire, dist Elyas, foi que doi mon menton,
Moult m'avés conjuré, le voir vos en diron.
« Bons rois, fait Elyas, quant vos volés savoir
Qui jo sui, volontiers vos en dirai le voir.
Sire, nostre fiex sui, ce sachiés vos por voir.
Sovenroit-il vos ore, fait Elyas, d'un soir.
Que ma mère vos dist que ne pooit avoir
Feme plus d'un enfant? ne dist mie savoir;
.La nuit jeûstes vos à lui par bon espoir;
VII enfans engenrastes (Dex a de tut pooir),
VI fiex et une fille, or jo sai lor manoir. »
— Hé Dex, ce dist li rois, où sont dont mi autre oir?
— Oies, fait Elyas, où il sont et conmant.
La nuit quant fumes né, au Deu conmandemeni,
Ot chascuns à son col caaine d'or luisant,
Par le conseil vo mère, c'alée en est fuiant,
Fumes porté noier en une eve moult grant.
5
66 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [l 743-1 772]
Marques que vos veés ici, vostre oil voiant,
"Nos i porta noier, si Ten trai à garant;
Sor une eve nos mist, puis nos laissa à tant.
Par le plaisir de Deu, le père toi poissant,
Nos trova .i. hermites de moult bon esciant.
Al plus bel que il pot nos nori dolcement.
Matabrune la vielle, par son encantement,
Les caaines nos fist tolir d'or fm luisant,
Tant con les avions, estions bel et jant,
Et chil qui les perdoit chisnes ert son vivant.
Veés encor mes frères et ma seror vaillant
Là jus en vo vivier où sont chisne noant. »
Quant li rois Tentendi, si plore tenremant,
La Roïne se pasme sans plus d'arestement.
Estes vos à itant le loremier venant.
Qui une des caaines ot forgie devant ,
Les V tint en ses mains, à Elyas les tant :
« Sire, fait li orfèvres, de cex vos facpresant. »
Elyas Ten mercie, se V francit maintenant,
Et li rois li octroie moult debonairement;
Li prodon li a ja conté tôt Ferrement.
Elyas en apele la roïne en riant :
<c Mère, encore avérés joie prochainnement.
Venés ent après moi, trestot petit et grant,
I aurés grant miracle. Lors se tornent à tant.
Dusque sor le vivier n'i ot arestemant.
Elyas les commande à séir maintenant;
Et il s'asislrent tuit maint et conmunalmant.
Puis apiele les chisnes et il vienent noant ;
Très parmi le vivier vienent joie faisant.
[1773-1800] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 67
Tuit se sont là assis, prince, conte, demaine,
Dames et chevalier, tôt contreval l'araine,
Li chisne sont venu, chascuns grant joie maine;
Elyasa chascun rendue à sa caaine,
Li un en sont vaslet, el non de bone estraine;
El li chinquisme fille, plus bêle que seraine.
Li I i a fall ; cil a encontre paine ;
un fois s'est pasmés, puis brait à longe alaine;
A son bec se depiece ; tote la chars li saine :
Tuit plorent de pitié por le dol qu'il demaine.
Li chisnes s'en retorne el vivier tos dolans;
Por celui qui est chisnes refont grant dol les jans.
As enfans ont doné moult riches garnemans;
Forment sont esbahi, car petis est lor sans.
Près d'Elyas se tienent qui est lor connissans,
Et Elyas s'afice conme hom bien sachans,
Que s'il puet esploitier et Dex li est aidans
Il fera corechie Matabrune as grans dans.
En la plache retorne qui est et lée et grans,
Où Malquarrés gisoil sans teste, tos sanglans,
En .1. fossé le gietent, qui est ors et puans.
Diable enportent l'arme; tex est ses penitans.
Iluec droit vint i prestres, qui avoit non Florans;
L'eve fait aporter en uns fons lés et grans :
Dès or baptisera li prestres les enfans.
Li prestres les enfans fait tos uus desveslir;
Dames et chevaliers ot assés au tenir.
Li prestres les baptise el non de 8t Espir.
68 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1801-1821]
Les nous vos en dirai, se les volés oïr :
L'uns ot non Orians, ne vos en voil mentir ;
Li autres Orions, Dex le puisse chierir;
Et li tiers Zacaryes, sans noise et sans air,
Li quart ot non Johans, si cora il est escrit
Et la iille Rosete; on la puet bien tenir
A la plus bêle darne qui soit dusc'à Montir.
Quant furent baptisié, si les fit revestir.
Or conmenche tel ovi e, bien le vos puis jeliii-.
Dont encor convenra maint chevalier morir :
3IatabrLine la vielle en puist mal avenir I
XVI
Le roi cède la couronue à son fils. Celui-ci songe à punir Matabrune qui s'est
renfermée dans son château. U assemble ses chevaliers. Matabrune se
défend. Ses gens sout -vaincus.
OR aproche li termes que 3Iatabrune aura
Grant aimi, se Deu plaist, qui tôt le mont forma,
u Seignor, ce dist li rois, j'ai vescu grant pièce a;
Bien ai passé .c. ans, ne 1' vos cèlerai ja.
La corone voil rendre Elyas que voi là »
Et il respondent tuit : « Si soit con vos plaira. »
La corone li rent et il Ten merchia ;
Elyas prent Venor et li rois Totria.
La roïne en fait joie, qui moult grant droit en a,
Al mostier Tout mené; li rois le c-orona ;
Riche fu li otTrande que sus l'autel posa.
[1822-1850] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 69
« Seignor, fait Elyas, ne vos cèlerai ja :
Dès or verrai-jo bien qui mes amis sera.
3Iatabrune la vielle grant anui fait vos a;
Ma mère a fait grant honte; mon frère tolu m\a:
3Iais parla foi que doi celui qui me forma,
Ja anchois la semaine tote ne passera
Que li ferai gehir conment ele esploita ;
Se Deu plaist le poissant, son loier en aura. »
« Seignor, fait Elyas, fait m'avés feiïté :
Or vos proi et conmant que chascuns ait mené
Ses os soz Malbruiant^ ainsle quart jor passé.
Qui plus en amenra, si avéra mon gré. »
Et il respondent tuit : « A vostre volonté. »
Chascuns dist que la viele doinst Dex maie santé.
Et I garchons s'en torne; cosins ert Malquarré;
Matabrune vait dire quant qu'il a escoté.
Quant la vielle Tentent, près a le sens desvé.
Quant ele ot qTlyas a li rois coroné,
Ele tint i cotel trenchant et afilé;
Le garchon qui li a la novele conté
En fiert en mi le pis, que mort l'a jus rué.
« Hé, Dame, font si home, moult avés mal esré :
Que le garchon avés por noient mort jeté. »
— Seignor, ce dist la vielle, j'ai tôt le sens desvé !
Or m'en poise forment, mais ce me font malfé.
Dont n'avés vos oï qu'Elyas a pensé
Qu'il me quide asegier ains le quart jor passé?
3Iais se jo puis tenir le mal quivert enflé,
Jo li trairai le cuer par desos le coslé. »
70 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1851-18781
Lors mande Matabrune cex qui sont si chasé,
Moult a de gentla vielle en poi d'ore assanblé ;
Son castel fait garnir et de pain et de blé,
De vin et de viandes à grandisme plenté.
Li mur sont redrechié, li fossé reparé,
Et ars et arbalestes a moult bien encordé.
Moult demaine la vielle grant ire et grant fierté.
Or sera grans la guerre, ne puet mais demorer.
Moult a bien fait la vielle ses fossés reparer;
Liches et barbacanes fait asés atorner.
Et Elyas li enfes fut asis au souper.
Et li autre baron, por lor joie mener.
Apres menger ont fait les grans taules osier.
« Seignor, fait Elyas, or des os assanbler! »
N'i a nul qui ne penst de sa gent aûner.
Li baron as ostex s'alerent reposer
Et la gent Elyas refont les lis parer;
Si se cocenl dormir de si à Taj orner.
Ghascuns a fait ses os et ses gens asanbler.
Et Elyas refait la soie gent armer,
Ses cameus et ses bugles a fait moult bien trosser ;
Mangoniax et perrieres i fait assés mener.
Or ne puet Matabrune sans anui escaper.
Or s'en vait li grans os que conduit Elyas.
« Biaus fiex, ce dist li rois, di moi où tu iras?
Remain cbi et sejorne ; tes frères garderas
Et ta mère autresi et moi conforteras. »
« Biaus père, dist li enfes, taisiés, ne dites pas :
[I879-190G] ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Se ne veng ceste honte trop iere mus et mas ! »
Or s'en vait Elyas, mais ce n'est mie à gas,
De la grant ost qu'il maine qui vient de totes pars.
Vers Malbruiant s'en toriient assés plus que le pas.
Iluec se sont logié sor Fève de Chieras :
Clie fu une rivière qui vient devers Baudas;
Malbruiant clôt et serre d'une part à compas.
Bien se loge Elyas del tôt à sa devise.
Es vos I castelain , qui estoit nés de Pise,
Qui amaine une gent de guerre bien aprise.
Bien en a iv mile, l'estoire le devise.
Le castel asegerent par devers la falise ;
Et d'autre part revienent une gent tote grise.
Il n'ont fors que lor braies, n'ont cote ne cliemise,
Plus ont noires les piax que ne soit pois remise;
Matabrune manachent qu'il en feront justise;
Ghascuns ot à son col une machue mise.
Et la vielle s'estoit à i cretel asise.
Ses homes apela, si lor disl sa devise :
« Seignor, ce dist la vielle, par le cors saint Denise,
De tex gens ai péor, tos li cors m'en debrise.
D'autre part le castel vienent une autre jant :
Cil qui mains a de lonc a bien ix pies de grant.
Si les conduist .i. dus de Pisle d'Oriant;
D'une part le castel vont ensanble lojant.
Lors regarde Elyas devers solel cochant :
Si vit venir i duc sor i cheval corant,
S'en amaine x mil, par le mien esciant.
72 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [lOOT-lOSi]
Chil qui mains a de lonc a bien vpiés de grant;
Por Elyas aider s'erraient tuit avant;
Mangoniax et perrieres amainent plus de clianl :
Elyas vait encontre, si les vait merciant
Del secors qu'il li font et gent et avenant.
Et celé jent se logent, terre vont porprenant.
Une perriere ont prise, moult bone et bien jetant;
Près del castel Tamainent tost et isnelemant.
La perriere en amainent et maint bon mangonel,
Lors s'aparellent tôt por jeter al castel.
Cil de laiens les voient, ne lor fu mie bel.
Une pierre ont jetée si que lot le pumel
Abatent de la tor et le meslre cbancel ,
m chevaliers ont mors et i joule dansel.
Malabrune le voit; si jure saint Marcel
S'ele tient Elyas, tes li ors de Babel
Ne li ara mestier ne Fpoigne d'un cotel
Et ne rface escorcher aussi com i aigniel.
Ne puet mais demorer que il n'i ait meslée.
Lors ont une autre pierre droit à la tor ruée,
Si que demie l'ont à terre craventée ;
XL en ont ocis à celé randonée.
Matabrune le voit, s'a sa gent apelée :
(f Or, chevaliers, as armes! Ja n'i ait demorée;
S'issiés là fors as chans, très en mi celé estrée,
Qui Elyas prendra m'amor li ai donée ;
Trestole ma grant terre li iert abandonée. »
Et il respondent tuit : « Si soit com vos agrée. »
[1935-1963] ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Maintenant i ot mis mainte seie dorée ;
Armé sont de lor armes sans plus de demorée;
Si montent es chevax, à leur maleûrée ;
Si ont prises lor lances, mainte large dorée,
Et li portiers lor a la porte detïremée.
Et cil s'en issent fors cliascun lance levée.
Cil de l'ostElyas, quant s'ont garde donée,
Tex y i sont monté, n'i a cel n'ait espée;
Vers cex del castel brocent à grant esperonée.
Très devant le palis est faite Fasamblée.
Estes vos Elyas, la ventaile fremée ;
L'escu tint as enarmes, à crois enluminée.
Il deffeutre la lance, qui fu bien acherée ;
Si vait ferir i duc sor la large roée.
Par desore la bocle li a fraite et troée,
La maile de l'auberc derote et dessafrée ;
Parmi le gros del cuer li a l'anste passée.
Que del destrier l'abat envers, gole baée.
Al resaicher sa lance a la crois escriée.
Lors peiissiés véoir dolerose meslée.
Là ot tant pié trencié, tante teste colpée,
De la gent à la vielle est la place poplée.
Et il tornent en fuies, comme gent esfréée.
Dedens le bore s'en entrent la pute gent desvée.
Elyas et si home ont la porte passée.
Mais se Jhesus n'en pense, tart iert la retornée;
Et li portiers desore a la porte colée.
Matabrune le voit, s'a sa gente escriée ;
(( S'or s'en vait Elyas, dont sui-jo malmenée ! »
74 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1964-1984]
Or commence la noise el caslel cenlrcval ;
Laiens fu Elyas, o lui ot maint vassal,
Qui sont communalnient en grant péril mortal ;
A la gent Matabrune livrent sovenl estai.
Cil de l'ost Elyas oent le batestal,
Il guerpissent les tentes qui ierent de cendal.
Chascuns a grant péor por l'anemi mortal ;
Vers le castel s'en vont à pié et à ceval,
Bien mainent un mil de petis contreval :
Qui feront Matabrune et sa gent anqui mal.
Or conmencent les gens Elyas à huchier :
a Or del bien assalir, serjant et chevalier! »
Lors vienent à la porte plus de ii c. archier
Et li petit aportent picois et pis d'achier
Et les haches danoises, por les peus detrenchier.
Lors conmencent la porte moult fort à démailler;
El fossé contreval ont jeté le portier.
XVI 1
Matabrune propose à Élyas de se battre contre Heudré, un de ses cheTaliers :
Élyas accepte. Des traîtres apostés par la reine doivent l'attaquer : un
ange l'en prévient.
QUANT la gent Elyas les vit si esploitier,
Lors escrient la crois por lor gent raliier.
Dont peûssiés véoir fier estor conmenchier ;
Tante lance brisie, tant fort escu perchier,
[1985-2013] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 75
Tant blanc hauberc saffré ronpu et desmailier
De la gent à la vielle font la place vuidier
Et il tornent en fuies par dejoste i mostier ;
Et la gent Elyas, le nobile guerrier,
Les encaucent après, qui sont bon chevalier,
Plus de m c. en font en Taige trebuchicr.
La maistre porte passent, puis la font verroillier;
Elyas et ses homes se retraient arier.
Matabrune le voit, le sens cuide cangier,
Ele fait ses chevox maintenant rooignier
Et puis si a vestu la cote i esquier.
Là où voit Elyas, si conmence à huchier ;
« Cha te trai, gars enflés, jo te voil araisnier I
Oseras-lu joster à i sol chevalier,
Par covens se vers lui ne te pues desrainier.
Qu'en ma merci seras d'ardoir et de noier,
Tu et tote ta gent, sans traire et sans lanchier?
Et se tu le conquers au fer et à Tachier,
Si iert en ta merci de nos tosagregier? »
Et Elyas respont : « chertés, moult miex ne quier;
Selonc mon droit m'en puist li rois del ciel aidier ! d
— Or donc, fait Matabrune, jo ne voil plustargier;
Jo vais mon campion armer et haubergier.
Matabrune vient droit à sa gent, si lor crie :
« Savés que jo ai fait, bone gent resbaudie?
J'ai pris vers Elyas merveillose aatie ;
Par I sol chevalier ai bataille arramie.
S'Elyas est vencus, perdu aura la vie,
Il et tote sa gent sera en ma baillie;
7G LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [201'»-20'j2]
Et se li max revient de la nostre partie.
Si reserons trestot desos sa seignorie.»
Quant si home Tentendent, si font cliiere marie;
N'i a .1. sol d'ax tos qui bien ne jure el die:
(( Ja ne prenderont armes vers si foie aatie. »
Quant la vielle Tentent, si est de dol noircie :
0 Ha! biaus seignor, fait ele, ne me failles vos mie :
Por tant, se jo sui feme, se Dex me benéie,
Qui fera la bataille tos jors serai s' amie;
De tote ma grant terre li doins la seignorie. »
Onques nM ot celui qui i sol mot li die.
Et la vielle si entre en une cambre anlie,
Un trésor en a trait de grant ancheserie;
Ne l'peiissent raiembre tôt cil de Xormendie.
II serjans apela, de qui ele se fie;
Del trésor sont carchié,si que li plus fors plie.
Lors escria la vielle la grande baronie :
« Qui or velt gaaignier, mar ira en Hongrie;
Qui fera la Jjataille, se Dex me benéie,
Trestot cest grant trésor métrai en sabaillie. o
Onques n'i ot celui que i sol mot li die,
Ne mais c'uns chevaliers, que maie mors ocieî
Heudrés avoit à non, Tesloire le noncie.
Quant il vit le trésor, si'n ot moult grant envie;
Oiant tôt le barnage, à haute vois s'escrie:
« Dame, se le trésor metés en ma baillie,
Jo ferai la bataille, se Dex me benéie. »
Quant la vielle l'entent, vers le serf s'umelie.
Or sera la bataille, que ne remanra mie.
[2043-2072] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 77
« Dame, ce disl Heudrés, li quivers malfaisans,
Jo sui vo chevaliers bien a passé vu ans ;
Jo ferai la bataille, por vos je le créant.
Mais j'aurai le trésor, tex est li covenant. »
— Voire, ce dist la vielle, mes cuers en est joians. »
En I chelier s en entre la vielle malfaisant,
Une armeiire en trait, qui n'est pas moult pesans.
Heudré arment la vielle et i vaslès Jehans;
Le haubert li veslirent qui est fors et tenans ;
Il a chainte l'espée, qui bien valt c. besans;
I cheval li amainent, qui ot à non Ferrans;
Riche en ert moult la sele et li afeutremans.
« Tenés or, fait la vielle, cest bon cheval vos rans. »
Heudrés i est montés, nus ne li est aidant.
Et si est de plain vol salis desus Ferrant ;
Si pendi à son col son fort escu pesant
Et a pris en son poing son fort espié irenchanl.
Li portiers li detïerme la porte maintenant
Et Heudrés s'en ist fors à esperou brochant.
La lance porte droite, le gonfanon pendant;
Delés une rivière bêle et resplendissant
S'est Heudrés arestés où Elyas atent.
Matabrune est remese, si apela sa jant:
« Seignor, ce dist la vielle, par le cors St Vinchant,
Forment dot Elyas et son fier maltalant ;
Aies vos adober tost et isnelemant.
Vos X ou vos xiiii, car je le vos conmant.
Si ferés i agait en cel bois coiemant.
Se il mesquiet Heudré d'armes, ne tant ne quant,
Vous saurés lues del bois, aidiés lui esromant.
78 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2(»7 3-21()ll
Et jo donrai chascun et roge or et argant,
Que jamais nen iert povres en cest siècle vivant. »
Et cil ont respondu : « Tôt à vostre conmant. »
X chevaliers s'armèrent; d'avoir sont covoilant;
Li I avait non Miles en droit baptisemant ;
Li secund Amaugis et li tiers Malpensant;
Li I d'ax les conduist c'on apele Elinans.
Armé sont de lor armes, li cors Deu les cravant!
Quant tôt x sont armé, n'i ot arestemant,
Il ont lachié lor elmes où li tins or resplant;
Puis vestent lor haubers, dont la maile est tenans.
Si chaignent les espées as pons d'or reluisans
Et pendent à lor cox lor fors escus pesans.
Si ont prises les lances as gonfanons pendans.
Li portiers lor ovri la porte maintenant,
Et cil s'en issent fors à espérons brochant.
En sus de Tost se traient, si le vont costiant;
Li 1 fiance l'autre, si li vait créantant
Que s'Elyas conquiert Heudrés en conbattant,
Que l'en amenront pris, ou ils mourront sanglant ;
L'agait ont embuiscié dolerox et pesant.
Or gart Dex Elyas, por son conmandemant!
Qu'il em perdra la teste, se Dex ne le deffant.
Moult ont bien embuiscié et repus lor agait,
Et Elyas li enfes ne list mie lonc plait:
(( Seignor, fait Elyas, or sachiés entresait :
V es là I chevalier armé où il s'estait;
Envers lui doi-jo faire la bataille sans plait. »
Et cil li respondirent tôt ensamble h i fait:
[2102-2130] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 79
« Dex VOS en soit aidans et merci de vos ait ! »
Et Elyas respont : « Or soit com il li plait. »
Ses armes li aportent et il armer se fait.
Elyas fait ses armes aporter en la plache
Et doi bel chevalier ni font nul arestage;
1 hauberc li vestirent et ses cauces li lace
I dansiax de grant pris, qui ert de son lignage ;
Et puis li lâcha Telme qui ert clers conme glache
Et a chainte l'espée qui fu del tans d'aage.
Armés est de ses armes; or li prest Dex sa grâce !
Moult par ont bien Tenfant li haut baron armé.
Elyas maintenant a i prestre apelé ;
Les sains font aporler de sainte Trinité ;
Dedans I paveillon en sont andoi entré.
Li prestres de par Deu li a consel doné ;
Et Elyas se drece, les sains a encline.
Atant es vos i angle, qui est de grant clarté.
« Elyas, fait li angles : Dex t'a par moi mandé
Là où tu dois aler conbattre vers Heudré,
A Matabrune mis son agait à celé ;
X chevalier armé sont à l'agait aie,
Qui te quident ocirre ains qu'il soit avcspré.
Lor agais est à destre, lès i arbre ramé.
Pren de tes chevaliers qui t'ont fait feiilé.
Si refai i agait de par St Honeré,
De XV chevaliers du mex de ton barné ;
Al besoing t'aideront, ja nen ert trestorné.
Or pense del bien faire, j\ii ci assés esté,
A Jhesum te conmant qu'il te preste barné. »
80 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [213I-215'2]
Elyas fait grand joie de ce qu'il a oi,
De la vois al saint angle a le cuer esjoï.
Il vient à ses barons, si lor a dit ensi
Corn li angles li a et conté et jelii.
Et il li respondirent tôt ensemble à i cri :
« Aourés en soit Dex qui vos en a garni I
Nos som pelit et grant ensamble vostre ami.
Or eslisiés de nos, car bien saichiés de li
Gex que commanderés feront l'agait forni. »
XVIII
Élyas choisit xv combattants, va grands et rm petits, qui doivent le secourir,
s'il en est besoin. Heudré est vaincu. Après une sanglante mêlée, le château
de Matabrune est pris.
SEiGNOR, dist Elyas, or dites s'il vos plait. »
Et li grant jurent Deu qu'il feront cest agait,
El li petit s'aficent que ja ensi n iert fait,
Anchois le feront-il, bien sacent entresait.
« Seignor, dist Elyas, or ne doit avoir plait :
Je vos proi por Jliesum qui tôt conmande et fait.
Que des grans i ait vu, des petis viii i ait.
Se ce vient al besoing et que mestier nos ait,
Adonc saurons nos bien li qex l'aura mex fait. »
Ensi l'ont otroié li pelit entresait;
Lors ont maint bon cheval fors de lor tentes trait,
Si montèrent es seles. qui qu'en soit bel, ne lait:
Ancui auront péor cil qui sont en Tagait.
[21.^3-2181] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 81
Trestot ont otroié quant qu 'Elyas a dit :
Les VII meillor des grans sont d'une part eslit,
D'autre part en sont viii de cex qui sont petit.
Des VII grans vos dirai les nons sans contredit.
Le I ot non Guillaume, si coin Testore dit ;
L'autres ot non Jehans, si corn il est escrit;
Li tiers fu moult vaillans, si ot à non Tierris;
Li quars ot à non Hues, et le quins Bel le vis,
Et li sistes jN'icholes et à clergie aprist,
Et li setmes Gantiers, vilenie ne fist.
Armé sont de lor armes li chevalier eslit;
Si montent es chevax, sans noise et sans despil;
Tuit cil VII sont cosin, raisons est c'om les prist.
Tuit VII en son monté sur les chevax corans.
Des petis se reslisent li viii des meillors jans.
Li i ot non Henris et li autres Morans;
Etli autres Phelipes, et li quars Engerrans;
Et li chinquismes Perres, et li sistes Adans;
Et li setmes Herbers, i dus fors et poissans,
Li huitimes après fu apelés Hermans.
Armé sont li pelit, aine ne furent tex jans;
Et montent es chevax, qu'il avoient corans,
Et prendent en lor poins les fors espiés trenchans,
A TJi clox de tin or lor gonfanons pendans.
Embuiscié se sont tuit. Or lor soit Dex aidansl
Elyas est armés; grans fu ses hardemans ;
Il sali en la sele del destrier qui'st corans
L'escu prist à la crois, qui n'estoit pas pesans,
Et prist en son poing destre Tespié qui fu trenchans.
6
82 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2182-221 OJ
Vers Heudré s'en vait lost, qui ratent los pensans.
Quant il voit Elyas, si huclie : « Mal veignans!
X'en irés sans bataille, se Dex me soit garans!
Anqui vos ert ois jors perillox et nuisans. »
El Elyas respont : «Vassal, com iés raillans!
Anqui verra-on bien qui en iert recréans. »
Ambedoi se delïient sans plus de parlemans.
Ambedoi se delïient, n'i ot plus aresté.
11 hurlent les destriers des espérons doré,
Et deffeutrent les lances dont les fers sont quarré.
Sor les escus devant se sont grans cox doné,
Que par desos les boucles les ont frait et troé;
Li blanc hauberc del dos sont rot et dessaffré;
Par dejoste les costes en sont li fers passé;
Les lances pechoierent, li brant sont trait letré.
Amont parmi les elmes se sont graus cox doné.
Elyas a féru parmi l'escu Heudré,
Que il li a fendu et l'iiauberc entamé,
Et pardevant le pis li a le brant colé,
Si que par les espauUes a le cheval colpé.
Heudrés chaï à terre del cheval affolé;
Il est salis em pies, bien samble forsené.
Elyas a féru sor son escu listé,
I petit SOS la crois li a frait et quassé.
« Chertés, fait Elias, mar i feris, Heudré ! »
II a traite Tespée au pont d'or noiclé,
Heudré fiert sus le hiaume, tôt Vu esquartelé
El la coiffe de sos et le bachin froé.
Diable l'ont tenu quant mort ne Ta jeté.
I2211-2239J ET DE GODEFKUlD DE BOUILLON. 83
Quaiil Heudrés sent le colp, près n'a le sens desvé.
Là où voit Elyas si l'en a apelé ;
tf Jo vos remerirai par tans ceste bon lé;
Or vos ont li Diaule si bien encevalé. n
A estoc vait ferir le cheval abbrievé;
La covertiire est fors, ne l'a pas entamé.
Elyas fait son tor, si a féru Heudré,
Le puing à tôt le bras li a del cors sevré.
Heurdrés se sent mal mis, si a i brait jeté.
Cil de Tagait l'entendent; del bois sont desroté.
Or gart Dex Elyas, par la soie pité,
Que cil de l'agait l'ont moult forment opressé !
Elyas a Heurdré affolé et malmis
Et cil de l'agait salent ensemble trestot dis;
A Elyas escrient : « Quivert, vos estes pris,
Se vos ne vos rendes, n'en escaperés vis! »
Et Elyas en fiert le premerain el vis ;
Mort l'avoit enversé, or vait as lor en pis ;
Et li autre se sont entor Elyas mis.
Se Dex ne li aidast là l'eussent ocis,
Quant ses gens le secorent, qui el bois se sont mis.
Il montent es chevax qu'il avoient de pris,
Brochent as espérons, si sont fors del bois mis.
Guillaumes a heurté le bai où ert assis;
Johans broche morel qui ne vait mie pis,
El Gantiers point le vair et arondel Henris,
Et Phelipes bauchant, et Perres l'arabis.
Et Herbers passavant, qui a le col tôt bis.
Les lances enfeutrées, vont vers lor anemis.
84 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [22iU-22G8l
Aine ne vit si fort caple nus hom de mère vis.
Amangon et son frère ont maintenant ocis;
Li I viennent as autres, bien se sont envaïs.
Moult par lu tiers li captes et dure ta meslée.
Matabrune la vielle est en sa tor montée.
Bien velt que Elyas ait la teste colpée;
Ele esgarde ses homes qui sont en la meslée.
Por I sol petitet n'est la vielle desvée.
Lors fist soner i graisle. s'a sa gent assamblée,
Em petit d'ore i ot moult bêle gent armée,
Et montent es chevax k lor maleiirée.
Il ont prise lor tanches et lor large dorée
Et li portiers lor à la porte deffremée,
Et il s'en issent fors, chascuns lance levée.
Encontre le solel ont grant clarté jetée
Li elme et li escu à celé matinée.
Quant Elyas les voit, s'a la color muée ;
La mère DamleDeu a souvent reclamée.
Atant es vos venant la pute gent desvée;
Et la gent Elyas qui france est et senée
Laissent corre vers ax à moult grant alenée.
Chascuns abat le son de la sele dorée.
A Fabatre et au brait a tel noise menée,
Li os est estormie tôt contreval Testrée.
Onques n'i ot mantel, ne cape regardée ;
Vers cex del castel vont à grant esperonée;
A la gent Matabrune s'est li os assamblée.
Là peûssiés véoir dolerose meslée ;
Là ot tant poing trenchié. tante teste colpée
[-2209-2289] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 83
Et d'une part et d'autre fu moult grans la criée;
De la gant Matabrune est la terre pavée.
Moult fu grans la bataille et li estors pesans;
D'ambes li pars se fièrent en l'estor qui est grans. *
Elyas vit morir ses gens, moult fu dolans;
Il hurte le destrier des espérons trenclians.
Si tint traite Tespée, dont li pons fu luisans,
Si se fiert en la presse, com chevaliers vaillans.
Tôt detrenche entor lui, car moult est bons ses brans.
Entor lui fait la voie des mors et des sanglans.
Elyas vit ses homes richement maintenir:
A II mains tint l'espée, l'estor vait départir.
Qui il consent à colp, bien le vos os jehir,
Ja mar i venra mires por les plaies garir.
Le senechal la vielle vait en l'elme ferir.
Que li chercles à or ne le pot garandir.
Desi qu'en la corée li tist le brant sentir;
Mort l'abat contre terre, qui qu'en doie marir.
Quant la gent à la vielle se virent malbailli r,
Il tornerent les dos, si pristrent af fuir.
Enfresi c' al castel n'es pot-on retenir.
S6 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2290-2310]
XJX
Matabrune est forcée d'avouer tous ses crimes en présence des barons.
Elle est jetée au feu.
LA gent la violle fuienl, nul n'i.est arestés,
El castel s'en entrèrent ensanble de tos lés.
Elyas et si home ont les pons trespassés,
Gex de laiens ocient et getent es fossés.
Plus en ont de xl ocis et affolés.
Il escrient le fu moult tosi fust alumés.
Quant Elyas lor est isnelement passés,
Ne valt que li castiax soit ars ne enbrasés,
Amont une grant sale en monte les degrés.
Matabrune a irovée, avant li est passés.
Quant la vielle le voit, s'a les sorcex levés :
« Ce qui'st? fait 3Iatabrune, mal soies vos Irovés
Ne sai qui vos aide, se c'est Dex ou malfés. »
— Chertés, fait Elyas, avoc moi en venrés;
Diex vos face gehir conment ovré avés:
Anqui aurés mal jor, se Dex me doinst santés,
Car de vilaine mort iert vos cors tormentés. »
Matabrune a grant dol, quant Elyas entent,
Et Elyas escrie à haute vois sa gent,
Et cil i sont venu, qui mex mex acorant;
Et Matabrune saut en pies isnelemant ;
[2311-2339] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. «7
lespié a saisi à i lonc fer trenchant,
Elyas en feri deriere maintenant;
L'armeûre li perce et le hauberc li l'ant.
Se Dex ne 1' garandist, ocis Teûst à tant,
Et Elyas se torne, quand il féru se sant.
Matabrune a saisie, par les chevox la prant,
Contreval Ta levée par si grant maltalant
Que VI degrés la gete contreval roelant;
Sor une père jut moult dure et moult pesant.
Les costes li pechoie et la teste li fant.
Matabrune ont saisie maintenant x serjant,
Sor I ronchi la lievent tost et isnelemant.
Les mains li ont loïes et les pies ensemant,
Et la gent à la vielle ont rendu maintonanl
Le caslel Elyas, qui ne porent avant.
Et Elyas fu dois, sans maltalant les pranl;
Feûté li ont fait, li petit et li grant.
Li baron en lor terres s'en vont seùremaut.
Elyas en mercient trestot moult dolcemant,
Et la gent Elyas ne s'i vait atarjant,
Matabrune la vielle enmainent toi bâtant.
Elyas envoya xx chevaliers avant
Por enfremer son père el maistre mandemant.
Li chevalier s'entornent qui n'ont soing d'arester:
Le roi font maintenant en la tor enfremer.
Et Elyas s'en vait, la vielle en fait mener,
Devant a envoyé, por le fu alumer.
Et dist qu'il i fera Matabrune ruer.
Puis sont venus al fu, c'on ot fait embraser.
88 LA CHANSON DU CHEVALIEP, AU CYGNE [23'«0-23C8|
Elyas fait la vielle devant lui amener,
Et ele voit moult bien que ne puet escaper.
« Ha! fait ele Elyas, laisse-moi confesser :
Et s'encor me voloies xv jors respiter,
Tel chose t' aprcndroie que porroies amer. »
Et Elyas respont : « N'ai cure de border;
Voslre max vos fera hui grant honte endurer;
Connoissiez voslre murdre, trop poés demorer. »
— Bien voi, ce dist la vielle, ne le puis mais celer.
Or oiés grant merveille, se volés escoter. »
« Oiés, fait Matabrune, damoisel et baron,
Ja orrés grant merveille en ma confession.
A I mot vous puis dire, aine ne fis se mal non ;
Jo n'amai oncques Deu, ne son saintisme non,
Oncques tant riens n'amai com murdre et traïson;
Se jo pelisse nuire, si ait m'arme pardon,
Je colpasse Elyas le chief sos le menton
Et mon fil ochesise d'un fust ou d'un planchon,
Ou d'un coutel trenchant le ferisse el pomon,
Puis mesisse la terre en fu et en carbon,
Et fesisse la gent traire maie saison,
Et raiensisse tos et mesisse en prison.
Et de la bone dame fis-jo la traïson;
Les enfans envolai tos noier par 3Iarcon,
Puis fis mon fil acroire, par mortel traïson ;
Que tôt li VII enfant estoient chaellon ;
Mon voil, fust ele ore arse et tornée en charbon.
Se peiisse eschaper, dire le peùst on,
Nus hom ne fist tant mal puis le tans Salemon,
[23G9-339G] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 89
Que jo sole fesisse : onques n'amai raison;
Ja n'en proierai Deii que m'en face pardon.
Se jo vais en ynfer, j'aurai maint compaignon.
Or aviegne c'aviegne, tote soie à bandon. »
Matabrune la vielle s'est moult mal confessée ;
Tuit cil en ont péor qui oent le desvée.
« Chertés, dist Elyas, vielle désespérée,
L'ovre que avés fait vous iert guerredonée :
Tolu m'avés mon frère, ma mère à lort blasmée,
Et jo vos en donrai dolerose soldée.
Lors prenent Matabrune, si l'ont el fu jetée.
Et la vielle s'en est hautement escriée :
« As Diaules commant tos cex de ma contrée ! »
Lors rechigna la vielle, tote est arse et bruslée ;
Diaule emportent s'arme, tex est sa destinée.
Arrière sen retournent el la vielle est finée.
En la salle s'en viennent, qui est belle et pavée.
Li rois sot ces nouveles; sa pensée est troblée :
Mais noise n'en velt faire, trop par esloit desvée.
Li jors est trespassé, si revient l'avesprée :
Al manger sont assis, la bonne gent senée.
Quant il orent mengié, et la table est ostée,
Maint lit et mainte cote ot par laiens parée ;
Si se cochent dormir de si à l'ajornée.
Elyas ne dort pas ; à Dieu a sa pensée.
Ains que la mie nuis fust tote trespassée,
Ot li bers tele chose dont fut grant la parlée;
Sainte Crestientés en fu puis honerée.
90 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNR [2397-2417]
XX
Par l'ordre d'un ange^ Élyas se rend avec son père et sa mère au vivier où
son frère le cygne lui amène un bateau. Il y monte, et le cygne part avec
lui.
TuiT dorment par la sale ; Elyas ni dori pas.
Dieu apele et deproie et le bon Nicolas.
A tant es vos i angle revestu de blans dras:
A Elyas respont, tôt soavet en bas :
(( Elyas, biax amis, ses-tii que tu feras?
Le malinet, al jor, esranment lèveras ;
Et ton père et ta mère à Deu commanderas;
Trestote f armeûre, mes amis, porteras,
Et Fescu à la crois mie n'oblieras.
Tel chose f avenra dont grant honor auras.
Tôt droit sor le vivier, biax amis, t'en iras,
Et ilueques le chisne ton frère troveras;
I. batel amenra bien fait tôt à compas.
Sa volenté, amis, outréement feras. »
— Et jo moult volontiers, » ce respont Elyas.
Li angles s'en rêvait et Elyas remaint.
Al matin sont levé conte, duc, chastelain :
Tôt font ensemble joie; dont sonerentli saint ;
I. abes lor dist messe d'un precios cors saint.
Lor offrandes ont faites ; l'abes pas ne se faint,
Del mostier sont issus, n'i a nul ne se saint.
[2418-2446] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. Hl
En la sale repairent, n'ont cure de tenchier.
<( Seignor, fait Elyas, pour amour Deu, vous quier.
Que tuit facent silence et laissent le noisier.. »
Puis regarda son père, si commence à hue hier :
« Père, fait Elyas, pour Deu vous voil proier
Que pensés de mes frères et de vostre moilier.
Gardés que n'atraiés enter vous losengier.
Se haus hom prent ma suer à per et à moillier,
La terre Matabrune li voil jo otroier.
Bien valt mil mars d'argent et m livres d'or micr.
Et se jo ne revieng, j'otroi à iretier
L'ainsné de tos mes frères; n'en ferai nul plaidier.
Por convens sera rois, com vous m'orrés nonchier.
Que se Dex me ramaine en bone pais arrier,
Aurai quite ma terre, sans traire et sanslanchier.
Orion doins la terre que fu al roi Hugier;
Riches iert asasés, s'il le set justichier ;
Zakaries auraTisle de Monrahier;
Johans aura 31onbel, bien s'en porra aidier.
Et si vos voil à tos commander et proier,
Que ne me demandés n'aler ne repairier;
Car ne vous en diroie le montant d'un denier. »
Li baron de péor se prenent à seignier.
« Seignor, fait Elyas, ne puis plus arestér ;
A Deu vos conmant tos, qu'il m'en convient aler. »
Li baron de pitié commencent à plorer.
« Biax fiex, fait la roïne, venés à moi parler.
En une cambre à vol te le fait sa mère entrer.
I cor li a baillé d'yvoire bel et cler:
92 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2447-2475]
(f Biax fiex, ce dist la mère, cest vous convienl porter.
Le jor, ce vous créant, que Tporrés esgarder
>'e vous estovera à votre droit doter. »
A une grant caaine d'argent luisant et cler
Li pendi à son col, pour le miex conforter.
Et Elyas iluec ne volt plus arester;
Il a fait s'armeiire devant lui apporter
Et Tescu à la crois n'i volt pas oublier.
Espée ot bêle et bone, qui moult fait à loer;
Armeiire a moult riche, c'on ne doit pas blasmer;
II. esquiers la fait par devant lui porter.
Sor le vivier s'en vait, où Dex le fist aler,
Et li baron après; n'ont cure de canter.
Très que sur le vivier s'en vont toute la jant,
Li rois et la roïne et tôt communalmant;
Bon vin i font porter et bon pain de fromant,
Et bons fromages durs i portent plus de chant.
Sor le vivier s'arestent. A tant es vous venant
Le chisne qui amaine le batel traînant,
A une grant caaine qui'st de fin or luisant,
Que Dex i envoya par son disne commant.
Dedens le batel metent rarmeûre vaillant
Et le pain et le vin et l'autre atornemant.
Li rois et la roïne embracent tôt plorant
Le chisne, si l'embracent moult amiablement.
Elyas el batel est salis maintenant;
Le roi et la roïne et tote l'autre jant
A commandé à Deu; d'iluec se part à tant.
Or le conduie Dex, par son disne commant !
2476-2107] ET BE OODEI'KOID DE BOUILLON. 93
XXI
Ils arrivent à une cité sarrazine. Combat du chevalier au Cygne contre Adu-
lant, frère de Matabrune. Il est vaincu et jeté eu prison. Un garçon m
l'annoncer au roi Oriant.
Li rois et la roïne s'en retournent ploranl ;
Ariere s'en repairent sans nul delaiement.
Li batiax s'en vail droit, si corn Dex le consanl,
El li chisnes Tenniaine moult grant joie faisant.
Del vivier est issus tant que la mer s'espant ;
En haute mer s'en vait, ni vaitplus delaiant.
Tote jor vont ensi et la nuit ensemant,
Tant que vint el demain, en droit midi sonant;
Une chité coisirent de sarasine jant.
As murs èrent monté tôt veillarl et enfant
Et choisirent le chisne son batel traînant.
11 quident qu'el batel ait moult or et arjant.
îl corent as galies li Sarazin puant;
Armé sont de lor armes tôt et isnelemant;
As galies s'en entrent bien plus de iiii. c.
Dient qu'il assauront le batel maintenant.
Del port sont esquipés, si s'entornent à tant ;
Vers Elyas s'en viennent durement escriant.
Quant Elyas les voit, si plore durement,
A son frère le chisne les mostre tôt errant,
Li chisnes fait grant dol, vers le chiel son bec tant,
0 son bec se deschire, et deront et défaut,
94 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2-i98-2o2û
Et brait et crie haut, ne parole autremant.
Elyas s'agenoille el batel maintenant :
« Ahi ! Dex, fait-il, père, par ton commandement,
Ayes merchi de moi, m'arme et mon cors te ranl.
A loi me rent confès, biax sire, ne purquant
Je me deffendrai ja vers ceste maie jant.
Jo ne voit qu'il me pregnent sain, ne vif, ne parlant
Ja ne m'i trouveront lanier ne recréant! »
Li chisnes fait grant dol, durement brait et crie;
Son bec tint vers le ciel et vers Deu s'umelie.
Elyas DamleDeu durement merci crie.
Armés s'est de ses armes, ne s'aseiire mie.
Il a chainte l'espée, dont li pons reflambie.
Devant trestos les autres vient le maistre galie,
Qui dist que le batel aura en sa baillie
Et tôt Tor et l'argent aura en sa banie.
Et cex qui sont ariere, dist-il, tos les engigne :
Et celui del batel ne laira ne l'ocie.
Rimant vient al batel, Elyas fort escrie :
(( Cha lairés le batel et la marchéandie ! »
Et Elyas respont : « Seignor n'en parlés mie
Que le batel aies en la vostre baillie. »
Son pain prent et son vin de coi a grant partie,
En la mer l'a jeté, ne velt que l'aient mie.
« iMar li avés jeté, fait cil de la galie ;
Le chisne aurons nous ja en la nostre baillie,
S'en mengerons la char mais qu'ele soit rostie. ))
Quant Elyas l'entent, moult lormenl s'en gramie.
[2526-2554] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 95
Or voit bien Elyas que trop puel demorer.
Envers les galios ne puet merci irover ;
Armés s'est de ses armes, n'i volt plus demorer.
Et li galiot lancent à lui por affoler.
I quartel d'arbaleste laisse li uns aler,
Si que parmi l'escu li fait outre passer.
Le haubert li desmaille, outre li fait voler,
Le sanc treslot vermeil fait à ses pies coler.
Quant li chisnes le voit, si commence à criei-.
Lors regarde Elyas lot contreval la mer,
Si vit XXX galies isnelement noer,
D'unes voiles moult blances, nus hom ne vit sa per,
A une crois vermeille, por mex encolorer,
Vers Elyas en viennent tant com poent sigler,
Que Dex les i envoie qui tôt a à salver.
Li chisnes fait grant joie, quant il les voit esrer.
Les galies aprocent por Elyas aidier,
Que Dex i envoia qui tôt a à jugier.
Saint Joires les conduist, qui Dex fist chevalier
Et d'Angles et d'Arcangles si ot plus d'un millier;
Vers Elyas s'en vienent, tant com porenl nager.
Li chisnes fait grant joie, quant les voit aprochier.
Lors s'entrevienent tuit por traire et por lanchier;
La maisnie saint Joire fait Testorconmenchier.
Les galies aprocent pour secorre l'enfant,
Que Dex i envoia par son disne commaut.
Durement assalirent, et cil sont deffendant.
Une galie tume à la jent mescréant,
En riauge sont queû et noie plus de chant ;
'J<5 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2555-2583;
Li aiUre se delîendent moult angoissosemanl;
La Diaisnie saint Joire rime moult duremant.
Estes vos I orage qui la mer vait troblant
Et li galiot tochent parmi la mer fuiant.
Il n'ont gaires aie quant, i. orés deschant,
Qui se fiert es galies, tosles vait desrompant;
El fons de mer les plonge et les galies tant.
Or ont assés à boivre li quivert soduiant.
Et lesblances galies s'en retornent à tant,
Que Dex i envola par son commandemant.
Et Elyas lor crie : « Attendes, bone jant,
Dites moi qui vous estes; aumosne avés fait grant! >
Saint Joires respondi : « Ne demandés pas tant :
DamleDeu en rent grasses, le Père tôt puissant. »
Et Elyas respont : «A son commandemant
« Soit de moi: si iert-il désormais en avant. »
Ariere s'en retornent, ni a remés galie;
DamleDex les conduist et St Joires les guie.
Elyas prent tex fains aine tex ne fu oïe:
Il a bendé sa plaie qui n'estoit pas garie;
Mais li fains et li sois qui durement Taigrie.
« Ha Dexî fait Élyas, dame sainte Marie,
Or morrai-jo de fain, si n'en garirai mie? »
Quant li chisnes Tentent durement brait et crie.
Ensi s'en vont najant del jour une partie.
D'autre part une roche merveillose et antie,
Ont choisi .i. cbastel de moult grant segnorie.
Celé part vont tôt droit, ne s'aseûrent mie.
Ha Dex î com mar i vont, se Dex ne lor aïe!
[2584-2012] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 97
« Frère, fait-il al chisne, qui mot ne li pot dire,
Le batel gardés bien, à ce vous voil eslire.
G'irai à cel castel; li cors de moi empire ;
Diex me doinst à mengier, qui de tos biens est Sire!
Mes cuers m'en avenist, que li fains trop m'aigrie;
Mon escu et mes armes en qui jo moult me fie
Lairai tôt el batel, de par Deu qui tôt crie.
Li batiax s'en vait droit al castel, al rivage ;
Cel castel apele-on par son droit non salvage.
Li sires qui en a Tonor et tôt l'usage
A a non Agolans; moult a fier le visage.
Plus a de gent occis qu'il n'ait en une marche.
« Frère, fait Elyas, al cisne qui le nage.
Gardés bien le batel, si vous tenrai à sage :
G'irai à cel castel, li cors de faim m'esrage;
Li porterai mon cor et le métrai en gage,
Si jo ne puis miex faire, car tel sont li usage.
Li chisnes ne dist mot et s'entent le langage.
Et Elyas saut sus del batel al passage.
El castel s'en entra, mais moult fort guionage
Li convenra paier et s'iert à son damage,
Se cil Sires n'en pense, où onques n ot outrage.
Elyas en monta el chastel vol entiers;
Agolant a trové et tos ses chevaliers ;
Devant la porte séent; moult i ot losengiers.
Elyas les salue, qui en fu li mestiers :
Et Agolans respont : « Qui es-tu, amis cliiers?
Yex-tu vendre cel cor? prendras-en tu deniers?
— Sire, fait Elyas, si m'ait saint Richiers,
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08 LA CHAiNSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2613-2041]
Ancllois le vous donraipor .i. seul .ir. mengiers,
Que jo ne menjai gaires bien a .11. jors entiers. »
— Amis, fait Agolans, s'en auras volentiers;
Or gardés vostre cor, qu'il me semble moult chiers. »
En la sale remontent lot maintenant arriers.
Li serjant metent tables très parmi .11. soliers ;
Et cil qui ont lavé s'asistrent sans dangiers.
Al menger ont eii .x. mes Irestos pleniers ;
Si ont assés beii de fors vins et de chiers.
El vas a mengié, s'est .1. poi trait arriers.
Li dansiausfu moult prox, corajox et legiers;
Et Agolans l'esgarde, li quivers pautoniers :
« Amis, dist Agolans, estes-vous messagiers,
Ou gaite de castel, ou serjans, ou archiers?
Yostre estre voil savoir; ja n'en serés mains chiers. »
Et Elyas respont qui n'est ne fel, ne fiers :
« Sire, je l'vous dirai de gré et volentiers. »
Helas! or li aproche s'ire et ses destorbiers,
Se cil Sire n'en pense qui est vrais juslichiers!
« Sire, fait Elyas, sans noise et sans posnée,
Quant vous volés savoir qui sui, de quel contrée,
Ma vie vous dirai; ja ne vous iert celée.
Li bons rois Orians de moi fist engenrée ;
La roïne est ma mère, qui est sage et senée. »
— Amis, dist Agolans, à la chère dervée,
Je vous proi que me dites la vérité provée,
Se Matabrune est arse et de cest siècle alée. »
— Sire, fait Elyas, or sachiés sans dotée
Que Matabrune est arse et la porre ventée. »
[2G42-2G7(»] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 99
Quant Agolans l'entent, s'a la color muée;
Car 3Iatabrune estoit sa suer la plus ainsnée,
Conques n'avoit tant riens com Matabrune amée.
« Qui vers ! fait Agolans, vostre vie est alée :
Matabrune ma suer m'avés arse et ruée! »
Agolans fait grant dol de ce que il en lent :
Por sa suer Matabrune se pasme isnelement.
« Chertés, fait-il, vassal, je vous métrai al vent.
Se n'eûssiés mangié à ma table en séant,
Et n'eiissiés beii à ma colpe d'arjant,
La teste vous colpasse à m'espée trenchant.
.VIII. jors n'arés vous garde de nul affolemanl;
Mais jo vous jeterai en ma cbartre puant :
Au chief tout droit d'uit jors, par le cors s^ Vinchant,
Vous referai ardoir en un fu tôt ardant! w
Lors saut sus Agolans, par les chevox le prant;
Ses serjans apela tost et isnelemant,
Et il i vienent tost, sans nul delaiement.
Elyas ont saisi .x. gloutons maintenant ;
Les poins li ont lié moult dolorosement,
En la chartre le gietent sans nul delaiement.
En celé chartre estoient tortues et serpant .
Et Agolans s'en torne, ariere vien criant,
Por sa suer Matabrune fait .i. dol moult pesant.
lluec ot .1. garchon de moult bon esciant,
Qui le père Elyas ot norri longeraant.
Del castel est issus la: nuit moult coiemanl ;
Tant vait par ses jornées, c'al roi vint Criant.
La novele li conte que on a son enfant
100 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGiNE [2G71-2G93J
En la cliartre jelé al félon Agolant ;
Et dist qu'il l'ardera ains le quart jor passant.
Quant li rois la novele si felenesse entant,
Pour poi qu'il ne se pasme et il et si enfant :
La roïne en fait dol et crible el pesant.
« Lasse I se dist la dame, perdu ai mon enfant !
Alii! cuer, com es viex! tos jors es en tormantî
Elyas, biax dois fiex, par le mien esciant,
Jamais ne vous verrai, le cuer de dol m'en fant! »
XXII
Élyas, secouru à temps par les gens de son père au momeut où il va être jeté
dans un bûcher, prend les armes, tue Agolant, et devient maître de ses do-
maines. Il eninvestit Syraon, un des vassaux d'Agolant, et repart avec le cygne.
MERE, dist Crions, qui tient la roialté,
Ne vous esmaiés mie, qu'il est del tôt en Dé :
Dex done et si retolt tôt à sa volenté.
3Ies frères Elyas m"a por lui coroné;
Secorre le m'estuet mon cher frère l'ainsné,
Se Dex me velt aider, li lois de majesté.
Le garchon qui li a le message apporté
Done argent et bon or et robes à plenté;
Puis mande ses barons, qui de lui sont privé,
Que cliascuns le secore, s'il velt avoir son gré.
Et li baron se sont h lor pooir hasté.
Dedens le secont jor ont grant g^nl amassé.
C'a paines en a tant en une roiauté.
Et li petit i vienent de bataille abrievé,
[2G94-2723] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 101
Et cil as noires piax n'i sont pas oublié.
L'ost conduist .i. haus liom de Tisle Giboé;
Nicolas avoit non en la ciestienté.
Entresqu'à l'Islefert ne se sont arreslé.
Orions et si frère sont es chevax monté,
Le viel roi et la dame ont à Deu commandé;
De la chité issirent de bone volenlé.
Li garchons les conduist, qui savoit le régné.
Dedens l'uitisme jor, quant il fu ajorné,
Sont venu al castel, dont tant se sont pené.
En un petit bosquet bien foillu et ramé
Se sont tenu lot coi, tant qu'il fu ajorné,
Et cil del castel sont comunement levé.
Agolans, li traîtres, a sor tos sains juré
Qu'il ardra Elyas ains miedi soné,
Ens en mi le castel a-on alraïné
Espines et fagos et le fu alumé.
Lors ont trait de la chartre Elyas Taduré ;
Son cor a à son col dolcement regardé.
Maint en a en la place de pitié ont ploré.
Mais n'osent pas blasmer Agolant le desvé.
Iluec ot I. haus home, mais de grant poverté
Avoit et si enfant plus de .x. ans esté.
Symons avoit à non, ce dient li lelré.
Où qu'il voit Agolant, si l'en a apelé.
« Sire, ce dist Symons, tu as le sens dervé.
Qui l'enfant vels ocirre qui'st de ton parenté.
S'il a Matabrune arse, qui chaut? C'est .i. malfé:
Mais cist est chevaliers et si croit bien en Dé. »
Lors regarde Agolans celui qui a parlé :
102 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2724-2752]
« Symon, mar le pensastcs, par ma creslicnlé !
Avoc lui scrés ars, moult par Tai empensé. »
Moult manaclie Symon li quivcrs Agolans.
« Sire, ce disl Symons, moult par est Dex poissans,
Qui aide le son qui'st à lui apendans ;
Tu n'as en ta cort home, tant s'i face vaillans,
Se il voloit blasmer moi ne mes gajemans,
Que ne fust hui cest jor par mon cors recréans.
Encor vous di à droit, et si en sui créans,
Que s'Elyas est mort, pechié sera moult grans.
S'il a Matabrune arse, ele estoit mal pensans :
Mais cist est chevaliers et bien en Deu créans. »
Quant Tentent Agolans, ses cuers en est dolans.
a S^mon, mar le pensastes, si m'ait S* Climansl
Avoc lui serés ars, n'en soies ja dotans. »
Ans .II. les fait loier qui que en soit dolans;
Al fu les amenèrent, jeter les voiront ans.
Et li garchons estoit ens el castel laians
Qui l'ost ot amené que conduisl Orians.
Del castel est issus, à l'ost vient esmaians.
« Or tost, fait-il, seignor, si m'ait S* Jehans,
Se tost ne l'secorés, mais n'i venrés à tans;
Elyas est menés al fu qui moult est grans ! »
Quant li baron l'entendent, ni a cel qui soit lans;
Il montèrent es seles des bons chevax corans,
Si pendent à lor cox les fors escus pesans.
Et ont prises les lances as gonfanons pendans ;
Vers le chastel s'en vont à espérons brochans,
Et cil à pié les sevent, qui moult sont bones jans.
[n6a-2780j ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 103
Cil (îel chastel s'cscrient, que les et Agolans :
Il demande que c'est; et uns sons païsans
Li dient c'al chastel vienent assalir jans ;
Aine ne furent si fieres, bien pert à lor samblans.
Quant Agolans entent des gens le hurtéis,
A haute vois escrie : « Seignor, jo sui trais ! »
Elyas ont laissié volontiers, non envis.
Il sont andoi loié, moult fu chascuns pensis,
Et Agolans s'en torne, li quivers maléis.
Armé corent as armes, as murs et as postis,
Et cil de fors les ont ruistement assalis ;
Bien en ont .xxx. mors de chevaliers eslis.
« Chertés, fait Agolans, or sui-jo bien bonis!
Il sont là fors armé en mi cel plaisséis :
Or i parra qui iert bons chevaliers de pris ;
Faites ovrir les portes, ja seront envaïs! >>
Et il respondent tuit : « Volentiers, non envis! »
La porte font ouvrir par devers .i. larris,
Sor les chevax s'en issent, nus n'i est esbahis.
Les escus ont as cox fors, quiriés et jointis,
Et li haubert sont fort et cloé et treslis.
Très de devant la porte vienent al poingnéis.
Qui lors véist hurter ces destriers arrabis.
Dire deûst por voir grans fu l'abatéis.
A l'asambler des lances fu grans li froisséis.
Moult fu grans la bataille par devers le vergier;
D'ambes .11. pars se fièrent el grant estor plenier.
Li garchons qui ala le mesage nonchier
K)4 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2781-2809]
Est corus Elyas et Symon desloier.
Quant il sentent lor mains, nus n'es puet corecliier.
A riiostel Symon corent par delés .1. sentier;
Laiens se sont armé, ne volrent detriier.
Mais il n'i ont trové ne cheval, ne destrier;
A pié corent andoi por lor honte vengier.
A l'issir de la porte trovent un chevalier ;
La teste en font voler, si prenent le destrier;
Elyas i monta manois par son estrier.
Il met lanche sor fautre, s'encontre un chevalier;
3Ierveillos colp li done, Tescu li fait pcrchier,
Le hauberc de son dos desrompre et desmailier,
Parmi le gros del cuer li conduist son espier ;
Tant com hanste li dure, l'abat mort del destrier.
Puis saisi le cheval, Symon le cort baillier.
Et li bers i monta esrant par son estrier;
Puis se fièrent andoi el fort eslor plenier.
Les lances pechoierent, traient les brans d'achier.
Elyas à l'espée fait les rens claroier ;
De la gent Agolant fait la terre jonchicr.
31oult fu grans la bataille et li estors pesans;
D'ambes .11. pars se fièrent en Testor qui fu grans,
Ne d'une part, ne d'autre, n'en fu nus recréans,
Ains se fièrent ensi comme desvées jans,
Quant Elyas le voit, moult fu son cuer dolans.
Il hurle le destrier des espérons trenchans
Et fiert un soldoier sor fescu qui 'st luisans.
Desos la bocle d'or li pechoie et porfant
Et le hauberc del dos li desmaille et desmanl:
[2810-2837] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. iC:
Par mi le gros del cuer li mist l'espié trenchant.
Puis escrie : «la crois! Dex, secorés vo jani! »
Lors peùssiés véoir .i. estor qui fu grans ;
Là ot tant elme frainl, tant hauberc jaserant.
Agolans vit morir sa jant ; moult fu dolans:
Il hurte le destrier des espérons Irenchans,
Vait ferir Elyas sor Tescu qui'st luisans
Que par de sos la crois le pechoie et porfant.
Li haubers fu si fors que maile ne desmanl.
Onques ne s'en croUa li chevaliers vaillans,
Ains a traite Tespée, al pont d'or reluisant;
Ja avéra péor li qui vers Agolans.
Elyas vit ses gens richement maintenir :
A .11. mains tint Tespée; moult fu de grant air;
Sor son elme luisant vait Agolant ferir :
Onques li chercles d'or ne le pot garandir,
De si en la corée li fait le brant sentir,
Mort le trebuce à terre, qui qu 'en doie marir.
Et li frère Elyas font si l'estor frémir
Que tos les plus hardis font tos acoardir.
Trestos li plus puissans se fust mis à fuir,
Se il seûst comment de l'estor départir.
Quant la gent Agolant ne porent plus solTrir,
Il livrèrent les dos, si pristrent à fuir,
Et la gent Elyas, qui Dex puisse chérir,
Les prenent et ocient et font vilment morir.
Fuiant s'en vont la gent al quivert Agolanl,
Et la gent Elyas les vont tos detranchant ;
lOG LA CHANSOxN DU CHEVALIER AU CYGNE [2838-28C6i
Li plus haiil home vienont, qui moull sont csmaiant.
A Elyas escrient maint cl communalmant :
« Sire, por Deu merchi, tôt soit àvo commanl;
Feûté vos feront li petit et li grant. »
Et Elyas respont : « Seignor, et je Tcréant. »
Lors remaint li assaus sans plus d'arestemant ;
El castel s'en entrèrent maint et communalmant.
Elyas et si frère et Symons ensemant
S'en montent el palais et tote l'autre jant,
Anchois qu'il se desarment, sans plus d'arestemant,
Li firent feûté li petit et li grant.
Lors s'en vont desarmer sans nul delaiemanl.
Les mors ont enterré li ami, li parant;
Agolans fu jeté en un putel puant;
Puis ont mises les taules el palais qui fu grans ;
Al mengier sont assis chevalier et serjant.
Elyas en apele Symon en sorriant,
Chelui qui fuloiaus et de bon esciant,
Ne onques ne volt faire desloial jugemanl.
« Symon, fait Elyas, .c. merchis vous en rant. »
Contreval s'abaissa, as pies li va caant,
Sa feme fait grant joie et si petit enfant.
(( Smon, fait Elyas, entendes mon samblanl;
Jo vous proi cel garchon donés, tôt son vivant,
Robes, chevax et armes adès à son talant ;
Ja sans lui nen auraie .11. deniers vaillissant. »
Quant li garchons l'entent, as pies li vait colant.
Li baron ont mangié ensemble liemant
Les tables ont ostées chevalier et serjant.
[28G7-2888] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. Kl7.
Grant joie ont démené li baron el mangier:
Les tables ont ostées serjanl et boteillier.
« Seignor, fait Elyas, jo vos voil merchiier ;
Bien m'avés secorut à mon meilleur mestier,
Et jo vos ferai bien, se jo puis, repairier;
Or vos voil à tos dire que repairiés arrier.
Salués-moi mon père et sa france moillier. »
— Sire, moult volenliers, » dient li chevalier.
Elyas vait ses frères acoler et baisier,
Li baron en lor terres s'en volent repairier;
Elyas est remés tos seus, sans esquier.
Al port s'en repaira; Dex le puisl conseiller !
XXIII
Elyas appread que Rainier, duc des Saisnes, s'est emparé de la terre de la du-
chesse de Bouillon. Il s'offre à l'empereur pour défendre ses droits contre
l'usurpateur.
ELYAS est venus al port sos la marine ;
Il garde contreval, si a veûle chisne.
Qui s'en estoit fuis por la gent maléie.
Elyas volentiers, sans noise et sans corine,
Est entrés el batel que ses frères traîne
Isi s'en vont najant : cil Dex qui tôt acline
Les conduie ambes .11. et la virge roïne !
Li chisnes en son bec aporte une racine :
Onques nule bone herbe nen ot meillor mecine ;
A Elyas la baille se l'met en sa saisine ;
108 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [2889-2910]
A sa plaie le touche. Or sachiés, sans devine,
Que lanlost fu plus sains que nule flor d'espine.
Elyas s'esmerveille de ce qu'il voit le jor;
De sa plaie est garis, ne sent mal, ne dolor,
De la mer est issus sans mal et sans fréor.
Si sont entré el Ring de par le Creator.
A Nimaie s'en vienent, une cité auchor.
Elyas a veû et les murs et la tor;
Ne va gaires avant, si trove un peschéor
En .1. petit batel, où porquiert son labor,
Dont il se puist garir et ses enfans le jor.
Quant Elyas le voit, si H dist par amor :
(c Frère, quel noise est-ce dont j'oi si grant crior?
' — Sire, fait Elyas, dites-moi vérité,
Se ce sont crestien ou Sarrasin desvé? »
— Sire, fait li pescherres, ja en orrés verte :
Il a en ceste terre .i. traïtor prové;
A tort a amené par sa ruiste fierté
.X. mile chevaliers, qui tôt sont ferarmé.
Li dus Rainiers a non, s'est de grant parenté;
Une dame a tolue trestote s'ireté.
Duchoise ert de Buillon, ce dient li iîevé.
N'avoit mais c'une tille, qui est de grant Liante;
Hui en sont li baron tôt ensemble ajorné;
Anqui iert forsjugie, je Tsai de vérité,
Se Jhesu Cris n'en pense par la soie bonté. »
« Sire, fait li pescherres, se Dex me fait pardon,
Moult est cruex li Saisnes; Jo ne sai si félon.
2917-2945] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. iOO
A la dame a tolu la teire de Builloii;
Hui en sont ajorné ensamble li baron;
Anqiii iert forsjugie, je l'sai à abandon;
Se Jliesus Cris n'en pense, qui sotïri passion. »
— Hé Dex! fait Elyas, par ton saintisme non.
Car i fusse-jo ore al plait de cel gloton I
A Taïde de Deu et son saintisme non,
En meteroie-jomon cors en abandon,
Que Dex i demonlrast qui auroit droit ou non î ;>
— Sire, fait li pescherres, moult par estes vaillans :
Hastés vous ent, biax sire, que Dex vous soit aidans;
Moult dot c'anchois ne soit corus li jugemans,
Que la dame ait perdu ce dont elle est tenans. »
Lors s'en vait Elyas, d'iluec s'en part à tant;
Al port est arrivés maintenant ses chalans.
Elyas saut em pies, com chevaliers vaillans;
Son cor peut à son col, qui d'ivoire est luisans ;
Par tel air le sone que tos li jugemans
En est remés h dire ; celé part vont corans ;
Onques n'i atendi li pères son enfant.
L'empereres méismes i est venus poingnant.
Le chevalier troverent sain et sauf et parlant.
L'Emperéor salue dolcement en riant,
Et les autres barons, car bien sot le romans.
Premiers a pris Tespée al pont d'or flamboiant
Et l'escu et la lance al gonfanon pendant;
Del batel est issus à loi d'homme sachant;
Après a dit al chisne : « Va, à Deu te commant ;
Et se jo aimestier, r'amaine mon chalanl. «
110 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [294G-2074']
Lors s'en rêva li chisnes, s'enmaine son batel;
Se li vassax remaint l'Emperéor fii bel.
Ses armes ont rechutes .m. jentil damoisel
Et l'espée et la lance et Tescu lot novel.
L'Emperere Femmaine el plus maistre castel ;
Làssus li alîublerent .i. moult riche manlel;
La panne en estoit grise, plus verte d'un rose),
A Tatache de soie pendoient .c. noiel.
Por nient demandast-on nul chevalier plus bel ;
Al pié le roi s'asist sor .i. bas escamel.
Et li plait recommense del Saisne de novel.
Del Saisne et de la dame apportent jugement :
A la loi de la terre le firent loialment.
Distli .1. des barons : « Drois emperere, entent;
Del plait de cesle dame savons le convenant;
Jugement en savons selonc nostre escient.
Nous disomes par droit et s'en somes dolent,
Que se la dame n'a secors prochainement,
Qui parolt vers le Saisne et son droit li defîent,
Ne ele, ne ses oirs n'i aura mais noient. »
Li chevaliers le chisne se drece isnelement,
Que Dex i envoia par son commandement.
Il esgarde la dame, qui plore tenrement
Et sa fille la belle; moult grans pitiés l'en prent.
L'Emperéor apele tost et isnelement :
« Gentiex rois de Saissone, por Deu respondés m'ent
Et del plait à la dame me contés ferrement,
Que s' ele puet avoir son droit par mostrement,
Por ce que jo n'en face desloial sairement,
[2975-3003] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. III
Jo ne lairoie mie, por plain .i. val d'arjent,
Ne por lote ronor qui à vo cort apent,
Que jo ne li aide et cist mien garnement,
Qui sont à cel altel devant moi en présent.
A Taïde de Deu, le roi omnipotent,
Le desraisnerai-jo, se Dex le me consent. »
La parole fu grans ens el palais oïe.
Ne puet mais remanoir sans moult grant estotie.
L'Emperere velt bien qu'il en soit aatie.
Car à tort ali Saisnes celé dame envaïe:
Et Ele vint en avant; ne fu pas esbaliie,
Ains fu prox et cortoise el de grant sens garnie.
Le chevalier apele, envers lui s'umelie :
« Sire, ces le parole drois est que jo vous die
Si bien et loialment qu'il n'i ait tricherie,
Tesmoing Temperéor, cjui nos a embaillie;
Et s'il en set menchonge, devant vous m'en desdie.
La terre ai-jo tenue .xl. ans em baillie ;
Et mes pères .l. que nus n'en clama mie;
Et bien de .11. aages me vient dancheseric:
Si que j'en ai la chartre et les noms et la vie :
Vés-ci fiere raison, por traire garantie. »
— Chertés, fait l'Emperere, la dame ne ment mie. »
— Sire, encor vous dirai dont plus sui esmarie :
Quant li Saisnes me vit de seignor deguerpie,
Que jo baron n'avoie, ne point d'avoerie,
Si a par son orgoil ma grant terre envaïe.
Mais jo croi tant en Deu, le fil Sainte Marie,
Et en vo grant proece, où li miens cors se fie,
11-2 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3001-3031]
Que vos le greverés, ains Tore de Compile,
Soit à cheval couvert, ou à pié, d'escremie :
Dcx laira bien connoislre le Saine sa folie. «
« Sire, parlés à moi, por Deu vous en semon;
Escotés la merveille et la dampnalion.
Se mi home me falent, il ont tote raison;
Orgeillox est li Saisnes, si a le cuer félon,
.X. mile chevaliers a en sa région.
Bien em porroit conquierre la terre al roi Olon.
Quant il vit que jo n'oi seignor, ne compaignon,
Ne enfant, ne vaslet, se ceste fille non,
S'est entrés en ma terre à force et à bandon.
11 a mises ses gardes en ma maistre meson;
Mors est mes grans parages que jo avoie bon ;
Car jo sui del lignage Renaud, le fil Aymon,
Godefrois à la barbe, li viex dus de Buillon,
Sire, ce fumes pères, si me fist norrechon.
Andoi fusmes jumel d'une conjoncion;
Cil fu bons chevaliers et de fiere raison ;
Si conquist tôt Halbaig à coite d'espcron;
Encor tieg-jo de lui Lovain et St Tyron.
Tuit sont aie al siècle, n'i a mais se moi non.
Jo pris .1. jentilhome, Jossiaumes ot à non:
Mais aine n'eiismes oir se ceste fille non:
Elle doit moult bien estre duchoise de Buillon. »
— Chertés, dist l'emperere, dit avés tel raison,
X'a si bon archevesque, de si em pré Noiron,
N'em puist faire juise en fu et en charbon . ))
[3032-30G1] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. J13
Li chevaliers le cliisne n'oL pas le cuer lanier;
Quant il oï la dame de son droit tesmoigner,
L'emperere méisme par verlé afflchier,
Le roi en apela, ains n'i quist amparlier.
c( Jenliex rois de Saissone, dont vous voil-jo proier
Que vos leigniés à droit cesle france moillier.
Ses avoés serai por son droit desraisnier;
Se l'proverai le Saisne, al fer et à Tachier,
Ou en tôles maneres c'om osera jugier,
Qu'il ne deûst la terre la damecalengier,
Et à tort en a pris vaillissant i denier.
Si vo présent mon gage, com loial justicliier. »
— Chertés, dist Temperere, ce ne puis-jo laissier. >;
.1111. ducs et .VII. conte l'en alerent plegier.
Li Saisnes vint avant, qui ne se volt targier;
11 voira ja parler à la loi d'orne fier.
« Or entendes, fail-il, Aleman et Baivier,
Et Saisne et Loherenc, li vassal droiturier:
La terre dont la dame me fait vers lui plaidier,
Rois, vous me la donastes, ne Tme devésnoier;
S'en fesistes acorde vers moi de gerroier,
Si que j'en ai lesmoig Farcevesque Raignier
Et le duc de Lovain et vostreclachonier.
Entrés sui en la terre, ne la voil mais laissier ;
Perdue Ta la dame, n'i a mais recovrier;
Ne vos, ne Dex, ne hom, ne li puetmais aidier.
Jo ne sui mie si desos autrui dangier;
Encor sont en ma rote .x. mile chevalier,
N'i a nul ne se paint de m'onor essauchier,
Et se jo vous haoie, ne Tvos quier à noier,
8
114 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [:3UG2-3U9o]
A malaise serriés anqui à vo mengier !
Mais puisque la bataille volés faire afficliiei',
Jo vo présent mon gage, por m'onor desraisnier.
Il n'a celui chaiens, tant orgeillox et fier,
S'envers moi s'en voloit de bataille affichier,
Que jo ne Fen donasse tant dolerox loier
Qu'el sanc de sa chervele fesisl son cors baingnier. »
Li chevaliers au chisne n'ot cure de tenchier;
Mais tant dist il au Saisne : « Laissiés vostre plaid ier ;
Sos ciel n'a si coarl ne sace manecbier,
Ja ne verres le vespre, ne le solel cochier ;
Cil aura grant péor qui vos doit oslagier. »
Doné furent li gaje es mains l'emperéor;
Le Saisne replegerentsi ami li meillor,
Tex .XXX. chevalier, qui li firent honor;
Car chascuns mist por lui et sa vie et s'onor.
Les ostages enmainent el chastel sos la tor.
L'empereres apele ses barons les meillors;
Â.1 jugement les rove qu'ils voisent sans demor.
.LX. s'en levèrent, n'i ot .i. de folor ;
Onques n'i otborjois, ne povre vavassor.
En une cambre entrèrent, où ot grant resplendor ;
Les fenestres ovrirent, por véoir la luor;
Paintures i ot d'or et de mainte color,
Mainte flor, mainte beste, qui giclent resplendor.
L'emperere i fist paindre si com si ancisor
Orent terre tenue à force et à vigor
Et les lois maintenues, con vinrent à lor tor,
Prendre i aloient garde li sage liséor,
[3091-3118] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. llo
Qui des letres aprendre erent inlroduitor.
En une des parties avoit paint .i. eslor
Que Alixandres fist en Ynde la major,
Puisqu'il vint des desers où il ot la fréor,
Quant les besles salvages li firent la péor,
Li griffon, li ostrice, et li félon voulor.
L'a estoit la bataille del povre Taumachor
Qui ocist Buchifas, son destrier milsoldor,
Et si corn Alixandres le feri par vigor
Et fistune cliité establir por s'amor;
Bucilasse l'apelent cil qui manent eiitor.
D'autre part de la chambre ot paint en un deslor
Elaine la roïne, nus ne vit belissor ;
Si com Paris l'embla, qui se fist robéor,
A Troie l'emmena, si la prist à oissor;
Ses noces en mena à joie et à baudor.
Après est Menalas, qui le seut par vigor ;
S'i iert Agamenon et un fiex sa seror.
Là jus avoit tel ost nus hom ne vit gregnor.
En nés et en galies erent li nagéor ;
De la chité issirent li vaillant poignéor.
Tant i sist Menalas, ce content li autor,
Que .1. caslel de fust firent enchantéor ;
Si pristent la chité et le pais entor.
Li rois l'arst et destruist et mist en tenebror;
Tuit furent eschillié à dol et à Iristor.
En celé riche chambre, qui ert de tel val or
Se sont trestut assis et tôt li jugéor.
lib LA CHANSON DU CHEVALIER AU GYG.NE [3110-^140]
XXI v
Délibération des couscillcrs de l'eniperour. Élyas est accepté comme champion
de la duchesse de Bouillon.
MOULT par esloit la chambre ovrée richement;
Cil qui si la portraistot moult bon escient.
Encore i avoit el, se Testoire ne ment,
Qui miex valt que lot ce dont l'as ramembrement.
Ens en une caiere ovrée à orpiument
Là sesiet .i. ymages (ovrée iert à arjent,)
Qui fu faite par art, en tel devisement
Qu'à celui tent son doit qui fait faus jugement.
Là se sont aresté trestot communalment ;
Li dus qui tint Lamborc parla premerement :
ff Selgnor, or escotés, entendes mon talent,
Qui de ceste bataille faisons Talirenient.
Cil Saisnes orgeillox, qui Jhesus acravent,
A fait en ceste terre maint mal et maint torment.
L'emperéor méisme a fait sovent dolent ;
Jo ne quit chaiens prince qui liene chasement
Qui il n'ait guerroie et mené laidement.
Moi feri-il el cors as Gués de Saint-Florent,
Del cheval m'abati corechié et sanglent.
Et si préa ma terre et tôt mon tenement,
Conques n'en quist acorde, nen en fist paiement.
S'il me donoit Saissone qui soie est ligement,
[3141-31GO] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. ][
Ne rameroit mes cuers à nul jor loialment.
Si a mis la duchoise en deserilement.
Si a arse sa terre et tornée à noient,
Et après si la clame et si n'i a noient.
A Buillon sont les gardes el plus haut mandement.
N'i a celui de nos ne sace à encient
Que la dame est drois oirs et sa fille ensement.
Mais tant dotent le Saisne et si home forment,
Que nen osoient pas ce dire apertement.
Non fait li empereres à qui Nimaie apent;
Tos nos a si folés par son efforcement,
Qu'il n'i a si hardi, se de point le desment.
Qui ja l'ost nis desdire, tant ait de hardemenl.
Jo croi en Deu de gloire, le père omnipotent,
Que, s'ensamble sont mis ensemble el caplement,
Que nos en vengera li vassax fièrement.
Dex l'a ci envoie por prendre vengement
Des max que il a fait puis c'ot baptisement.
Metés les vos ensamble, par tel créantement
Que l'empereres jurt et afit loialment
Que ce qu'establirons tenra sans fausement !
Li Saisnes iert vencus je l'sai chertainement.
En oslages sont mis tôt si meillor parent ;
Onques, s'il est conquis, por nul racalement
N'es laist-on escaper por or, ne por argent ;
Car se il erent fors, ains feste Saint-Vincent,
Mêleront ceste terre en grand destruiement. »
Tuit li per qui l'oïrent loent le jugement,
Et l'images méismes qui mie ne l'desmont.
IIS LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3170-3199]
Quant li dus de Lemborc ol son conte fine,
Li quens qui tint Namors a après lui parlé.
A tesmoing en avons, et savons de verte,
L'estoire le raconte où nos l'avons trové.
« Seignor, fait-il as contes, entendes mon pensé :
Li dus a moult bien dit selonc sa volenté ;
Mais se vos m'en créés^ n>rl ja acréanté.
Chisl Saisnes orgeillox est de grant parenté
Et plains de félonie et de grant crualté.
S'il seiist de par lui en fuissons esgardé
Des ostages destruire qu'il a ci amené.
Tôt si meillor parent i sont por lui entré.
S'il en vient au desore, qu'il ait le camp fine,
Et conquist le vassal qu'ici a amené
Li chisnes el batel, voiant lot le barné,
Trestot em porrons estre encor desireté ;
Ne nos fauroit mais guerre en trestot nostre aé.
Prenés garde al barnage que il a amené :
Bien sont .x. mil ou plus, si com il m'est conté :
Par force cacheroit le roi de s'ireté.
N'a par son samblant mie ne force, ne bonté,
Le chevaliers le cisne, que on tient por faé.
Qu'il peûst loi sofïrir vers le Saisne aduré.
Miracles i feroit li rois de majesté,
S'il le povoil conquierre par force en camp malé.
Li quex que soit vaincus, ja n'en arons mal gré,
Se vos m'en volés croire, ja n'en serons blasmé.
J'en di, selonc mon sens, par droite loialté,
Que li ostage poeni bien estre délivré
Et, por avoir douant, lor membre rncaté.
1 3200-3228] ET DE GODEPROID DE BOUILLON. 119
Por c' à remperéorfacent savolenté. »
Quant l'entendi l'images, son dit li a fausé ;
Voiant tes les barons, l'en a del doit bote.
Li quens qui tint Namors defina sa raison :
.1. dus s'en est levé c'on apele Sjmon.
(L'Estoire nous raconte en coi nos le trovom) ;
Dus ert de Loheraine ; bien resambla baron :
« Seignor, fait-il as contes, entendes ma raison ;
Li quens a esgardé selonc s'entension ;
Mais jo n'otroie mie que ensi le fachon.
Bien doit-on prendre garde à la grant mesproison
Que li Saisnes a fait en ceste région.
Puis que il ot saisi le castel de Buillon,
Et la dame jetée fors de sa grant maison,
Par sa force a destruit maint bore et maint donjon.
Dont ne vos souvient-il que il arst Saint-Tyron,
Et destruist tôt le baile et le mur environ ?
A lui ne puet durer hom de religion ;
D'une abeïe ardoir ne donroit .i. boton ;
De mainte haute église a fait destrucion.
Jo croi en damleDeu, qui soffri passion,
Se ensamble sont mis andoi li compaignon,
Li Saines iert vaincus, ja n'aura raenchon.
Dex nos a envoie, por prendre venjoison ,
Le chevalier le chisne, à la clere fachon.
Onques, s'il est conquis, ja n'aient garison
Chil qui sont en ostage, par nule devison ;
Car, se il se pooient fors mètre de prison,
Ja ains ne verroil-on venir FAsencion
120 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3229-3249)
Qu'il melroient cest règne en fu cl en charbon ;
Onques n'en pregne-on ne or cuit ne mangon. n
Et li baron respondenl totensamble à .t. ton :
(( iMoult avés bien parlé, et nos si l'olroion. ^
A cel conseil alerent li joule et li canu :
La bataille est jugie à lances, à escus.
Et auront en lor dos les blans haubers vestus
Et lachiés en lor chiés les vers elmes agus,
Et cbaintesles espées as bruns cotiaus molus:
Monteront es chevax auferrans et grenus,
El camp de la bataille iert li eslors tenus.
Puis en soit Dex au droit, par ses disnes vertus.
Se li Saisnes i est recréans et vaincus.
Si ostage en auront treslol les chiés perdus ;
Rachaté n'en seroient por lot l'or qui 'si fondas :
Sa famé et sa fille arse et il sera pendus.
Devant TEmperéor en est esrant venus.
XXV
Combat du chevalier au cygne et de Rainier.
A
close Pentecoste, l'endemain al lunsdi,
Fu fais li jugemens, ensi com jo vous di
L'emperéor le content et il Totroie ensi.
Après si la moult bien llancie et plevi,
[3250-3278] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 121
Que ensi ion tenus com il Tont eslabli.
LeSaisne apareillierenlsi plus prochain ami,
Si cl haubert et hiaume et cheval arrabi,
Et et espée et lanche à tranchant fer biirni.
Et l'autre campion Temperere a saisie
Por son cors acesmer envers son ennemi ;
Le son hauberc demaine ii a el dos vesti,
Etlaichié .i. tel elme, onquesmeillor ne vi.
Onques les autres armes li vassax ne guerpi.
Ne l'esôu, ne la lance, ne Tespié autresi.
Li maislres mareschax li amena Flori,
.1. destrier de castele, coréor et hardi ;
Cel bon cheval avoit Tempereresnorri.
Al mostier en alerent de bataille arrami ;
lluec oïrent messe el non St Esperit;
L'uns cà l'autel St Pierre et Tautre à St Rémi,
Riches fa li presens que chascuns i offri .
Es chevax sont monté, quant sont d'iluec parti,
El camp de la bataille, où li pré sont flori,
Furent li sairenient juré et escari
De la terre conquierre ; mais li Saisnes menti.
Il se colcent en crois et proient Deu merchi,
Puis salirent em pies, quant Torison feni.
Chascuns de sa main d'estre a son chef benéi.
Quant il furent monté fu près de miedi.
Or sont sor lor chevax andoi li poingnéor.
Armé d'aubers et d'elmes et d'escus pains à flor.
Si ont chaintles espées as bons brans de color.
Li chevaliers le chisne fu de moult srant valor :
122 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [327 9-3307]
Il apele le Saisne, si li dist par amor:
Sire dus de Sàissone, por Deu le Criator,
Car rendes à la dame et sa terre et s'onor,
Que vous tenés à tort, lesmoing l'emperéor.
Il iVi a chevalier, ne povre vavassor,
Prinche, ne cliastelain, demaine, ne conter,
Que il n'ait tesmoignié, sus el palais auclior,
Que n'i devés avoir demi pié, ne plain d'or;
Quant contre Deu aies, moult faites grant folor.
Ne fesissiés pas ce, se ele eûst seignor;
Mais por ce que la dame nen a maintenéor,
Avés Buillon assis et le caslel entor. »
Quant li Saisnes l'entent, s'en ot al cuer iror;
En desdaing le torna; si respont par tîéror : '
« Vassax, de vos paroles semblés sarmonéor !
Moines deûssiés estre, ce fust vostre labor ;
Car de bataille faire doivent avoir péor:
Moult fait meillor canter que aler en cstor ;
Anchois que il soilvespres, voiries estre à Montflor! »
Li chevaliers le chisne entent bien la rimor;
Bien voit n'i trovera ne acort, ne amor;
Des espérons trenchans brocha le milsoldor;
De lui s'est eslongiés et puis a fait son lor :
Or en soit cil au droit que quierent pechéor !
N'ierent mais dessevré; s'en aura le pior,
Li quex que soit d'ax ii, jà n'i aura retor.
Moult fu grans li esgars des chevaliers armés,
.XII. gardes avoit avoc en mi les prés.
L'emperere ert as estres el ses riches barnés,
[3308-3336] ET DE GODEFROTD DE BOUILLON. 12
Et Tautre gent menue as murs et as fossés.
Li chevaliers le cliisne fu del Saisne apelés :
« Vassal, qui envers moi avés gage donés,
Jo vos proi por celui qui en crois fu penés,
Et en qui non vos estes baptiziés et levés,
Connoissiés-moi ma terre et quite la clamés,
Anchois que vos soies vencus et afinés.
Et se vos ce ne faites, à grant honte morrés. »
Li chevaliers al chisne ne fu mie effréés,
Ains respondi al Saisne, comme hom bien sénés :
« Quivers ! fait li vassax; se Deu plaist, vous menlés ;
Car la terre est la dame et ses drois iretés,
Anqui en gierrésmors, recréans parjurés! »
Estes-vos, à ces mos, les barons deffiés.
Il levèrent les lances sor les feutres planés ;
Puis acorchent lor frains, s'ont lor règnes noés,
Et ont par les enarmes les escus acesmés,
Puis brochent les chevax des espérons dorés,
Et abaissent les lances as espiés noielés.
Or commence bataille, s'entendre la volés;
Jamais de .11. vassax plus fiere n'en orés.
Li vassal adrecherent les chiés des auferrans
L'uns laist corre vers l'autre, com chevaliers vaillan:
Merveillox cox se douent es escus flamboians,
Si qu'il les ont perchiés as bons espiés trenchans,
Et les lances froissierent sor les haubers tenans.
Mais ains ne rompi maile; si lorfu Dex aidans.
Li destrier vont plus tost que nus oisiaus volans,
Et li vassal se luirtenl, dont la dolors fu grans.
121 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYCNE [333:-33C5j
Si angoissosrment, sor les clievax lirans,
Andoi (|ut'enl pasnié des bons clicvax iiiovans,
Si qu'il perdent les armes el les frains conduisans,
Si que l'vit Tempérera, qui moult en fu dolans.
Anchois fu bien passé une loée grans,
Que les gardes quidassent que nus en fust vivans.
Quant li chevalier jurent pasmé enmi la prée,
Les gardes i corurent, comme gent effréée ;
Che fu molt grans dolors à cex de lor contrée;
Por les barons i ot mainte lerme plorée ;
Bien samble que chascuns ait sa vie finée.
.1 . chevaliers lor a egue dolce aportée
D'une froide fontaine, qui sort en la vallée.
Il orent de chascun la ven taille avalée;
Corage lor revint, s'ont la noise escotée,
Qui por els.n. estoit merveillose levée.
Il sont sali en pies, comme gent effréée.
Li chevaliers le chisne misl la main à Tespée
Et li Saisnes n'a pas la soie entr'obliée;
Ains Ta isnelement de son fuerre jetée.
Chascuns saisit Tescu par l'enarme dorée,
Cortoisement s'enpassent por sotîrir la mcslée;
Tôt soavet le pas, par engieng de pensée,
Tant que l'uns ait vers Tau Ire s'escremie moslrée,
Venu sont à Testor, mais la chose est dotée.
Hui mais orrés bataille bien faite et ordenée;
3Iais trop iert perillose, ains qu'elesoit finée.
Venu sont à Testor li doi gentil baron;
Chil qui a mains de cuerle quide avoir moull [jon,
[3366--3394] ET DE GÛDEFRÛID DE BOUILLON. 123
Mais il n'estoient pas ami, ne compaignonl
Or en soit cil au droit qui sotTri passion,
Et offert fu al temple, es mains Saint-Symion !
Seignor, oï avés, en tant bone canclion,
Que tex se coQibat bien .11. esters de randon,
Qui puis est recréans et jetés en prison^
Ou on le pent à forqaes, à guise de lat-rou ;
El ne doit-on ja faire de recréant félon.
Li Saisnes tint Tespée et Tescu à lion :
Le chevalier le cliisne apele par son nom :
« Vassal, jo vos calencli la terre por tenchon ;
Del plail de félonie aurés le gueredon,
A .11. cox d'escremie à guise de Breton
Et le quart d'escremie dont aurés tel poison
Dont vos parra anqui li foie et li polmon. »
Dont s'entre sont venu plus irié que lion.
Mais li Saisnes li gete un colp par conlenclion :
Li chevaliers le chisne jeta Tescu amon ;
En costé s'esganchit, li cox descent enbron :
Dedens terre cola plus d'un pié el sablon.
Là sot li jentiex rois, qui ot cuer de lion,
Que il ert affaitiés d'escu et de baslon :
Mais ains qu'il remuast son brant à garison,
Ne qu'il eûst covert son vis, ne son menton,
A-il féru le Saisne por tel devision,
Que le nasel de Telme li liencha en réon.
Et la moitié del nés et le maislre greiion.
Si qu'il en fu sanglens desi en l'esperon.
Après a dit al Saisne une reti'asion :
126 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3306-3123)
« Quivers ! mnr porpensasles la mortel Iraïson ;
Anqui embevrés-vos doleiose poison :
Ja del faus sairement n'aurés confession;
Qui le lairés la dame sa terre et sa maison. »
Li chevaliers le chisnefu plains de grant bonté
Et plains de vasselage et de grant loialté ;
Il tint Tespée nue et Tescu acolé.
Li Saisnes contre lui a son cors acesmé.
Li chevaliers le chisne Ta par non apelé :
« Sire dus de Saissone, or oies mon pensé :
Clamés quite la dame sa terre et s'ireté
El sa fille la bêle al gent cors acesmé,
Qui duchoise doit eslre, ce sachiés de verte,
Et j'en serai vos hom tôt à vo volenté,
Et .V. G. chevaliers, qu'ele a chi amené,
Vos en feront homage et lige feûté
Que .1111. fois en Tan, se il est commandé,
Seront en vo servige garni et conréé.
Moult bien savés, c'a tort avés cest plaisl mené. »
Quant li Saisnes Tentent, si a le chief crollé ;
Tel dol ot en son cuer par poi n'aforsené.
Ja respondra orguel et moult grant crualté :
ce Fiex a putain, fait il, com m' avés ramprogné !
Vos m' avés mon visage trestot defïiguré
Et trenchié mon baulevre et mon né estroé :
Or quidiés par homage lot avoir aquité î
Par icel Deu de gloire qui maint en Trinité,
Jamais n'iermes ensainble paie, ne acordé.
Ne n'en prendrai del vostre, ne mais le chief armé
[3424-3444] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 12'
C'avés sor les espaulles en cest camp aporté.
Se vos .VI. estiiés garni et conréé
S'en seriiés vos luit boni et affolé,
Par mon cors solement, ains le jor esconsé î »
A cest mot s'enlrefierent comme lion cresté ;
Des espées trenchans se sont grans cox doné.
Li dus Rainiers li a. i. entre .11. jeté,
Se Dex ne l'garandist, ja l'eust vergondé.
Li chevaliers le chisne, al corage aduré,
Rêva ferir le Saisne, ne l'a pas refusé ;
En la destre partie li al'auberc faussé,
Quanqu'il en conseùt en a jus craventé.
S'il nen eûst guenchi, tost fust de lui fine.
Puis li dist en parole, dont cil ne li sot gré :
« Par Deu î quivers, traîtres, mal avés encontre ;
Hui troverés vo foi et vostre loialté. «
XXVI
La duchesse et sa fille appremient que leur champion est sur le point d'élre
vaincu. Elles adressent à Dieu de ferventes prières.
MOULT fu dolens li Saisnes, quant il navrés se sent;
Le nés et le grenon ot trench ié laidement
Et tote la baulevre, si que perent li dent.
Il s'est arrière trais, si que Tvirent .111. cent ;
Sa ventaile deslache toi et isnelement;
128 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3-i4 5-3-i":4]
Et H sans de la bouche vers la terre descent;
Li nés et la baulevre, qui ilueques li pcnl,
Cliaï fors à ses pies sans nul arrestenient.
Li maltalens qu'il ot li crut son bardemenl ;
Son anemi requiert, qui ens el pré Tatent.
Li Saisnes tint l'espée et l'escu en présent;
Le cbevalier le chisne requiert nioull aigrement ,
Sor l'elrac Ta féru, dont li las sont d'argent,
Desus le maistre qaarre, que demi pié li fent ;
Ne fust li escarbocles, qui le colp li detîent.
Et la vertus de Deu, le père omnipotent,
Ja mar en quesist mire por nul garissement.
Poroec l'a si féru si arestéement,
Tant fort Ta estordi que il n'ol, nen entent,
Et del destre genoil à la terre se prent.
Volenliers Tochesist, mais Dex ne li consent;
Ains li torbleiil li cil el li cuers li desment.
Iluec furent les gardes en dolorox torment ;
Car qui voit home ocirrc moult granspitiés l'en prent.
Il orent à la cort oï le jugement
Qu'il n'ierent dessevré pour nul allaitement ;
S'ierl la terre conquise et tôt le chasement,
Par ester de bataille, si que verront .v. c.
L esquiers s'entorne tost el isnelement
El vint à la duchoise, qui ot le cuer dolent,
Del cbevalier le chisne li conta l'errement,
Si com li dus Rainiers, qui li cors Deu cravenl,
L"ot fait agenoiller, volant tote la genl.
Quant la dame l'oï, si plora tenrement,
Et sa fille la bêle sospira durement.
[3475-3503] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 129
« Hé Dex! dist la pucele, or me vail malementi
Sire, Père del ciel, ja savés vraiement
Que ce est noslre drois que li vassax deirenl;
Il ne se combat mie por or ne por argent
Que il en doie avoir, (aine n'en fist convenenl,)
Mais por nous garandir de deserilement.
Se il en est ocis, ne livrés à torment,
Nos en serons destruiles sans nul rachalemenl.
Car on a esgardé et fait le jugement. »
A cest mot chiet pasmée tant dolorosement,
Por .1. poi que ses cuers en .11. moitiés ne fenl.
Sa mère l'en relieve desus le pavement,
A grant dol et à cri et à grant plorement.
Quant la pucele fu de pâmoison levée,
Sor le marbre s'asist, forment s'est demenlée;
Sa mère s'agenoille qui plus estoit senée.
Une oroison commenche qui molt doit estre amée :
Ja cil qui la diroit par veraie pensée
Le jor n'estroit bonis s'il l'avoit recordée;
« Dame Sainte 3Iarie, roïne coronée,
Gloriose pucele, digne bone eùrée,
Qui portastes celui qui vos avoit formée;
Cil devint nostre Sire ; ains que vous fussiés née,
Avoit fait ciel et lune et la mer estelée
Et bestes et oisiaus dont la mer est poplée.
De cel fruit benéoit, dont fustes aombrée,
Parlèrent .11. mil ans la sage gent letrée.
Ancbois qu'il avenist que vos fustes Irovée,
Ne la Sainte novele fust à vos aportée
9
130 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3604-3S33J
Par Tangle Gabriel, où vous fusles trovée
Vostre saulier lisant, comme none velée,
Habrahans em parla o la barbe meslée,
Et Ysaac ses fiex dont fist bone engenrée;
Et s"'em parla Jacob qui avoit sorplantée
Esaù sa naissance c'on a puis recorclée,
Et la benéiclion sor lui ot emposée,
Ck Esau Tainsné devoit estre donée ;
Et de Jacob issi puis lignie alosée :
.XII. fiex ot lacob, ce fu vertes provée.
Joseph en fut li .i. que par maie pensée
Vendirent puis si frère par ire desfaée ;
Puis fu-il senescaus d'Egypte la contrée ;
De la Vierge parla et de la foi loée;
Si parla Moyses, qui passa mer salée
A trestos les Ebriex, qu'il n'i ot nef louée,
Ne dromont, ne gaiie, ne barge demandée.
El mont de Synaï là fu la lois livrée,
Que Moyses escrist; quant li fu enditée,
A sa gent Taporta, si lor a racontée.
Anchois quMl i venist, orent-il conréée
L'ymage d'un torel, qui d'or estoit fondée :
Diables fu dedens qui dist ce qui lor grée.
Quant Moyses le sot, s'ot la color muée ;
Le tor fist depechier, voiant la gent armée,
Mourre le fist menu comme flor buletée;
En une ége corant fu lapourre jetée.
Puis en burent trestuit, sans nule demorée.
Ains nus d'ax n'i créi n'eiist barbe dorée ;
Ainssi ot Moyses sa gent tôt esprovée.
[3534-3503] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 131
Tôt ce fu prophétie, que j'ai ci devisée.
Puis en rendi David raison enluminée,
Et Saiemons li sages, à la chiere membrée.
De celui vint Joseph qui fu à l'asamblée,
En qui main fu la verge llorie et botonée,
Voiant tote la gent qu'il avoit amenée :
Dont li fu nostre Dame isnel-le-pas donée.
Tant a la prophétie la raison denomée
Que Jhesus s'aombra en la virge onerée ;
Tant le porta la dame c'onques n'en fu penée,
Qu'en Bellian nasqui, sans noise et sans criée.
Al naistre de Tenfant fu une dame alée ;
Mais n'avoit nule main, molt en ert dolosée;
As moignons le volt prendre, molt s'en est présentée
Lors ot plus bêles mains que seraine ne fée.
Adonc fu li estoile as .m. rois demostrée.
Qui tantost la connurent com ele fu levée ;
Il le vinrent requierre par une matinée,
Et il rechut l'offrande qui li fu présentée;
Puis fu portés au temple par une matinée.
Syméons vint encontre à tôt brache levée;
Se r rechut et porta en l'église pavée;
Dont dist une orison qui encor est canlée
A chascune Compile et dite et recordée ;
Et puis le baptisa dedens Tége sacrée
Saint Johans ses amis, qui la teste ot colpée*
Puis ala préechant la gent desmesurée
Et .II. ans et demi par ample la contrée.
Le josdi absolu, c'est vérités provée,
Se sist-il à la chainne qui encor est mostrée.
132 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3o6'i-3693]
Marie Madalaine, pécheresse clamée,
S'aprocha à vos pies coiemenl à celée ;
La fontaine del cuer li fa as iex montée;
Vos pies lava de lermes, n'i ot autre rosée
Li pechiés dont la dame esloit si esprovée.
Judas li fel traîtres vos vendi à emblée,
Por sol. XXX. deniers fu vo chars alïorée :
Loiés fus à l'estache, qui encore est mostrée.
Une corone fistrent d'espines arestée :
Sor le chief la vos misrent celé gent forsenée;
Et puis fu en la crois vo disne char posée,
Levenresdi c'on dist de la crois aourée.
Là vos feri Longis de la lance acherée,
Aval la lance en vint et sans et ève clere ;
Cil en tocha ses iex, lumière ot recovrée.
Quant il vos reconnut s'a sa colpe clamée.
Joseph, .1. chevaliers, porta soie soldée
Quist vo cors à Pilate, moult fist bone rovée,
Et il en fist le don : Dex com faite donée !
Il et Nichodemus ont vo char arosée
D'un ongement moult cher, si fu bien embasmée ;
Et après du sydone fu bien envolepée.
Puis vos cochierent-il en la pierre cavée,
C'en apele sépulcre, outre la mer salée.
La lame fu desus assise et séélée.
Al tier jor surrexis, sans nule demorée,
Trestot droit à Infer fu vo voie atornée ;
S'en brisastes la porte, qui si estoit fremée.
Adan en traisis fors et Evain Tesposée.
La compaigne de cex en fu iluec sevrée
[3594-3622] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 133
Qui servi vos avoienl etloialté portée.
Voiant tos vos apostres, qui il pas n'en agrée,
.Vos emporta el ciel une sainte nuée.
Après vos esgarderent plus d'une grant loée.
Moult menoient grant dol de celé dessevrée ;
La sainte compaignie tu puis reconfortée,
Le jor de Pentecoste qui si est célébrée ;
Puis ne dotèrent-il ne lance, ne espée,
Dont fu la prophétie tote parassomée.
Ensi com ce avint dont sui or recordée.
Et encore moult plus dont je ne sui membrée,
Si vraiement, vrais Dex, com par bone pensée,
Ai-jo ceste orison et dite et racontée,
Si me rendes ma terre, vrais Dex, ains l'avesprée;
Et ce est ma créanche, n'en sui désespérée,
Dont doi estre par droit et dame et avoée;
Et garissés celui qui a la teste armée.
Qui por moi se combat l'aval en celé prée,
Que il ne soit vencus, ne jo desiretée. »
S'oreson defina la dame o le cler vis
Et sa fille la bêle, qui ot non Beatris,
Estoit à genoillons devant le Crochefis.
Por le vassal proioit qui moult ert entrepris.
Li chevaliers le chisne fut del colp estordis,
Car li Saisnes estoit corajox et hardis,
Ruiste colp li dona del bon brant coloris ;
Ne fust li chercles d'or, qui si estoit massis,
Et la vertus de Deu et li sains Espcris,
Tôt l'eûst porfendu dès le chief cjusqu'el pis,
134 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3023-3044]
Mais Dex ne voloit mie li vassax fiist honis
Qui li dona corage, qu'il est em pies salis, •
Et tint l'espée nue dont li brans fu foibis,
Et Tescu par Tenarme, dont à or fu burnis.
Et li lion desore colorés bien assis.
Li Saisnes recovra qui moult ert malbaillis ;
Le yiaire ot enflé et li sans fu betis ;
La vois ot estopée et li nés fu petis,
Ne pot avoir s'alaine, si ert il escandis;
Por quant de lui vengier fu bien amanevis.
Venu sont pié à pié sor les escus voltis.
Là fu grant la bataille, si com dist li escris.
Jamais n'orrés si fiere de .11. bornes hardis.
XXVII
Le combat recommence, et le duc Rainier succombe. Ses otages «ont mis
à mort. Ses parents sont renvoyés dans leurs pays.
SEiGNOR, or entendes, franc baron natural.
Li chevaliers le chisne ot moult le cuer loial.
Il tint l'espée nue et lescu communal ;
Moult fièrement requiert son anemi mortal ;
Del brant d'achier le fiert en l'elme capital.
Le chercle en abat jus, à trestot le nasal.
Se il n'eùst le chief encline contreval,
Le vis eiist trenchié enfresi qu'el nasal ;
Jamais n'eûst le cors en cest siècle lioneral.
[3G45-3G74] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 13o
Li Saisnes le refiert qui moult ot dol coral,
De l'espée d'achier li redone cop ta].
Le quir fent et le cliercle ne li valt .i. cendal ;
Dus c'au test li envoie le brant emperial.
Iluec ot à garant le père esperital :
Bien doit estre asseûr em bataille campai
Cil qui a en aide .i. itel senescal.
Quant voit li dus Raignier que colp li dona tal,
Puis li dist tel parole qui li torna à mal :
« Par Deu! quivers, traîtres, ci a mal balestal;
Or puet-on de vostre elme véir le fenestral ;
N'i a point de nasel, ne desos mentonal. »
Li chevaliers au chisne al cuer emperial
A entendu le Saisne et le mot rampronal ;
.1. colp li a doné sor Telme de cristal,
Trestot l'a porfendu, aine n'i otretenal,
Néis de la ventaille dus qu'en Tos esnual.
Le cuir trenche o l'espée rés-à-rés conlreval
Et trestot le coler et la vaine orgenal.
Se ne tornast l'espée, ne montast en cheval,
Bien li furent garant li diaule infernal.
Li Saisnes fu tant fors c'ainc ne guerpi estai ;
Ce trovons en l'estoire qu'en icel temporal,
N'avoit tel chevalier en France la roial,
Que redotast mie le montant d'un cendal.
Li chevaliers le chisne li dist raison mortal,
A entendu le Saisne et le mot rampronal :
« Corone vos ai faite qui n'est pas communal !
Vos avés porcachié .i. doleros jornal; ^
Hui vosvenront devant vo pechié criminal.
13G LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3G:5-.3703]
Quile lairés la dame sa terre et son ostal ;
Ja ne perdra por vos nis le pior cassai. »
Or sont li doi vassal à pié en mi le pré ;
Des espées d'achier se sont grant colp doné;
Ne mostrentriin vers Tautre .1. sol point d'amisté.
Quant voit li dus Raigners que si Ta tangoné
Li chevaliers le chisne al bon brant acheré,
Tel dol ot en son cuer, por poi ne Tôt crevé.
Dont dist une parole qui pas ne vint à gré
A Jhesu nostre Sire, le roi de majesté.
« Hé diable d'infer, com m'avés oublié !
Car me venés secorre en cest camp si mal»'.
Dex ne me puet aidier, n'a tant de poesté ;
Ne croi en sa poissance, ne en sa déité ;
Ja ne lairai mais rente à vesque, n'a abé,
N'a nonain, n'a hermite, n'a prestre coroné !
S'escaper puis de chi, tôt ierent déserté
Les veves et les orfes qui tienent irelé,
Tant com dure ma terre et de lonc et de lé,
Ja ne sera anchois nis j. ans trespassé.
Onques li rois Gierbiers c'on tinl por desréé
Ne guerroia tant Deu, ne sa creslienlé,
Com jo ferai mais bien en trestot mon aé ! »
Li chevaliers le chisne entent le forsené,
De ce que il entent a tôt le vis mué,
Et les gardes ausi en sont tôt effréé
Des merveilles qu'il oent que cil a porparlé.
Li Saignes orgueillox a molt le cuer iré ;
Le chevalier le chisne a par non apelé:
[3704-3733] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 137
« Di va, ce dist li Dus, que as-lu en pensé?
Quides-tu estre quites por ce que m'as navré?
Se tu m'avoies ore le chief del bu sevré,
Si en nioroies-tu anchois .t. an passé.
Dont nen as tu veû mon riche parenté,
Qui tant est or^eilleus et tant a de bonté,
Et le riche barnage que j'ai chi amené?
Plus i sont de .x. mil, quant il sont achesmé,
Se il estoient tuit sor lor chevax monté,
Et fussent de lor armes garni et conréé,
Par force cacheroient le roi de sa chité.
Encor n'as-tu la terre et le camp aquité;
Ja ne verras le vespre, ne solel esconsé,
Tu n'i volroies estre por France le régné ! »
Li chevaliers le chisne, qui fu de grant bonté,
Respondi sans outrage et li dist son pensé:
« Por coi memanechiés, quant chi m'avés trové?
Se cil me velt aidier, qui tieng por avoé.
Ne dotons vo manaches .i. bouton noielé. »
A cest mot s'entrevienent comme lion cresté.
Des espées trenchans se sont grans cox doné,
Li Saisnes orgeillox fu molt de grant fierté ;
El poing tenoit le brant qui jetoit grant clarté.
Li chevaliers le chisne l'a forment redoté ;
Bien ert graindre de lui .i. plain pié mesuré ;
Tos en fu efîréés quant il l'ot regardé ;
Des cox qu'il ot rechut ot le chief estoné,
Car li Saisnes parjurs li ot forment grevé.
Il regarde le chiel par grant humilité,
Et a nostre Seia'nor dolcement reclamé :
I3S LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [37 34-37G2
(( Sire, Pères propisses, qui loi as estoré,
Garissiés hui mon cors que ne l'aie affolé,
Ne la dame ne perde s'onor ne s'ireté. »
A lanl es vos le Saisne, qui son colp ot levé;
Parmerveillox aïr fiert en Tescu listé,
Quanque il en conseut en a jus cravenlé.
Un grant pan de Tauberc li trencha qu'isl safTré;
Rés à rés de la gambe a le colp avalé ;
Le col de Tesperon a parmi Ironchoné,
En terre fiertle branl demi pié mesuré.
S'adonc le conseuist, lot fust son tans iiné.
Li cbevalier le chisne al corage aduré
De Tespée qu'il tint li a un colp doné,
En la destre partie aie hauberc fausé,
Desos l'os de l'espaulle a le brant ahurie ;
Le carnal en abat et l'os a entamé.
Or se sont li vassal à l'escremir torné.
Nepuet mais remanoir, si aura moult coslé,
Que li .1. en aura le chief del bu sevré.
El camp de la bataille furent li chevalier;
Li campions la dame velt son droit desraisnier.
Mais li Saisnes n'a cure se de lui non vengier.
Qui le nés ot perdu ; n'i ot que corechier,
Que il nen avoit membre que il avoit tant chier :
Le cors ne l'autre affaire n'amoit il .i. denier.
Le chevalier le chisne cherca por esmaier,
Qu'il le quida el vis ferir et estequier ;
Mais cil en estoit garde, qui le mont doit jugier.
Seignor. se me loist dire et por voir afllchier.
[3763-3791J ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 139
Ja li hom n'iert bonis que il voira aidier.
Li chevaliers le chisne fu bons al commencbier ;
Ne ja al definer ne V Irovissiés mains fier.
Il tint l'espée nue dont li pons fu d'or mier,
Entre les .11. escus jeta grant co]p plenier,
Si a féru le Saisne de Fespée d'acbier,
Le poing destre li trencbe, aine n'i ot recovrier.
Si c'a tote l'espée est volés en Terbier.
Quant li Saisnes le voit, n'i ot que corecbier :
D'une riens seporpensepor son cors esclairier;
Son escu jeta jus, si le vait embrachier,
Levé Ta de la terre com un raim d'olivier,
Vers la rive l'emporte, vers un parfont gravier,
Tôt porpenséement et por els deus noier.
Mais li sains Esperis li dona encombrier ;
Ses espérons Tabat, si le fait trebuchier.
Lors se sont pris as bras li baron al luiter.
Merveillox est li Saisnes, qui al luiter s'est pris ;
Moult se combati bien, par foi le vous plevis ;
Mais li faus sairement et li tors l'a soupris.
Li chevaliers le chisne l'a moll tost sos lui mis
Et al poig de l'espée li desfroisse le vis.
Aine d'iluec n'entorna desi qu'il l'ot ocis ;
Puis li osta le hiaume al chercle d'or assis
Et la coiffe abaissa del blanc bauberc treslis,
La teste li trencha, voiant tos ses amis ;
Prent le chief par les temples, si l'a en l'elme mis.
Les gardes apela s'il a de riens mespris.
« Seignor, que doi-je faire? jo ai cestui conffuis
i\() LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [37 92-3820!
El la terre la dame à la loi del païs.
Po)'rés me vos conduire d'entre mes anemis? «
Et cil li respondirent : « N'en soies ja pensis ;
N'avés noient plus garde que li rois à Paris. »
Le chevalier le chisne font les gardes monter,
Et il méisme firent lor chevaux amener,
Por le vassal conduire, qui tant fist à loer.
Son escu de bataille fist devant lui porter
Et le fer de Tespée qu'il fera enhanster.
Encore ne Tdonasl, qui li volsist peser
Del plus fin or qui soit duscàla roge mer.
Li chevaliers le chisne fist forment à amer
Et tient le chief del Saisne par dedens l'elmc cler.
L'emperéor le vait el palais présenter :
Dex ! com orent grant presse as rues trespasser î
Car mainte gent l'alerent véoir et esgarder.
Aine desi el palais ne volrent arester ;
Cha fors sont descendu al plus maistre pilier.
Li vassax entra ens et tôt les .xii. per,
Qui Femperere fist la bataille garder ;
La cors estoit pleniere, ne vos quier k celer.
Li chevalier le chisne voira primes parler :
(( Sire, drois emperere, moult vos doi merchier,
Que de vos garnemens me fesistes armer;
La bataille ai vaincue : Deu en doi aorer.
Veschi le prouvement de la terre aquiter. »
— Chertés, fait Temperere, jentiex estes et ber. y
Après isnelement si Ta fait desarmer.
Son escu et sa lance et s'espée garder ;
[3821-3842] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. I tl
Après si li a fait i mantel alïubler.
Et après si li fist iauge dolclie aporter,
Car les mains ot sanglantes, si li a fait laver^
Et à une toaile richement essuer.
As pies le roi s'asist, ne volt avant aler;
L'emperere le fist joste lui acoster.
Puis a fait les ostages devant lui amener ;
Tex .XXX. chevaliers, qui moult font à doter.
Chascuns estoit seiirs de la teste colper :
Se li rois en volsist raenchon demander,
Il en eiist .vu. tans qu il n'en peiist rover ;
Mais il ne l'fesist mie por lui desireter.
Son chapelain apele ; s'es a fait confesser
Et el non de créanche pain benedit doner.
Qui oïst as barons la dolor démener,
Comme chascuns se plaint por la mort trespasser,
Ja n'eùst si grant joie n'en deiist sospirer.
XXVIII
Les Saisnes s'emparent du château de la dame de Milsent. lis saisisseu
ses deux filles et les livrent à des écuyers. Elles parviennent à s'échapper.
LA canchons est saintisme et de barnagc voire,
Ensi com li estoire le nos montre et espoire.
Li baron sont confès à .i. gentil provoire ;
Pain benéoit lor done et vin sacré por boire :
Qui vrais confès le prent, diables ne l'puet noire.
142 LA CHANSON DE CHEVALIER AU CYGNE [;i843-387i
L' emperere les fait tos luer en .1. ore,
Les testes lor toli à une soieoire;
Si les fait avaler ens en une ève noire,
Et les cors enfoïr à la crois de Montoire.
Li ostage sont mors et li sire ensement ;
De la cort sont parli tôt si autre parent.
Quant il vinrent as cans, s'esgarderent lor gent;
Bien furent d'un parage .1111. mil et .vu. c.
Dont jurent damleDeu, le roi omnipotent,
Quil encor voiront faire Temperéor dolent,
Tôt le desiretassent à dol et à tormenl.
Quant li dus Godefrois li fist secorement.
Seignor, or escotés, se la canchons ne ment,
Si vos dirai des Saisnes le fait et l'erremenl.
D'iluec à .iiii. leues avoit .1. chasement ;
Ghil del pais Tapelent le castel milesent,
Là sont torné li Saisne tost et isnelement.
Li sire ert à la cort oïr le jugement,
Niésert l'emperéor, se Tclamoit-on Florent.
Sa feme estoit remèse el plus haut mandement ;
II. filles ot la dame, qu'elle amoit durement,
Sages et emparlées, de bon acoiutement.
La dame ne ses filles ne doioient noient;
Ne n'avoient péor de nul emcombrement.
Ghil entrent el castel, sans nul arestement
Dusc' à la maistre tor ; plain sont de mal talent;
Puis escrient le fu moult effrééement.
La dame torne en fuies, quant ot rcscriemenl :
El mostier saint Morisse list .1. esconsement.
[3872-3900] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. l^?^
Mucha en une crote. De ce va malement
Que retenues furent les filles voirement.
Tôt arstrent le castel et mistrent à noient ;
Desborjois et des dames ont fait destruiemenl,
Nis les enfans des bers ochient à tonnent.
Bien doivent estre sauf comme li ignocent ;
Car sans nule déserte orent martyrement.
Chil erent en molt grant de prendre vengement.
Les puceles enmainent, qui plorent tenrement.
Or les secore cil qui forma tote gent !
Car forment les manacent les traïtor purlenl.
Or sont li traïtor auques asoagié.
Le castel ont destruit à tort et à pechié ;
De ce ne lor est gaires, mais qu'il soient vengié
Et que l'emperéor eussent corechié.
Tuit ensamble s'en vont dolent et hireclné.
N'orent gaires aie, quant trovent .i. vergier,
Qui moult ert bien enclos de haut mur entaillié.
.II. damoisiax cortoisi erent afaitié ;
Gardent en .i. estanc, descendu sont à pie,
Al castel Milesent aloient tôt à pie;
Nevou èrent la dame : s'or n'en a Dex pilié,
Se li Saisne le sèvent, tôt sont à mort jugié.
Quant les orent choisis li quivert renoié,
Plus de .G. et .i. s'en sont tost eslaissié.
Quant li enfant les virent, tuit en sont esmaié,
Por ce que il estoient armé et haubergié.
Chil les ont fait monter, puis s'en sontrepairié,
Diisc'à lor compaigûons ne s'i sont pas targié.
14i LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [:J90l-3929]
Quant virent ior cosines, moult en sont merveillié.
Li ainsnés s'escria : « Moult ai mon cuer irié!
Pj'is avcs ces puceles; vos le compenés cliier!
8e le sel Tempereres, trop avés chevaucbié
Ja n'aurés nul garant en recet, n'en plaissié,
Que Irestuit ne soies ocis et detrenchié. »
Quant Segars de Monbrin la parok- entendié,
Celé part vint poignant, tost furent araisnié;
L'aisné a apelé, qu'il vit plus enseignié :
(i Frère, dont estes-vos ? — Sire, de cest regnié,
Fil de castelain somes del castel etïorcié,
Parent Temperéor; de lui tenons no fié.
Por c'ont ces damoiseles ensi les peins loié?
Ont vos eles noient ne emblé ne trichié ?
L'emperere est Ior oncles; moult poi l'avés proisié.
Chertés, se il le set mal avés esploitié î »
Quant Segars l'entendi, moull en ot son cuer lié;
11 a traite Tespée al poing d"or entaillié,
Les testes Ior trencha ; onques n en ot pitié.
Dex ait merchi des armes, car li cors sont jugié !
Or ont l'emperéor son damage elïorcliié.
Quant Segars de Monbrin, qui damleDexmaldie,
Ot ocis les enfans à Tespée forbie,
Xe fu mie si liés por tôt For de Pavie.
Les .II. puceles plorent, n'ont seûrté en vie.
«■ Hé Dex I ce dist Tainsnée, por coi fui-jo norrie ?
Et car me secorés, dame sainte Marie I »
Et Pautre tort ses poins, qui moult est esmarie ;
Si grant dol demenoient n'est hom qui nombre en die.
[3930-3959] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. Uo
Tant chevalcentli Saisne, avec lor compaignie,
Cal castel efforchié vinrent ains laComplie.
« Seignor, ce dist Segars, moult a grant seignorie
Cil qui cest castel a en la soie baillie.
Se somes aperchut, ja n'en porterons vie,
Soffrons dusc'à demain que Taube iert esclairie,
Que la proie istra fors, la gent iert endormie,
Et noslre forche estra apreslée et garnie. »
Ensi l'ont otroié comme Segars lor prie.
Espaulars de Gormaise, à la cbiere hardie,
Les a fait tos descendre en une praerie ;
Aine n'i ot tref, ne loge drechie, n'establie.
Entr'ax prenent conseil de moult grant félonie.
« Seignor, ce dist Segars, moult faisons grant folie.
Qui menons ces puceles en la nostre saisine ;
Par eles puet tôt eslre nostre gent estormie ;
Car nos en délivrons, si ne les laissons mie. »
Ensi Tolroient tôt, damleDex les maldie !
Segars apele Otré, qui nés est de Hongrie ;
Che est .i. damoisax, plains est de cortoisie ;
Ses esquiers estoit, en lui forment se fie.
D'ambes .11. les puceles li a fait commandie;
Sa volenté en face, gart que ne s'en detric.
Ilueques près avoit une selve foillie ;
Cbil prent les damoiseles, droit al bois les en guie.
Plus de .0. esquiers ot en sa compaignie,
N'i a cel ne soil plains de moult grant desverie.
L'ainsnée des puceles ot par non Téphanie.
Quant voit ne puet guencir qu'ele ne soit honle.
En son cuer se porpense d'une moult grant voisdie.
10
i40 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [3960-3988]
Otré en apela, envers lui s'umelie;
En roreille li dist : « se vex avoir amie,
Sire frans damoisiaus, ce sacliiés sans folie,
Que iestroie à tos jours vo feme et voire amie.
Mais que cist esquier n'aient o moi partie :
Par moi porrés avoir encor grant manantie;
L'emperere est mes oncles, qui a grant seignorie. »
Tant proie la pucele que Otrés li otrie :
i\Iar i ara ja garde, sa foi li a plevie,
Qu'il ne le sofferra vaillissant uue alie.
Li autre l'ont tenu à molt grant desverie;
Il n'en i a ,i. sol qui de mal cuer ne die
Ne remanroitpor lui plus que por une pie.
Quant Otrés l'entendi traïsl Tespée t'orbie.
L'un en a porfendu enfresi qu'en l'oïe.
Li autre l'on tenu à moult grant estotie,
Dont traient les espées et chascuns le deffie.
S'or ne set li vassax auques de l'escremie,
Ja perdera la teste à icele envaie.
Celés remestrent soles desor l'erbe florie ;
Quant les virent meslés et s'aseûrent mie,
En fuies sont tornées, comme beste esmaïe.
Or les secore cil qui dedens Betanie
Suscita Lazaron et mist de mort en vie !
Or s'en vont les puceles qui Dex gart de tormenl,
Soles, molt esgarées et efifrééement;
En un bos en entrèrent tost et isnelement;
D'espines ne de roinses ne se gardent noienl,
Ains vont comme desvées abandonéement.
[3989-4016] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. IV
Auchois qu'eles eussent bien passé .i. arpent,
N'ont eles sol d'entier ne drap ne vestemenl;
Par .m. fois trébuchèrent moltdolerosement;
Tôt orent les costés depechiés et sanglant
Et les pies et les mains et treslot le carpent;
Mais si sont effréées ne s'en sentent noient.
Les puceles s'en vont, n'i font arestement;
Aine en .m. jors entiers n'orent reposenient,
Ne mangèrent, ne burent, ne n'orent lincinenl;
Moult regretent lor mère qui a le cuer dolenl;
Grant péor ont de lui que n'ait encombrement,
Et plus desesquiers que aient marement,
Qu'il n'es seucent el bois por faire lor talent.
Miex volent qu'es menjuchent ou lion ou seipent,
Ou qu'eles fussent arses en un fu de sarment.
Mais bien poent aler por els seùrement;
Assés ont autre entente, n'en ont ramembremml,.
Car il erent ensamble meslé à caplement;
N'en i remest nus vis, ne mais c'uns sols de cent;
Hé î com faite merveille fist Dex apertemenl !
Qui en lui a fiance tost a recovrement;
Bien doit-on croire en lui tos dis seûremenl.
En la forest avoil de nonains .i. covent,
De convers et de moines et de moult bone genl;
L'abéesse estoit sor ma dame Milesent;
Ante estoit les puceles, se l'estoire ne ment.
Au tierch jor vinrent là à .t. avesprement,
Et lor ante lor fis t moult bel berbergement.
(48 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [i0n-403C]
XXIX
Le chevalier au cygae épouse la fille de la duchesse de Bouillon et devien
seigneur de sa terre. Il lui fait promettre de ne jamais lui demander son
nom ni son origine. Elle le perdra sans retour si elle manque à sa
parole.
OR lairomes des Saisnes, damleDex les craventî
Et des .II. damoiseles qui sont à salvement.
De la franche duchoise vos dirai l'errement.
El mostier S. Martin, à l'autel S. Vincent,
Gisoit à genoillons et sa lille ensement.
Un damoisiax i vint de moult bon escient;
Il apela la dame bel et cortoisement;
« Duchoise de Buillon, por Deu venés vos ent.
Car li Saisnes est mort et si meillor parent ;
Anqui ares vo terre quite par jugement. »
Quant la dame l'oï, vers Deu ses mains en lent:
« Sire, père propices, loenges vos en rentî » .
Del mostier s'emparti tost et isnelement,
Entre lui et sa fille et chevaliers .v. cent.
Devant l'emperéor vinrent el pavement;
Ele Ta apelé bel et cortoisement :
« Gentiex rois de Saisone, por Deu à moi entent:
Grant honor m'a hui faite Jhesus de Bellient,
Et cist frans chevaliers par son fier hardement.
Sire, rechoif ma terre et cest baron la rent,
[4037-4065] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 149
Et si pregne ma fille tost et isnelement,
Et jo devenrai none al moslier S. Florent. »
— Chertés, fait Tempereres, jo Totroi bonement. »
La terre li dona sans nul rachatement.
Li chevaliers le chisne se dreche isnelement,
La pucele reçoit et quanqu'à lui apenl,
Et dist qu'il la prendra par itel covenent
Se ses sires le mande et lui vient à talent,
De qui il tient sa terre et tôt son chasement ;
Et il voit le mesaige et sa nef ensement,
Que à lui s'en ira sans nul delaiemcnt.
L'emperere l'otrie et la dame ensement;
El demain mistrentjor de lor mariement.
El campion la dame ol moult bel chevalier;
L'emperere li fait sa feme fianchier
Que demain la prendra à per et à moillier.
La pucele est plus blance que n'est flor d'aiglentier
Et assez plus vermeille que rose de rosier ;
Plus bêle créature n'esgarda om sos sier.
La mère l'emmena à l'ostel aaisier;
La nuitfist la pucele acesmer et baigner,
Cambres encortiner et lis apareiller.
El demain, en droit Prime, ains Tore de mengier,
Vinrent por la pucele plus de mil chevalier ;
Et la dame avoit fait sa 11] le apareiller.
El dos li ot vestu .i. fres hermine chier,
Et desor .i. bliaut moult estroit por lachier :
Si ot une chainture d'orfroi à eschequier.
Dex! comfu gentiex maistres qui si le sot laillier!
150 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4066-4094]
Sos siel n'a tant riche home ne l'peûst covoiter;
S'ot mantel à hermine d'un drap de Montpeslier.
Sor un mulet amhlant, por soef chevalchier,
Levèrent hi pucele doi jentil chevalier;
.1. Dux l'a adestrée dusc'al maistre mostier;
L'emperere méismes i vint sor .i. destrier;
Son baron amena qui tant tlst à proisier.
La terre de Buillon li a fait otroier
Et la dame aguerpie lui prisl à iretier.
L'emperere li rent par un rain d'olivier,
Et li vassax l'en vait le cordoan baisier;
Puis esposa sa leme et d'argent et d'or mier.
La messe font canter l'arcevesque Raignier ;
S'es ala benéir quant il durent cochier.
Quant le messe est chantée, molt i ot de barons.
La pucele adestra .i. riches dus Rainions.
Es chevax sont monté auferrans et gascons ;
El palais descendirent et as maistres maisons.
Li rois fera les noces, car bien s'en est semons,
Et li mengiers fu près, si com dist la canchons.
On a l'ève criée, si lèvent li baron;
Li chevalier s'asistrent, ce fu drois et raisons.
.XV. comte servirent de riches venoisons
Et de tans autres mes, dont jo ne sai raisons.
Assés ot en la sale princes de grans renons,
Et bons viéléors et cantéors de sons.
Li chevaliers le chisne lor fait molt riches dons;
Mantiax vairs lor dona et hennins pelichons,
Et mnls et palefrois et argent et manoions ;
[4095-4123] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. liii
Aine le jor ne s'en plainsl joglerres ne bretons.
El palais fu tendus .i. riches paveillons;
Desor le maistre feste Taigles d'or et li pons.
Laiens furent les herbes de gloriox respons,
La rose et li nïentastres, li vers glais et li jons.
Altre cambre n'aura li jentiex campions;
Saichiés que de par Deu vient tex componsions.
Li solax déclina et li jors fu fenis,
Et li palais wida de grans et de petis.
On aluma les cherges es candeliers massis;
Autres lampes ardoient devant l'empereris.
El maistre paveillon fu fais .i. maistres lis;
La pucele i cochèrent, quant li jors fu fenis;
Après vint li vassax qui cstoit ses amis.
Primes est descauchiés et puis s'est desvestis,
Delés celui se colce, dont bien sera servis.
Puis demande congié, s'est de laiens partis.
On a osté les cherges des candeliers espris ;
Li chevaliers le chisne ne fu mie esbahis.
La pucele apela qui ot non Beatris:
« Bêle suer, dolce amie, jo sui li vo plevis,
Esposée vos ai, s'en sui molt esbaudis.
Gardés que ja vers moi ne soies tricheris,
Mais loiaus de corage; si croistra nostre pris.
S'iert mes cuers et li voslre de joie replenis. »
La pucele respont, qui moult fu de bons dis;
« Sire, Dex le m'otroil et li sains Esperis. »
Li chevaliers le chisne se vit el paveillon :
La pucele apela, si li rova .i. don :
152 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4124-4148]
Et ele respont : « Sire, dites-moi tôt vo bon;
Car versvostre servige me rnetrai a bandon. »
— Bêle suer, dolce amie, entendes ma raison:
Tant come me volrés avoir à conpaignon.
Ne me demandés ja qui jo sui, ne qui non ;
Ne le non de ma terre, par nule anoncion ;
Et se vos le me dites, sus ma deffension,
D'iluequesen ax. jors chertés departiron. »
— Sire, merchi por Deu, jentiex liex à baron ;
Jo me lairoie anchois afronter d'un baston,
Que jo ja vos perdisse por itel acoison.»
Moult bien li créanta à cheler la raison ;
Et puis li demanda en la sale à Buillon,
Et ele l'em perdi, que de fl le set-on,
Si com orrés anqui es vers de la canchon.
Li chevaliers le chisne fu moult de bone foi ;
En la pucele amis son cuer et son otroi,
Il la baise et acole et estraint joste soi.
La pucele soffri par amors son otroi.
Une fille engenrerent, qui fu de bone loi ;
Onques plus loial dame nen ot anel en doi ;
Aine ses cucrs ne pensa folie ne desroi.
Celé fille fu mère al bon duc Godefhoi,
Et le conte ^YITASSE, et Balduin le roi :
Onques plus loial frère ne furent que cist troi.
[4149-4109] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 153
XXX
In ange apparaît à Béalrix ; il lui annonce que sa fille sera mère d'Eustache
de Bologne, de Godefroi de Bouillon et de Baudouin. Elle part avec
Elyas pour la terre d'Ardanne, avec Galicn, neveu de l'empereur.
SEiGNOR, or faites pais, bone gent honerée
S'escotésla canchon qui de barnage est née.
Li chevaliers le chisne vit delés s'esposée,
El paveillon traitie, où Taigle fu dorée.
Li vassax s'endormi, qui sa joie ot menée,
Et Beatris veilla, la prox et la senée.
Mais anchois qu'il fust jors, ne l'aube fu crevée,
Vint .1. angles à lui, par bone destinée ;
Il fu assés plus clers que chandoile alumée.
Quant la dame le vit, moult fu espoentée ;
De la péor qu'ele ot a la color muée.
Et li angles parla, si l'a reconfortée :
« Dame, ne t'esmaier, jentiex chose honeréé ;
Diex te mande salus com la soie privée ;
Tel nouvele t'aport qui molt est désirée :
Chist vassaus a en ti une fille engenrée,
Qui dame iert de Buillon et duchoise clamée,
Et iert par mariage de Bolenois doée.
III. fiex aura la dame de moult grant renommée :
Li doi en seront roi d'une sainte contrée ;
Ch'iert de Jlierusalem, une ci lé loée.
lo4 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [i l'id- i 1«)8]
Et li tiers sera cuens, s'iert chose demostrée.
Benéois soit li cors qui fera tel portée !
Gardés bien la pucele tanlost com sera née.
Quant les dames l'auront molt bien emmaillotée,
Ains qu'il ait en son cors nulle viande entrée,
Commandés qu'ele soit baptizie et levée ;
Après soit de ton pis alaitie et gardée,
Car damleDex te mande qu'ele soit honerée,
Que par lait de soignant ne soit desnaturée. »
Li angles a le lit de la chambre encensée.
Moult fu lie la dame de cel anoncement :
Ele fu prox et sage et de bon escient ;
Et li angles tenoit .i. encensier d'argent
Et une crois vermeille devant lui en présent,
Dont recovra la dame proece et hardement,
Ele Ta apelé bel et cortoisement :
« Sire, parlés à moi por Deu omnipotent.
Quant vos estes messaige Jhesum de Bellient,
Dont savés bien la fin et le commencement
De quanqu'il a el siècle et que Dex i aient.
Chi m'a .i. chevaliers de molt grand hardement ;
Aine meudres chevaliers ne fu de son jovent ;
Jo sai molt bien qu'il dort et ne veille noiant.
Sire, por Deu me dites s'il est de haute gent. »
Dont respondi li angles : « Dame, por Deu entent ;
Dex le t'a envoie par son commandement ;
Bien le devés amer, quant vo terre vos rent
Et il vos a ostée de deseritement.
Il est plus jeiitiex hom, por voir le vos créent,
[4199-4227] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 155
Que ne soit Temperere. à qui Cologne apent.
Ne demandés ja plus de tôt son estrement ;
N'est pas drois c'on le face et si le vos deffent.
Gardés par vo meffait ne le perdes noient. »
Et respondi la dànie : <c Je Fferai bonement;
Bien le voirai servir, se Dex le me consent. »
Li chevaliers le chisne dont s'esveille et entent ;
El li angles s'en vait à Deu commandement.
Li chevaliers le chisne fu moult prox et sénés ;
Beatris embracha les flans et les costés,
Qu ele avoit blans et biax et traitis et molles,
Dolcement la baisa et ele lui assés.
La nuit furent ensamble, si font lor volentés.
L'endemain par matin s'est li vassax levés ;
De ses garnemens s'est vestus et acesmés ;
.1. cheval li amainent, quant il fu enselés,
Por la soie amistié Temperere a monté.
Et bien .xx. chevalier del miex emparenté.
Al mostier saint Martin a-on -les sains sonés.
L'emperere i descent et ses riches barnés,
Por escoter la messe est el mostier entrés ;
Tos les huis del palais a-on clos et serrés ;
Al lit la demoisele ot des dames assés ;
Les puceles des chambres li ont uns bains temprés
A herbes precioses moult bien fais et colés.
Quant ele fu baignée et ses cors acesmés,
Si fu li mengiers riches as dames conréés,
El paveillon traitis où li lis fu parés,
Menja li empereres et des dames assés.
lo6 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE ['fn>8-426C]
Quant messe fu chantée el mostier saint Martin,
L'emperere repaire en son palais marbrin ;
Bel chevalier i ot et moult joule meschin ;
JX'ot mais .xx. et .vu. ans adonc en cel termin ;
Mais puis en ot il .c. ains qu il alast à fin,
Ensi com li estoire le mostre el percemin.
On a l'aige criée, prest furent li hachin.
Li chevaliers le chisne n'ot pas le cuer frarin,
Joste le roi s'asist el faudestuef d'or fin ;
XV. comte servirent, tôt furent palasin.
Tant ont mes et viandes que jo n'en sai devin.
Li chevaliers au chisne parole en son latin :
« Jo preng à vos congié de l'aler le matin ;
Véoirvoil les castiax qui sont à moi acUn.
Li Saisnes qui mors est fu moult de félon ling ;
Carchiés moi tant de gent que jo maing tel huslin,
Que jo por son parage ne guerpisse chemin. »
Et respont Temperere : « Ce soit à bon destin ;
Avoc vos emmenrés Galien, mon cosin ;
X. mille chevaliers aura en son train.
Dexî com grans dels sera de la mort del meschin î
Al quart jor fu ocis selon l'ège del Ring,
Autre part la rivière al port saint Florentin.
Se li rois le seiist par boche de devin,
Il ne li envoiast, por le trésor Aiquin.
Quant li rois ot niengié, après si a lavé.
On a es copes d'or novel vin aporté ;
Se burent li baron qui on l'a présenté.
L'emperere se dreche, voiant tôt le barné.
[4257-4285] ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Al chevalier le chisne a premerains parlé ;
« Vassal, vos estes sire d'une grant ducliéé ;
Si voil quen ceste cortme faites ligéé. »
Et cil a respondu : « Tôt à vo volenté. »
Laiens ot une espie félon et parjuré,
Qui bien a lor affaire oï et escoté.
Li chevalier le chisne fu drois en son esté;
Doi camberlan li ont son rnantel deffublé,
Car ce estoit lor drois, ne Font mie oublié.
.XXX, mars le vendirent de bon argent pesé,
El cil fait son homage et puis saseûrté.
Li rois a Galien son nevou apelé :
« Amis, dites vo gent qu'il soient acesmé,
Le matin par son l'aube, et as armes monté.
Chi a .1. gentil prince de grant nobilité ;
Si n'a nul chevalier avoc lui amené;
Si me le conduises desi à salvcté
Vers la terre d'Ardane, al chief de mon régné. »
Et cil li respont ; « Sire, à vostre volenté. »
Laiens estoit l'espie dont jo vos ai parlé;
DamleDexlemaldie de sainte Trinité!
Moult bien ot tôt l'affaire oï et escoté ;
Al vespre s'en issi de la bone chité,
Etsistsor .1. cheval corant et abrievé.
Tant esploite et chevalche et a esperoné,
A .VII. contes le nonce, ains qu'il fust avcspré.
Gex trova tos ensamble h la Roclie-Gondré :
.XV. mil chevalier furent d'un parenté,
Sanscex qui i estoient venu tôt à lor gré.
58 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [i28f)-43UG]
XXXI
Le chevalier au Cygne et sa femme partent pour aller visiter leur duché de
Bouillon. Les chefs des Saisnes, Rainiers et Espaulars de Gormaise, avertis
de ce voyage par un espion, les attendent dans une embuscade où les
conduit un autre traître, le provot Asselin.
EN la Roche-Gondrc parvinrent li guerriers;
.XV. mil d'une geste, félons et losengiers.
A itant estes-vos venu le mesagiers ;
Là trova tos les comtes el Val-des-oliviers;
Les noveles c'aporte oïrent volentiers
Etdientbien entr'ax : «Or est bonsli vengiersî »
Or^croist l'emperéor merveillos destorbiers;
Et si naist tex meslée c'on orra volentiers.
Mais ains vos conterai les .vu. contes premiers,
Qui là ont amené celé ost de chevaliers.
Espaulars de Gormaise et ses frères Reniers
Et Enors de S. Perre et Josserans ses niés:
Cil .1111. i amenèrent .vit. mile chevaliers.
Mirabiax de Tabor et Fochars de Riviers ;
Cil parfirent le conte et les .xv. milliers.
*i. païsans les guie les chemins droiturieis.
Or aproche bataille et estor molt pleniers;
Onques de tant de gent ne véistes plus fiers.
Or chevalcent li conte qui Dex doinst mal destin!
De chevaliers menoient mirabillox hustin ;
Bien furent .xv. mil, n'en i ot un frarin,
[4307-4336] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. l.'ift
Ains valt chasciins de cors ou conte ou palasin :
.III. jornées chevalcent, oiiques n'en pristrent fin.
Al quart jor sont venu al port S. Florentin ;
A nés et à chalans ont trespassé le Ring.
A Covelence avoit .i. prevost Asselin,
Que li conte tenoient à moult prochain voisin.
Cil les ala véoir et dus c'a .x. meschin.
Novel chevalier erent, s'estoienl de son ling.
Des païsans manda le bruit et le hustin :
Si lor fait amener et pain et char et vin,
Et le fuerre etTavame à merveillox carin.
El bois l'emperéor, qui fu clos de sapin,
S'embuscherent li comte moult bien à cel matin.
El bois l'emperéor s'embuissent li félon;
Asselins li prevos maine la traison.
Cil porcacha sa mort et lor dampnation.
Sachiés bien que il fist moult grande mesproison.
Car il estoit hom liges l'emperéor Oton
Et à ses anemis livra lor garison,
Et à lor bon chevax avaine et garnison.
Il demandèrent l'iaue, s'asistrent environ.
Li prevos et si home i firent servison :
Del bon vin de 3Iosele orent h grant foison ;
Après pristrent conseil de fiere traïson.
« Seignor, dist li prevos, entendes ma raison :
Jo ai ja porpensé moult bêle traïson :
îii chevaliers le chisne a de gent grant foison ;
Les conduist Galiens, li fiex al duc Milon ;
Jo irai encontre aus à coite d'esperon ;
160 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [i33G-'i303]
Si venrontavoc moi dusc'à .x. compaignon.
Ja n'i aura chevax, se les palefrois non ;
Si portera cliacuns esprevier ou faucon.
Porlor gentaesmer parlerai à bandon;
Si lor présenterai Tostel et la maison.
Sejovoi lor damage, ne lor dampnacion,
Jo vos envolerai esquier ou garchon.
Ciievalchiés à bataille et si bien le faison
Qu'en la cort de Nimaie en soit dite raison.
Jo serai devers els par boche clusion.
Le chevalier le chisne porsevrai à Tarchon.
Se jo mon leuvéoie de vostre venjoison,
A ceste moie espée, qui me pent al giron,
Li trencherai la teste par desos le menton. »
Et cil ont respondu : « Moult a cuer de baron ;
Qui cest conseil laira jamais n'aura si bon.
Li consaus Asselin, li quivcrt soduianl,
Fu bien loés entr'ax et tenus à créant.
Li traîtres monta el palefroi ambiant;
0 lui .X. chevaliers félon et meffaisanl ;
Chascuns porte esprevier afaitié et volant,
Et vont par la campagne les aloes cachant.
Or tairons des félons, qui le mal vont querant;
Cil Sire les confonde quimest em Belliant!
Del chevalier le chisne, vos diromes avant,
Si com il se parti del roi par avenant.
Seignor, ce fu el tans que li jor sont plenier ;
Li chevaliers le chisne, qui moult fist à proisier.
[4364-4392] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. IGî
Fait ens el fil de Taube sa gent apareiller,
Et Galien monter et sa france moillier;
L'emperere méismes i vait al convoier.
Bien sont d'une compaigne .yii. mile chevalier,
Et d'autre part .v. .c. qui moult fist à proisier,
Qui la vielle duchoise ot amené Fautrier
El palais de Nymaie por son droit desrainier.
Mais aine ne s'en osèrent vers le Saisne dreschier,
N'il n'esloit porveû c'om si peiist aidier,
Se cil non que li chisnes amena el gravier.
Otes li empereres convoia les barons
Une leue pleniere ; ce fu drois et raisons.
Galien son nevou apele en un escons;
Le chevalier le chisne a avoc lui semons :
(( Seignor, vos en irés et nos retornerons;
Bien avés en vo rote .vu. mile compaignons,
Et d'autre part .v. .c. que jo tieng à moult bons;
Car il ont cleres armes et bon chevax gascons.
Si sont moult grant parage de traïtors félons;
Si sevent plus de mal c'ainc ne sot Guenelons.
Moult dot ne vos assaillent à destrois ou à mons.
Bien auront tost ensamble .xv. mile barons.
3Iais n'en dotés ja nul, car desconflt seront,
Et se vos me rendiés les maléoit gloions,
G'en feroie justice, ausi comde larrons.
Mais hui matin me vint estrange visions
Que vos vos combatiés ans .11. à .vu. lions;
S'avoient en lor rote .xv. mile broons;
Et Galien hurtoit .1. des maistres gaignons,
If)2 LA CHANSON DU CHKVALIER AU CYGNE [4303-4420]
Si angoissoscraenl l'abaloit des ardions
Que très parmi la bouclie li saloit .i. colons ;
Si voloit vers le cbiel plus blans qu'un auquetons.
Quant jo fui esveilliés si me prist tés fricbons
Que ne dormisse puis por mil mars de mangons. »
Li chevaliers le chisne l'en dist bêles raisons :
« Sire, ce senefie que nos noscombatrons;
Or doinse damleDex le meillor en aions! »
L'empereres s'entorne, quant il a pris congié,
Galien son nevou a dolcement baisié;
Jamais ne le verra en tel point Ta laissié.
Et bien li dist li cuers que mal a esploitié,
Qu'à .1. estrange home a son nevou baillié.
Le chevalier le chisne a bonement proie
Que bien gart son nevou, por Deu, par amistié.
Et cil li respont : « Sire, lotie verres haitié
Por ce c'on ne Tochie à tort et à pechié. »
L'emperere s'en torne, soupirant de pitié,
Et li baron s'en vont tôt joiant et haitié.
.111. jornées chevaucent que pas n'i sont targié;
En une praerie sont descendu à pié ;
Lor chevax laissent paistre tant qu'il aient mengié.
Estes-vos Asselin, le quivert renoié,
DamleDex le maldie par la soie pitié !
Par lui furent le jor li estor commenchié,
Dont Galiens fu mors ains qu'il fust anuilié.
Al plus riche barnage descendi Asselins;
0 lui .X. chevaliers del mex de ses voisins,
[4421-H49] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 103
Et sont moult bien vestus de cendax el d'hcrmins.
Si esquiers rechurent palefrois et roncins;
Les gerfaus, les oisiaus et les brans acherins.
Li prevos a parlé, qui moult sot de latins:
« Seignor, bien sachiés vos, ce lor dist Asselins,
Où ira tex barnage et si riches hustins? »
Premerains a parlé Galiens li meschins :
« Prevos, dusc'à Buillon duerra li trains.
Cest vassal i conduis, qui moult est haus el fins,
La terre et le duchés est tote à lui aclins. »
— Sire, faitli traîtres, ce estmolt bons deslins. »
L'ève li font doner à .11. riches bachins;
Puis s'asistrent sor l'erbe, n'i ot autre cossins.
Li chevaliers le chisne li dona de ses vins
A une coupe d'or et à .11. maselins,
Et Galiens li done .iiii. de ses pochins
Et .1. lardé de cherf et .11. poissons marins.
Dex! ancoi les rechut li traîtres mastins,
Ne menja lorpastés, quant queroil si lor fins!
Anchois que il fust None, fist lever tés hustins
Dont mains bons chevaliers fu jetés mors sovins.
Quant il orent mengié et la nape est ostée,
Si fu li solax haus et la caure levée ;
Et li jor en tel point que Tierce fust sonée.
Li prevos se drecha, qui lor gent a esmée;
Bien voit que la bataille n'ert mie refusée.
Galien apela, non mie à recelée,
Le chevalier le chisne et le conte de Grée :
« Seignor, or vos dormes desi à relevée ;
164 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4450-4478'
31oult avés chcvalchié à ccste matinée
Et celé dame est molt traveillie et penée.
Il n'a mais que .m. leues desi à vo jornée;
Vos girrésanqueniiit en la moie conlrée.
3Ia terre et ma viande vos iert abandonnée,
V. c. vaches vos doins à iceste vesprée,
Et bien .un. c. lés de venison salée
Et le pain et le vin et Tavaine vanée. ))
— Prevos, dist Galiens, chi a bone donée,
Encor vos porra estre Tonor gerredonée. »
— Sire, fait li traîtres, tés paroles m'agrée;
L'envoierai avant, que tost soit atornée. »
Son esquier apele coiement, à celée :
(( Or tost, dusc'à Tagait n'i ait règne tirée;
Si commandés chascuns qu'il ait la teste armée
Etfacent .vu. eschieles de bataille ordeaée;
Car jo ai Tost de cha soduite et encantée;
Lor os iert endormie et moult asseûrée.
Tantost com jo orrai lor ensaigne escriée,
Al chevalier le chisne iert m'espée atemprée :
Ja ne l'en garira la cope coverclée,
Qui ja hui me fu plaine de bon vin présentée,
Jo ne li colp la teste al trenchant de Tespée. »
Or l'en gart la roïne qui'st el ciel coronée,
Que si bele jovenle ne soit par lui finée î
Li esquiers s'enlorne, qui pas n'est arestés,
Et sist sor un ronchi qui fu gros et quarrés;
De plus petit cheval troveroit-on assés.
Tôt droit est repairiés, si com il fu aies,
[4479-4500] ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Par devanl Covelence tes les chemins ferrés,
Et est venus as contes, si les a escriés:
« Seignor, oral vengier, se faire le volés!
Car me sires vos mande que mais n'i arreslés;
Si faites .vu. eschieles et bien les ordenés.
En chascune ait .11. mil de chevaliers armés
Et en l'arriere-garde mil homes meterés.
Se il vos est mestiers iluec recouverés. »
Donques n'i ot nul d'ax ne soit en pies levés ;
Qui ot bon esquier moult tost fu apelés,
Et vestent les haubers s'ont les elmes fremés
Et ceignent les espées as senestres costés.
Se damleDex n'en pense, qui en crois fa penés,
Li chevaliers le chisne est trop asseiïrés
Et il et Galiens qui dorment lés à lés.
Malsli haus rois del ciel n'es a pas oubliés;
Ains lor querra mesage qui bien ierl porpensés.
XXXI I
Un miracle les sauve. A la faveur du bruit fait par un cheval échappé du camp
des traîtres, le chevalier au Cygne et Galien s'échappent. Asselin est pris
et pendu.
OR entendes miracle, se oïr le volés.
El bois l'emperéor as quivers parjurés
Fu la noise moult grant et li hustins levés.
Li esquier i ont tos lor harnas trossés
Elles meillor ehevax estrains et recen?lés.
1G6 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4501-4529;
Tos li meudrcs chcvax lor i est escapés ;
C'est Ferrans de Nimaie, qui tant est aloses ;
N'avoit si bon cheval en .xl. régnés ;
Il porta ja .xx. leues .11. chevaliers armés ,
Aine n'a la plaine lance qu'il ne fust galopes.
Li chevax fu moult bons et moult bien abrievés;
Les règnes sor son col s'enfuit moult elTréés.
Por le cheval ataindre est uns vassax montés ;
De blanc hauberc et d'elme fu moult bien acesmés,
S'ot espée moult bone à son senestre lés ;
Mais n'avoit point d'escu, que trop fu encombrés ;
De la lance qu'il porte fu li fraisnes planés,
Plus droit sentie cheval que carriax empenés.
Li chevaus vint à Tost, s'est as autres meslés,
Et henist et regete, de novel fu t'erés.
.1. cheval lor a mort et .11. muls estalés,
Et li os s'estormist et en coste et en lés.
Li vassaus qui le seut ne fu mie elïréés,
Ains se feri en l'ost, com homaseiirés,
Prist Ferrant de Nimaie par les règnes dorés,
Si li guenci la règne, s'est ariere tornés ;
Li chevax où il sist fu las et malmenés,
Del destre pié s'ahurte, si est embriconnés,
Et li vassaus caï, qui moult fut esgenés;
La canole li brise et si est espaullés;
De la dolor qu'il ot .iiii. fois s'est pasmés.
Cil lor dist tex noveles, quant il fu confessés,
Dont maint bon chevaliers fu de la mort salves ;
Et li os estormisi et en coste et en lés.
[4530-45581 Eï DE GODEFROID DE BOUILLON. 167
Li os est eslormie et la noise est levée.
Li chevaliers le chisne misl la main à l'espée,
S'est venus à celui qui gist gole baée,
Prist Ferrant de Nimaie par la règne dorée,
Isnelement monta qu'il n'i fist demorée.
Dex ! come bon aventure là li fu après lée !
Por le cheval fu puis sa proëce montrée
Et il garis de mort et sa guerre affinée.
Tel bataille en soffri le jor, ains Tavesprée,
Dont maint bons chevaliers ot la teste colpée.
Puis esgarde celui qui gist, gole baée,
Bien fait samblance d'ome qui l'arme en soit alée :
Plain bachin de froide iauge a-on sor lui jetée ;
Gorages li revint, s'a la noise escotée.
Al premier mot qu'il dist confesse a demandée,
Tant qu'il ait ses pechiés et sa raison conlée.
Li vaslès qui là jut revint de pasmoison ;
Tôt al premerain mot rova confession ;
.1. chapelains i vait de bone entension;
Ses pechiés regehist coiement, à larron,
Penitance li done et asolution.
Puis apela le prestre, dist lui ceste raison :
(( Sire, où est Galiens, li fiex al duc Milon ?
— Amis, veés le ci, à vo désire giron. »
Et cil li respondi : « A Deu benéichon !
Sire, car vos armés, jenliex liex à baron ;
Car .VII. contes chevalcent à force et à bandon.
Qui de la mort del Saisne prenderont venjoison.
Bien sont d'une compaiane .xv. mil rompnianon.
KiS LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [1559-4580]
Asselins li prevos maine la traïson.
Chil porcace vo mort et vo dampnation. »
Dont s'estormist li os entor et environ.
Là fu pris li prevos et si .x. compaignon ;
La traïson gehirent, sans fust et sans baston.
Les mains li ont loïes esqiiiers et garchon.
Li chevaliers le chisne, qui cuer ot de lion,
Les fait pendre treslos as puis de Monfaiicon.
Plus tost furent armé li chevalier baron
Que vos véissiés quit la moitié d'un salmon.
Li baron sont armé aval la praerie ;
Cil qui a .11. chevax ne s'aseûre mie,
Ains monta el meillor et où il mex se fie.
Li chevalier le chisne fu de grant seignorie ;
.Y. eschieles ont fait, el non sainte Marie,
Et .III. c. chevaliers laissa avoc sa mie.
Et montèrent el pui, s'ont la prée guerpie.
Là peiissiés véoir maint elme de Pavie
Et maint cheval corant d'Espaigne et de Surie,
Et maint bon vavassor plain de chevalerie,
Qui plus désirent guerre que damoisiax sa mie.
Et li félon chevalcent, qui lor mort ont plevie.
Li chevaliers le chisne en Tangarde est montés ;
Voit ses riches batailles des chevaliers armés
Et vait de Tune à l'autre, com chevaliers membres.
Ses plus riches barons a bien reconfortés !
« Ne doit estre em bataille nus avoirs regardés,
Mais ochire et abatre et ocirre en tos lés.
[468T-4G16] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 1H9
Quant l'estors iert venciis et li cans afinés,
Li gaains sera vostres, se prendre le volés. »
Et cil ont respondii : « Por noient em parlés ;
Ni a celui de nos ne soit entalentés
D'ax ocirre et confondre, que trop sont desréés. »
Li chevaliers le cbisne les a molt merciés ;
Puis vint en la bataille dont il estoit tornés.
Voient de Covelence les murs et les fossés,
Les tors et les clochiers et les pomiax dorés ;
V' oient les gonfanons et rengiés et serrés ;
N'avoit mie entr'ax .11. une leue d'assés.
Quant les os s'entrevirent, moult fu grans la fiertés.
Seignor, ce n'estoitmie tornoiement només,
Mais bataille angoissose, ja gregnor ne verres.
De Tost al traïtors est .1. vassax tornés ;
Nés fu de Covelence et tos ses parentés.
Li prevos fu ses oncles et ses amis privés ;
Chevalier en ot fait; quant il fu adobés,
Par le congié as contes en est avant aies ;
De blanc hauberc et d'elme fu moult bien conréés.
Sa bone espée ot chainte à son senestre lés;
Li chevax où il sist fu ferrans-pomelés.
Et de fraisne sa lance, dont li fers fu quarrés :
.1. gonfanons i pent, qui fu à or listés ;
Il ist de l'ambleiire, s'est es galos entrés ;
Tant des nos aprocha qu'il les a escriés,
Et dist en son latin: « Baron, or m'entendes.
Et tant me donés trêves que mes dis soit fines,
Et mes mesages dis, respondus et contés. »
170 LA CHANSON DU CHEVALTER AU CYGNE [4Glfi-4C45]
Li chevaliers le chisne fu de bon escient
El a dit al mesage : « Ne vous dotés noient,
-Mais soies asseûr, venés à nostre gent ;
Si contés vo mesaige trestot à vo talent. »
Por Galien envoie tost et isnelement ;
Si orra le mesaige que cil dira briement.
Et il i est venus, com vassaus de jovent ;
Bien li siéent ses armes et tôt si garnement.
Li mesaigiers s'afiche sor les estriers d'argent :
« Or m'entendes, fait-il, maint et communalmenl.
Si dirai mon mesaige, ne l'celerai noient.
Chi chevalcent .vu. conte, plain sont de maltalenl,
Qui de la mort al Saisne prenderont vengement ;
Car il estoil lor sires, et si sont si parent.
La bataille en aurés par le mien escient.
Le chevalier au chisne deffi premièrement
Et Galien après et vos tos ensement. »
Et li vaslès respont : ((De Jhesus lor delTent
Qu'envers Temperéor ne melïacent noient. »
— Sire, distli mesage, chi falent vo covent.
Despuis qu'il vos défilent, n'i a nul covenent.
Mais où est li prevos où Covelence apent?
Lui et ses compagnons ne voi-jo ci noient. »
Galions respondi, li vassax de jovent :
« No traïson queroit et nostre encombrement;
Se véir le volés, vés-le là où il pent,
Lui et ses compaignons où baloient al vent.
DamleDex les confonde à qui li mons apent,
Aine ne lor fu tolus bliaus ne vestemens ;
Encor valent lur drap plus de .c. marsd'arjeni :
[i04G-iG:4] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 171
Ce poés-vos savoir s'il vos vient à talent
Et ariere porter et doner à vo gent. »
Quant li messages Tôt, à poi de dol ne fenl ;
La veiie li torble et li cuers li desment ;
Pasmés caï à terre molt angoissosement.
Chil dira tel novele, s'il revient à sa jent,
N'i aura si hardi qui ne s'en espoent.
Li vassaus qui là jut revint de pasmoisons,
Puis se leva en pies et dolens et embrons,
Par son senestre estrief est montés es arcbons.
Li cbevax où il sist fu terrans et gascons;
Moult fu bien afrenés, et isniax et roons.
Onques meudres cbevax ne senti espérons,
Fors Ferrans de Nimaie dont conté vos avons.
De l'escu de son col fu dorés li lions.
Tos iriés s'en repaire as traïtors félons;
Et quand il fu venus s'es apela par nons :
« Seignor, noveles sai où nos perdu avons!
Ja est mors le prevos qui 'stoit de grans renons;
Li chevaliers al chisne est plus fiers que lion>;
Pendu l'a à un chaisne et ses .x. compaignons;
Aine ne lor fu tolus bliaus ne siglatons,
Ne riches dras de soie, ne bermins peliçons;
Quant il sont mort por nos, baron, car les venjons!
Chevalchons à bataille et si bien le faisons
Qu'en la court de Nimaie en soit dis li respons;
Et se le roi em poise, .11. ferdins n'en donons:
Et se nos à bataille desconfir les poons,
Après totes nos mors en iert faite cancbons. »
LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5075-4097]
XXXIII
Segart de Monbrin attaque le chevalier au Cygne. Grand combat.
Segart est tué.
DE la mort al prevost sonl li conte dolant
Et des .X. compaignons qui moult furent vaillant.
Cil savoient la terre et deriere et devant.
Espaulars de Gormaise, qui le cuer ot vaillant,
Apela le mesaige à loi dliome sachant.
« Deffiastes les-vos? » — Oil, tôt maintenant.
Li chevaliers le chisne seoit desus Ferrant:
Mais il ne l'rendroit mie, par le mien esciant,
Por le meillor trésor de Coloigne la grant;
Ains dit qu'il en ferra maint chevalier vaillant.
Jo ne vi onques home de si j-iche samblant,
Et si vos puis bien dire, par le mien esciant.
Que li sons vasselages, a passé le Rollant.
Je ne quit sos ciel home qui osast faire tant.
Mon oncle eûst pendu et moi s'eûst vivant! »
Dist Hernos de St Pierre : « Laissiés vostre samblant;
Li plus sages de vos a parole d'enfant !
Che est .i. hom faés et de grant esciant;
Et se vous en creiés mon cuer et mon samblant,
Nos arions s'amor, ains soleil esconsant.
Car li mandons acorde, ce serait avenant;
Si serons en nos terres riche prince manant, w
Dist Seoars de Monbrin : « Oies de recréant !
[4G98-4726J ET DE GODEFROID DE BOUILLON. I7:<
Jo ne lairoie raie, por nul home vivant,
Se jo liui ne le lier sor Telme de mon branl.
Ja de confession ne puisse avoir garant;
Car del colp premerain drois est que jo me vanl. n
'" Quant Segars de Monbrin fu des autres issus,
En sa compaigne avait plus de .11. mil escus;
N'i avait chevalier ne fust d'armes connus.
Il les a apelés et joules et chanus.
« Seignor, je vos ai tos à homes recheùs.
Et de fiés et de terres vos ai tos ravestus.
Moult doi bien de vos estre amés et cher tenus.
Por ma honte vengier vos ai tos esmeûs ;
Li Saisnes ert mes oncles, mes amis et mes drus;
Or en iert la bataille et as fers et as fus.
Quant ce venra al joindre des bons espiés molus.
Se de lors chevaliers en véés nul queûs,
Lues li trenchiés la les:e, nen ait autre salus;
Kl soit nus à merchi regardés, ne veiis. »
Et cil respondirent : « Tos les verres caûs;
Car grans est no bataille et ruiste no vertus. »
Moult a bien 11 traîtres sa gent enlalenlée
Al ferir par aïr et de lance et d'espée ;
Il n'i a chevalier n'ait bien la teste armée
Et blanc hauberc vestu et puis chainte Tespée,
Et l'escu à son col et la lance levée.
Puis issirentd'un val, s'ont l'angarde montée ;
Hui mais chevalcheront sans nule demorée.
Si près sont les batailles Tune de l'autre alée
N'avoitmis entr'ax .11. plus d'une arbaleslée.
174 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [n27-4 755]
Li chevaliers le cliisne a lor gent aesmée.
Puis apela sa gent, bien Ta reconfortée.
«Seignor, vés la bataille, près la nos ont moslrée,
Or pensés del bien faire, franche gent honerée,
Jo i ferrai premiers par bone destinée,
Si que Fverra m'amie que j'o ai amenée.
Or doit chacuns membrer de la soie contrée;
Qui or a bêle amie! n'i doit estre obliée,
Ains soit en la bataille durement escriée,
Si que bone novele en soit à lui portée. »
Iluec ot tel parole as barons devisée
Qui à lor anemis fu molt cher comperée.
Li chevaliers le chisne fu bon vassax eslis.
Et hardis de corage, prox et amanevis;
Richement fu armés, bien en puet estre fis;
Car ses haubers fu blans et ses elmes burnis.
De Tespée qu'il porte fu li brans bien forbis,
Et li pons et li heus fu de fin or massis,
Et la renge d'entor fu faite d'un samis.
L'espée fut moult bone, si com dist li escris ,
Chevaliers qui la port ne puet estre bonis.
En bataille vencus, n'enerbés, ne malmis.
Et si ot à son col .i. fort escu voltis;
La guige fu d'un paile coloré à vernis,
S'ot hanste fort et roide, dont li fers fu massis,
Et gonfanon pendant de .11. cendax partis.
Li vassaux ne fu mie en grant biauté faillis,
Ains fu grans et corsus et bien amanevis.
Or se gart de ses armes qui de lui est haïs !
[4756-4784] ET DE GODEFROID DE BOUILLON.
Li premiers qu'il ferra iert moult mal escarnis;
Car garis n'en seroit por l'onor de Paris.
Del chevalier le cliisne vos ai dit la fachon
Et devisé les armes al nobile baron.
D'autre part fu Segars, qui cuer ot de félon;
Armés fu li traîtres, à guise de baron,
D'auberc et de vert elme et d'escu à lion.
Li chevaliers le chisne brocha à esperon,
Et Segars d'autre part lait corre l'arragon.
Ausi vienent bruiant que doi alerion :
Grans cox se vont doner sans nul espargnison ;
Desos les bocles d'or sont perchié li blason.
Segars brise sa lance, qu'en volent li tronchon ;
Li chevaliers le chisne l'empaint de tel randon
Qu'il li percha l'escu et l'auberc fremillon.
Parmi le cors li mist le vermel gonfanon,
Et lui et le cheval sovina el sablon.
Puis escria : « Nimaie de par le roi Oton ! »
Puis escrie à ses homes : « Or i ferés, baron ;
Car tôt i seront mort li traïtor félon! »
Quant Segars de Monbrin fu à terre versés.
De la dolor qu'il ot est .un. fois pasmés;
Cil qui si le feri fu vassax adurés :
Del cors li traist la lance dont li fers fu quarrés,
Ses escus fu perchiés et ses haubers faussés;
Al sachier de la lance est li cors déviés;
L'arme s'en est alée avec les parjurés,
Car vers lor droit seignor ont fait desloialtés.
Or commenche bataille, s'entendre la volés,
176 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4785-4813]
Ja n'i aura estor qui n'i soil devises;
Jamais de tant de aen[ si fiere n'en orrés.
O'
3Ioull fu grans la dolance as .11. os assambler,
Qui le jor fust el cauip se l'volsist esgardcr,
Por ce qu'il ne dotast de mort ou d"afoler,
Tant maint bon clievalier i véist-on navrer
Et ferir et abatre et plaier et navrer.
.1. vaslet i avoit qui moult fist à loer :
Si fu nés à Buillon, lîex à .1. riche per,
Hom la vielle duchoise, si Tôt fait adober,
Noviax chevaliers fu, s'estoit à marier :
Le cors de cil vassal, vos doi-je bien nomer,
Et ot cà non dans Pons; fiex estoit Guincmer;
Si n'avoit nul plus prou dusc" à la roge mer:
Prevos estoit d'Ardane, si l'avoit à garder.
Del chevalier le chisne ne se volt aine sevrer;
Ains fu en la bataille, por son cors esprover.
Son cheval laisse corre, tant com il pot aler,
Etvait ferir un Saisne devant à rencontrer,
Aine haubers ne blason son cors ne pot tenser ;
Et lui et le cheval fist el camp soviner;
Puis escria « Buillon ! » por s'ensaigne aloser.
Li chevaliers le chisne n'ol soing de bohorder;
A sa vois qu'il ot clere commencha à crier :
(( Or i ferés, baron, n'aies soing d'arester. »
Dont hurta en l'estor, si commenche à capler.
Là commenche bataille, ne vos quier à celer,
Dont mainte belle dame convint puis à plorer
Et maint orfe pucele targier à marier.
[4814-4842] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. \
La bataille fa grans et richement férue
Et Segars de Monbrin gist mort sus Terbe drue.
Li chevalier al chisne li a l'arme lolue;
Après feri Gaudin qui tenait Pioche-Agûe
Cil fu bons chevaliers, s'ot la barbe chanue
A gués de Morèstin avait terre tenue,
.1. castel orgeillox sor l'ége de Corsue.
Por oc avoit li Saisnes sa grant broigne vestue,
Mais li fers al baron Ta faussée et rompue,
Si que del sanc vermel est la hanste empolue,
Que mort l'atrebuchié al travers dune rue.
Li chevaliers al chisne regarde vers sa drue.
Qui fu al chief d'un renc d'un siglaton vestue,
Sor une mule ambiant espaignole et quernue.
Ele voit son ami, tosli sans li remue :
« Sire propisses Dex, qui fesis Ciel et nue,
Garissiés hui celui qui m'onor m'a rendue! »
Li oroisons lîna delà franche moillier;
Por tel baron le fist qui li ot grant mcstier;
Car grant paine sofïrià s'onor desraisnier;
Et l'estors recommenche as brans forbis d'achier.
Li chevaliers le chisne, qui moult fist à proisier,
A s'ensaigne livrée à .i. son esquier,
Puis mist la main al brant dont li pons fu d'ormier
Venus est à Testor por ces adamager
Qui embuischié estoientporlui à detrenchier.
Si a féru .i. Saisne de l'espée d'achier,
Que l'elme li fendi el plus maistre quartier.
La coiffe de l'auberc ne pot mie trencliier;
12
178 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [4843-187 1]
Mais li cox al baron fist le lest cmbaiTicr
Et la toie desrompre et le chervel widier;
Ne l'eûsl mie mex tué à un levier.
A cel ester morurent tel v. c. chevalier,
Dont onques nul ne vit en atre, n'en mostier.
Mais cil de Covelenche, serjant et esquier,
Et li riche borjois et li bons almosnier,
Après la grant bataille i firent un carnier.
Tos les mors i ont fait verser et trebuchier,
.Puis i ont fait .i. comble à caus et à mortier.
Puis i firent après une crois estachier :
Encor la voit-on bien el chemin droiturier.
La bataille fu grans et li ester félon ;
Li chevaliers le chisne en apela Ponchon.
Avec celui arestent si .iiii. compaignon :
C'est Elinans de Mes et Joiffrois de Mascon,
Et Tierris de Lovain et de Monchi Dreon ;
Pais escrient « Nimaie de par le roi Oton ! »
A l'ensaigne escrier vinrent .v. c. baron,
Et ocient ces Saisnes, à force et à bandon ;
Des traitors parjurés font grant ocision,
Que li cheval se baignent de si que al feslon.
De Teschiele Segart, où ot maint mal félon,
N'en escaperent mais que .xxx. compaignon,
Et cil sont si bailli, com dire vos doit-on,
Li plus sains a colpé le nés ou le menton,.
Ou le poing, ou le brach, le pié et le talon.
Il ne s'enfuient mie por peiir de prison :
Ains volent à la mort avoir confession.
[4872-4900] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 17t)
Seignor, ce fii en mai, la première semaine,-
Que li pré sont flori et on les erbes faine,
Le chevalier le chisne avint moult bêle estraine;
De la bataille a prise l'eschiele premeraine.
Sa moilliers Beatris ne fu mie vilaine,
Ains vint à lui ambiant par mileu d'une raime.
Et fu assés plus bêle que fée ne seraine.
(c Sire, que faites vos? est vo chars tote saine? »
— Oïl, madolce dame, mais moult avons gi-ant peine. »'
— Sire ne t'esmaier, honor auras cbertaine;
Chil Sires l'aidera qui fist la Quarentaine.
Ja flst-il le pardon Marie Madalaine
Et si salva Jonas el ventre à la balaine ;
Por vos conmencherai Torison Karlemainc
Qu'il disoit em bataille^ quant on lachoit s'ensaigno;
Puis ne dotoit-il home en bataille prochaine;
Saint Selvestres la fist en celé Quarantaine
Que Jhesus jeiina quant il sist à la chaine;
Et puis en converti si la roïne Elaine
La mère Costentin dont l'ame devint saine.
S'a Buillon vos tenoie en ma cambre demaine,
Miex Tameroie qu'estre roïne, ne duchaine. »
Li chevaliers le chisne descendi de Ferrant,
Le destrier de Nimaie, que il paramoit tant^
Trestot environ luises chevalier vaillant,
Isnelement deslace son vert elme luisant,
Et sa coiffe abaissa sor s'espauUe gisant,
Par la dolchor del vent qui le vait refroidant.
Beatris descendi jus del mulet ambiant,
JSO LA CHAKSON DU CHEVALIER AU CYGNE [ i 90 1-4921)]
Son cors ot bien taillé et si fu de bel grani,
Ja de plus belc darne nus joglerres ne chant.
Li chevaliers le chisne la vait moult regardant;
De ses .11. bras l'acole do] cernent maintenant,
Plus dolcement la baise que mère son effant.
Es lor vos Galien, à esperon brochant,
Et sa riche bataille vint après lui poignant,
Le chevalier le chisne apela en oiant.
« Comment vos est,biax sire, dites moi vo samblanl. »
Et il li respondi : « Moult i somes perdant ;
De tote no bataille n'ai plus de remanant.
Li lor sont si bailli, par le mien esciant,
Ne s'en sont escapé ne mais .xxx. fuiant.
N'es fera hui mais liés nus joglerres qui chant. »
Galiens fu armé, s'ot Tensaignelachie;
Après lui vint poignant la bataille rengie.
Li chevaliers le chisne ot pensée aatie,
Car il avoit sa mie acolée et baisie.
Assés li venist miex c'adonc Teiist laissie !
Galien apela de parole envoisie :
« Sire, ceste bataille m'est avec vos jugie ;
Por noslre cors garder irai en Taramie
Mes gens remanront ci que moltest affeblie.
Lors monta sor Ferrant s'apela sa maisnie.
« Seignor, reposés-vos en ceste praerie ;
Conduirai Galien et sagrant chcvalchie
Desore en celé angarde en la voie enherniie ;
Des mors et des navrés est la voie jonchie
Ils ont en som Tangarde mainte ensaigne lacie. »
[4930-4957] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 181
Or aproche bataille dotée et resoignie
Dont mainte bêle dame fu dolente et irie,
Et mainte orfe pucele de marier targie.
Dès or fu Galiens en la garde montés,
Tos garnis de bataille et moult bien conréés.
Li chevaliers le chisne les en a apelés:
« Seignor, franc chevalier, ne vos desconfortés:
Li Saisne ont plus grant gent que nos n'avons assés;
Mais Dex nos secorra par les soies bontés ;
Car li drois en est noslre, de verte le savés.
Cil qui son droit deffent doit estre asseiirés;
En Deu ai ma créance, se vos les requières,
Qu'el desus en venrés, ja mar le doterés.
Gardés c'onor i ait nostre drois avoés,
Li niésTemperéor, qui nos a amenés;
Qui vis si laira prendre, jamais n'ert honorés,
Ne por lui ne sera ors ne argens doués :
Et se nus des lor chiet, à mort lues le mêlés
Et esroment li soit li chiés del bu sevrés ;
Et se Dex nos en jeté, que li camp soit fines,
Et que li camps soit nostre, ja mar en doterés,
Tos li gaains vos soit partis et devises;
Ja n'en ruis retenir .11. deners menées ! »
Cil li ont respondu : « Ja mar en parlerés ;
Ne vos en fauroit .1. por estre des membres.
Et cil qui s'enfura soit recréans clamés. »
Li chevaliers le chisne les en a merchiés.
Alsi fist Galiens, li vassax adurés.
182 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [i958-4978]
XXXIV
E«paulars de Gormaise recommence le combat. Il tue Galieu ; ses chevaliers
se précipiteut sur les Saisnes pour le venger.
OR VOS reconterai des glotons parjurés;
Chil Sires les confonde qui en crois fu penés!
Espaullars de Gormaise, li traîtres provés,
A .IL mil chevaliers est des autres sevrés;
Il n'i a cexd'aus tos ne soit entalentés
Del bien faire en Testor, puis qu'il sera mon lés.
Là peûssies véoir tans fors escus listés
Et mainte grosse lianste, dont li fers fu quarrés.
Or approche bataille, s'entendre la volés,
Jamais de tant de gent si fiere n'en orrés.
Or chevalche Espaullars à la chère grifaigne,
Et fu moult bien armés d'auberc et d'entresaigne,
Et d'escu et de lance et d"elme de Sardaigne;
S'otune espée chainte, qui fu faite en Bretaigne;
Li fevres qui la fist en la terre sobraigne
Ot à non Dionés, l'escriture l'ensaigne.
XXX. fois l'esmera por ce qu'il ne refraigne,
Et tempra xxx.ii., que nus hom qui la chaigne
En soit plus conquerans et qui en guerre maigne.
Malarars. j. marchans, qui fu nés en Bretaigne,
La vendi .c. mars d'or et par droite bargaigne,
[4970-5007] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 183
Et .XX. pailes de pris et .i. cheval d'Espaigne.
Gesar li emperere l'ot maint jor en demaine;
Engieterre conquist, Anjou et Alemaigne,
El France et Normendie et Borgoigne et Quitaigne,
Et Puille et Bogerie, Saisone et Moriaigne.
Or en est cil saisis qui nului nen adaigne ;
Por sa grant crualté en sanc sovent la baigne.
Et issirent d'un val s'entrent en une plaigne
Et voient Galien et sa riche compaigne,
Qu'il avoil amené de la cort d'Alemaigne.
Espaullars de Gormaise a escrié s'ensaigne ;
Et Galiens la seue, qui hardemens engraigne.
Li chevaliers le chisne li proie qu'il destraigne
Les barons deseschieles, que nus d'ax ne s'i faigne
Et voisent tôt serré contre la gent gritïaigne.
Plus de .0. graisle sonnent conlreval la campaignc.
]\e remanra hui mais que aucuns ne s'en plaigne;
Gomme qu'il en aviegne de perte ou de gaaigne.
Puis que cil des eschieles se sont entr'encontré,
Espaullars de Gormaise a son cheval hurté ;
De ses armes estoit richement achesmé;
Devant cex des eschieles a premiers randoné
Et Galiens laist corre, ne Ta pas refusé.
Une bende ot de fer en son escu listé ;
La feri Espaullars, ne Ta mie troé ;
Li fers glacha à mont, en l'oil Ta assené,
Droit parmi la chervele li a outre passé.
Puisl'empaint par vertu, si l'a mort cravcnté.
Quant le vit Espaullars, grani joie en a mené:
184 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5008-503GJ
Puis escrie sa gent : « Soies asseûré;
De cestui avons pais ; mar iert Imi mais doté
L'autre gent que il a avoc lui amené.
L'emperere ert ses oncles; n'ot mie cuer séné,
Quant celui li bailla que il set que moult hé.
Comment qu'il en aviegne, il l'a cher acaté. »
Li chevaliers le chisne al corage aduré
A entendu le cri; moult a son cuer iré;
Puis broche le cheval, s'a Tescu acolé;
Vait ferir Espaullart, le quivert parjuré.
Par desore la bocle l'escu li a troé.
Diables le gari qu'en char ne l'a navré,
Et lui et le cheval a el camp soviné.
Dont brochent d'ambes pars, n'i ot plus demoré.
Li chevaliers le chisne a son vis retorné;
Et vint à Galien, nen a mie oublié ;
Grant dol en ot al cuer, quant ne l'voit relevé;
il a mis pié à terre et puis l'a apelé :
« Sire, car remontés, por sainte cari té !
Ja se sont tôt vostre home as traïtor mcslé. »
Cil ne pot dire mot, qui gisoit ens el pré.
Li chevaliers al chisne a moult grant dol mené ;
Par grant amistié l'a et plaint et regreté :
« He! Galiens, biax sire, commal vos ai gardé!
Frans chevaliers cortois, et plains de grand bonté,
Cil Sire qui por nos ot le son cors pené
Ait merchi de vostre arme, par la soie bonté!
Puis Ta de son escu moli bien acoveté,
Et monta el cheval c'a estrief n'en sot gré.
[5O37-50GG] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. -fSo
Li chevaliers le chisne remonta sor Ferrant,
Le clieval dé Ximaie, que il parama tant,
Et vient en la bataille, moult tost esperonant,
Et vait ferir .i. Saisne sor son escu devant ;
Qnques pararmeiire ne pot avoir garant;
Tôt droit parmi le pis li mit le fer trenchant ;
Del cheval Tabat mort; puis si a trait le brant,
Et vait ferir .i. autre sor son elme luisant.
Aine coilïe ne aubers ne li furent garant.
Puis escrie « Monjoie! Baron, poigniés avant,
Vengiés votre seignor, le hardi combatant,
Galien le cortois, qui nos paramoit tant !
Jamais ne le verres sain ne sauf, ne vivant I »
Quant cil l'on entendu, moult furent dolosant;
Là peiissiés oïr une dolor si grant,
Sor les chevax se pasment plus de .c. maintenant,
Li chevaliers le chisne les vait réconfortant;
« Seignor, fail-il à els, entendes mon samblant;
Li cris, ne li plorers ne vos volt mie .i. gant;
Se vos onques Tamastes, or soit aparissant,
Qui or ne vait ferir ne le pris mie .i. gant. »
A cel mot laissent corre Bavier et Alemant ;
Ens esSaisnes se fièrent, n'es vont mie espargnant.
A ceste pointe furent li traïtor perdant
Tel .iiii .c. en quiéent, par le mien esciant.
Qui jamais ne verront ne feme ne enfant.
Li Saisne s'esmaierent, si s'en tornent fuiant ;
Plus d'une arbalestée les enmaine Ferrant.
Espaullars de Gormaise ot recovré sa jant ;
Quant il fu remontés, ne vait mie atendant,
ISG LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5007-5091
Ains a traite l'espée al ponl cror reluisant;
Qui il conseut à colp, il n'a de mort garant.
Hui mais orrés canchon s'il est qui la vos chant.
Puis que li Saisne virent lor seignor à cheval,
Tost revienent arrière, tôt le pendant d'un val.
Espaullars de Gormaise tint l'espée poignal,
Et vait ferir Gontastre, .t. chevalier loial;
Aine elmes ne ventails ne li fist retenal ;
Trestot l'a porfendu enfresi qu'el coral.
Cil cox fist esmaier maint chevalier loial
Et Saisne s'eslaissierent, li traiter mortal.
Li chevaliers le chisne, al cuer emperial,
A saisi il méismes s'ensaigne de cendal,
Que Galiens portoit en hataille campai;
Vait ferir Espaullart, le quivert desloial.
L'escu li a perchie par desos le hoclal.
Droit par mileu del pis li mist le fer roial,
Et l'ensaigne de paile et la hanste poignal;
Del cheval l'abat mort, puis escrie roial
L'ensaigne Galien, lor seignor nalural.
Là peiissies véoir .i. mortel batestal.
Puis c'Alemant oirent l'ensaigne lor seignor,
Galien qui fu niés le bon emperéor,
Là véissiés poins tordre et mener grant dolor.
Hel Dex, tant jentiex hom plora por lui le jor.
Li chevaliers le chisne lor a dit par amor ;
'( Venés ferir sor cex qui ont mort vo seignor! >>
Pui> vait ferir .1. Saisne en l'escu de color;
[5095-5123] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 187
Parmi l'escii li mist, Tensaigne painte à flor;
Del cheval l'abat mort; puis si a fait son tor.
Etescria s'ensaigne : « Ferés franc poignéor,
Car tuit i seront mort li malvais traïtor! »
Dont s'eslaissent sor els Alemant parfieror.
Qui donc véist les Saisnes morir à grant dolor,
Adont tornent en fuies li grant et li menor.
Or s'enfuient li Saisne, qui damleDex maldiet
Li plus hardis d'ax tos a péor de sa vie;
Ne torneront hui mais, se il n'ont autre aïe;
Lor seignor laissent mort enmi le praerie,
Cil les sevent al dos, qui n'es espargnent mie.
Maint pié et mainte teste i ont le jor trenchie;
Des mors et des navrés est la terre jonchie,
Tant cheval véissiés de Gascogne et de Frise,
Fuir totestraier, dont la sele est widie,
Li chevaliers le chisne fit une grant voisdie;
Ne volt mais encalchier sa genl en apercie
Car s'il mais les sevist il eûst fait folie.
Car Enors de la Perre à la chère hardie
Est ja issus del bos à sa grant compaignie
Et Josserans li fel o s'eschiele bastie.
.II. mile chevaliers ot chascuns en baillie.
Quant les fuians encontrent, n'i a nul qui en rie;
Del chevalier le chisne li content Taramie,
Qui lor seignor a mort par sa chevalerie.
Quant li Saisne l'oïrent, chascuns en brait et crie.
Li chevaliers le chisne, qui Dex soit en aïe,
Relorna en Tangarde o ses homes qu'il gie;
188 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5124-5152]
Espaullar a trové. qui moult oi félonie ;
Isnelement descent, trait l'espée forbie;
Bien sot qu'ele estoit bone et de grant seignorie.
Il la dona Ponclion qui puis l'ot em baillie.
Galien a trové sorTerbe qui verdie,
Li chevaliers le cliisne qui Jhesus benéie,
De son escul'avoit coverl: par cortoisie.
Sor .1. cheval le lievent entre lui et Elie,
Doi chevalier le lienent, qui ne peut, ne ne plie;'
Tant chevalcenl ensamble que lor gentont choisie;
Galien descendirent qui la force est falie;
De sanc et de suor avoit la bouche emplie.
Beatrisla corloise, qui tant fu eschevie,
Ses mains bat et detort et si plore et lermie,
Oïr puet-on la noise de prèb d'une traitie.
Li chevaliers le chisne les destraint et caslie:
« Seignor, laissiés vo plor, car ne valt une alie;
Si pensés del bien faire contre la gent haïe;
Car n'i a nul d'ax tos qui no mort n"ait pie vie. »
Seignor, oi' escotés que la canchon devise :
Li chevaliers le chisne tote l'ost asserise,
Qu'il n'i ot plor, ne cri mené en nule gise.
De bien faire les proie et semont et atise;
Et il ontrespondu : « Jà n"i aura faintise;
Miex volons tôt morir que faire coardise. »
Li chevaliers le chisne a une ensaigne prise,
Huon apele o soi, qui lenoit Roche-Bise;
L'ensaigne quil tenoit li a en sa main mise ;
De l'une des eschieles li a fait commandise;
■.Jl53-618r ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 189
Puis apela Guion, qui justice Falise,
.1. chastel orgeillox sor l'iaue de Tamise ;
L'autre li a livrée en l'onor S'. Denise.
Onques n'i et bataille que moult bien n'ait assise.
Josserans li traîtres a l'amgarde porprise,
Et Enors de la Perre qui en amers se lie :
N'en a .11. si félons dus qu'el règne de Frise,
.11. mile chevaliers ot chascuns en justise;
N'i a cil qui ne soit bien armés à sa guise ;
Et jurent damleDeu et le cors S'. Morisse,
Li pires, ne li meudres n'i aura garandise.
Hui mais orrés bataille s'il est qui la vos die ;
Onques par nis .1. home ne fu si bone oïe.
Enors et Josserans ont l'angarde montée,
N'avoit .11. plus félons dusqu'à la merbetée.
Moult par ont grant compaigne avoc els amenée,
.1111. mil chevalier; moult sont de grant posnée.
11 n'i avoit celui n'eûst la teste armée,
Et l'escu à son col et la lanche planée,
Et chaint son brant d'achier et la broigne endossée.
Là peûssies véoir tante ensaigne fremée ;
Des escus et des armes luist tote la contrée.
Li chevaliers le chisne ot sa gent acesmée :
Huges conduist Peschiele qui hardement agrée;
Et Josserans lait corre, s'a s'ensaigne escriée ;
Et Huges son cheval la règne abandonnée,
Vait ferir Josserant sor la large roée ;
Desos la bocle d'or li a frai te e: Iroée
Et la broinne del dos desrote et dessaffrée ;
190 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5182-5204]
Parmi le cors li mist l'ensaigne à or listée,
Del cheval l'abat mort; puis a traite Tespée.
Quant si home le voient, n'i ot jeu, ne risée,
Et brochent cFambes pars, sans nule deraoréc;
Là peûssiés véoir tante broigne faussée.
Et maint pié et maint poing, mainte teste colpée,
Et maint riche cheval dont la sele est tornée,
Dont li seignor sont mort et gisent en la prée.
A Enor fu molt tost la novele contée
Que Josserans est mort, Tarme s'en est alée.
Quant Enors l'entendi la color a muée,
.1111. fois se pasma en la sele dorée.
Là ot por Josseran mainte lerme plorée.
Et Enor ot sa gent moult bien entalentée.
Et escria s'ensaigne et vint à la meslée,
Et vait férir Hugon qui l'ensaigne a portée.
Le pis li a trenchié, le cuer et la corée;
Puis Fempaint par vertu ; cil caït en la prée.
Puis vait ferir .i. autre del trenchant deTespée;
Mort l'abat del destrier envers en mi la prée,
Onques puis celé eschiele ne pot avoir durée;
Tote fu desconfite, morte et desbaretée.
Qui fuir ne s en pot, moult ot maie vesprée.
[5205-Ô220] ET DE GODEFIIOID HE BOUILLON.
XXXV
Combats contre Enor de la Pierre, Mirabel, Fouchars et Garuitr.
Béatrix tombe entre leurs mains.
QUANT sont mis à la fuite li home Galien,
Et Guis qui tint Falise ne s'alarge de rien ;
\ins broclie le cheval, va ferir Marsien,
Del cheval Tabat mort, dont cria Si Aignien :
Et tôt cil de s'eschiele le refirent moult bien.
Es-Yos par la bataille apoignant Lucien
Et Enor de la Perre etMasselin le Chien :
N'a plus foi en nul d'ax qu'il a en .i. païen.
Les chevaus laissent corre, chascuns abat le sien.
Et Guis cries'ensaigne, vait ferir Abien,
.1. félon traïtor chenu et anchien ;
De l'escu li trencha les ais et le mairien ;
Parmi le cuer li mist le fer galacien ,
Del cheval l'abat mort, voiant Espérien,
Et Guis relaisse corre, vait ferir Urien,
.1. novel chevalier; fiex fu Eufemien.
.1. frère avoit o lui, c'on claime Clarien,
Et Guis le vait ferir sor l'escu bellissen ;
Ne li valut l'hauberc le montant d'un sarmen ;
Ne l'eùst mie miex tué à i mairien.
Adont s'escria Guis : « Or i ferés, li mien,
En Tonor damleDeu, le roi cclestien ! »
192 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5227-5256]
Seignor, or escotés canchon de grant barnage,
Enors crie s'cnsaigne et broche son aufage;
Et fiert .1. chevalier sor relme de cartage;
Mort l'avoit abatu très en mi le praage.
Si home laissent corre, n'i font long arestage;
Des homes Galien i font moll graut damage;
A cel poindre en caïrent plus de .c. en Terbage.
Guis, ne si compaignon ne fesissent estagê,
Quant lor saut .i. eschiele, qui a bon guionagc,
Li chevalier le chisne a Taduré corage.
Et vait ferir Enor en la florie (arge.
Onques li blans haubers ne li fist retenage;
Aulresi li deront com ce fust une sarge,
Parmi le cors li met Tanste et Tensaigne large;
Puis Tempaint par vertu et cil prent trebucage.
Dont escrie Monjoie par molt grant vasselage :
«Ferés, franc chevalier, si vengiés vo lionlage,
De cex qui nos ont mort nosire droit seignorage! »
Quant cil oent parler de Galien le sage,
Lor chevax laissent corre, plus n'i ot demoi-age.
Là pciissies oïr tel noise et tel criage,
Li traïlor i muèrent à dolor et à rage.
Josserans et Enors sont mort par lor otrage;
Tel dol maine chascuns, à poi que il n'esrage.
En fuies sont lorné parmi .i. val ombrage.
EtMirabiax chevalche o son riche barnage,
EtFoucharsli traîtres le seut, qu'il ne se large,
Et Garniers avoit \k trespassé le boscage;
.II. mil. chevaliers ot chascuns en guionage,
Et sont molt bien armé, sus bons chevax d'arage.
[S257-5284] ET DE GODEPROID DE BOUILLON. -193
S'or n'en pense Jhesus et la saintisme ymage,
Del chevalier le chisne nos i feront damage,
La testai laissera, se il poent, en gage.
Beatris li tolront, qu'il prist en mariage;
Ja, jo quit, ne tenra Buillon en iretage.
Mirabiax de Tabor et Fouchars de Riviers
Orent en lor compaigne .un. mil chevaliers,
Et Garniers les sevoit, qui venoit par deriers ;
Cil en avoit .ir. mil, armés sor les destriers;
Chascuns estoit traîtres et fels et reneiers
L'ariere garde fait des quivers aversiers,
Li chevaliers le chisne, qui tant fut prox et fiers,
N'en avoit mie o lui entretot .m. milliers,
Et .v.c. en avoit avoc les esquiers.
Chil gardoient lor dame et mules et somiers.
Li Saisne gisent mort par ces amples sentiers;
Ausi fait Galiens, qui tant fu bons guerriers;
VII. mil contre .m. c. n'est pas camps droituriers.
A cel estor en iert moult grans li emcombriers.
S'or n'en pense Jhesus, li pères droituriers,
Li chevaliers le chisne aura tex destorbiers
Ja ne verra Buillon, nen en iert iretiers.
Mirabiax et Fouchars chevalcent fièrement;
Et Garniers vient après, le pas moult bêlement.
En sa compaigne avoit maint dan sel de jovent
Et lor arrière garde les seut moult fièrement.
N'estoitmie en sus d'ax .11. trailies d'arpent.
Li chevaliers le chisne et sa gens les entent,
43
i94 LÀ CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5285-5314]
De tos sens les voit sordre, mouU par i ol grant jent.
Jhesu Crist réclama de cuer escordement,
Dont plora de ses iex moult angoissosement;
Dont broche et esperone, Tescu en canlel tant,
Et fiert .1. chevalier sor Tescu à argent :
Droit par raileu del cuer le bon espié li rent,
Del cheval l'abat mort à la terre sanglant,
Et sa gent vient poignant après lui fièrement.
Li Saisne lor revienent maint et communalmenl,
Car moult orent grant force, si n'es dotent noienl.
De lances et d'espées i fièrent durement;
Plus de .c. en ont mort à cel envaiement ;
Del camp les ont fors mis par lor efforcement.
Li chevaliers le chisne guencist premièrement,
DamleDeu en jura et le cors S' Climent,
Que s'uns seus s'en fuit mais, il le fera dolent.
Quant il Forent oï parler si cointeraent,
Aine n'en i ot .i. sol qui ne s'en espoent.
As Saisnes sont guenchi adont iriement.
Li chevaliers le chisne esperone forment
Et vait ferir Fouchart, qui li cors Deu cravent !
L'escu li a perchié et Tauberc li desment,
Par selonc le costé le bon espié li rent.
Diable Font gari, quant en char ne le prent ;
Ou il volsist ou non, del cheval le descenl.
Chil resali en pies moult efïrééemcnt.
Li chevaliers le chisne li revient fièrement,
Isnelement s'abaisse, parle nasel le preiil,
A .iiii. chevaliers fu livrés voiremenl ;
Onques ne pot avoir .f. sol secorement.
[5315-5343] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. lOb
Li chevaliers au chisne n'ot nul reposement ;
Il escria s'ensaigne moult efïorciemcnt.
Puis se fièrent es Saisnes, n'es espargnent noionl;
Maint en i ont ocis abandonéenient ;
En fuies sont torné, dam le Dex les cravent!
Aine de si à Garnier n'i ot arestement.
Quant il les voit fuir, moult ot le cuer dolent.
Il escria s'ensaigne à sa vois clerement,
Et broche son cheval, qui ne cort mie lent.
Et fiert .1. soldoier qui fu nés à Clarvent,
Que Tescu li percha et Tauberc li desment;
Tant com hanste li dure del cheval le descent,
Et tôt cil de s'eschiele refirent ensemenl.
Là peûssiés véoir .i. si fort caplement
Et tel plor et tel cri et tel dolosement;
Et l'uns crie son frère et Taulre son parent,
Plus de mi) chevaliers i furent mort sanglent,
Qui aine n'orent confesse, ne benéissement.
Li chevaliers le chisne abaisse durement;
De tote sa maisnie ne sont remés que cent,
Qui tôt ne soient mort à dol et à tormenl.
Quant il virent la force, grans péors les enprenl ;
En fuies sont torné, corechox et dolent.
Li chevaliers le chisne irestorne moult sovenl,
Plus de .X. en a mort par son cors solement;
Mais or li ait cil qui fist le firmament,
Que poi puet faire .i. home encontre tant de gonl.
Or chevacent li Saisne, qui Dex doinst encombrier !
Mirabiax de Tabor chevalche el chief premier
190 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [534i-537 3]
Et escrie ses homes : « Ferés, franc chevalier,
Mar en i lairés .i., serjanl, ne esquier.
Li chevaliers le chisne trestorne le destrier ;
Vait ferir 3Iirabel sor Tescu de quartier ;
Outre li mist le fer et l'anste de pomier ;
La broigne fu tant fors ne la pot empirier;
Tôt estordi l'abat sor le col del destrier.
Anchois qu'il s'en peùst arrière repairier,
Ot Saisnes entor lui assez plus d'un millier.
Sor Tescu le ferirent là .un. chevalier :
Et .111. sor son hauberc, qui l'quident trebuchier.
Chil s'afiche es estriers, qui le corage ot fier;
Aine ne 1' porent movoir ne plus que .i. mostier;
Puis a traite l'espée, qui moult fist à proisier.
Le premier a féru, ne l'volt mie espargner,
Que l'elme li colpa à tôt le hanepier.
Le sanc et la chervele li fist as pies raier.
Puis referi .t. autre de l'espée d'achier;
Trestot Ta porfendu enfresi qu'el braier.
Qui véist le baron les Saisnes martirier,
Por noient ramentust RoUant, ne Olivier.
Ausi com li aloe fuit devant l'esprevier,
Fuient cil devant lui; ne l'osent aprochier.
Tel voie fait li bers al brant forbi d'achier,
Que moult bien .i. grans car s'i peiist carier.
11 s'est d'ax départis, qui que s'en doie irier,
Et vint droit à sa gent où il n'a qu'esmaier.
Quant il Forent choisi sain et sauf et entier,
Ne l'fesist-on si lié por l'or de Montpeslier.
Et Mirabiax estoit montés desus Templier,
[5374-5402] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. {'.)!
.1. moult riche cheval et corsu et plenier;
Puis est venus as Saisnes, n'i volt plus detriier,
Et escrie ses homes par le cors S^ Richier :
« Mar en lairés aler le gloton paltonier,
Qui mon oncle m'a mort, que tant avoie chier! »
Chil laissent corre après, ne volent detriier.
Làpeûssiés véoir maint cheval estraier,
Et tant vassal à terre ocirre et detrenchier ;
Ja d'autre raenchon n'i lairont ostagier.
Lors furent si espars c'en n'en pot nul baillier ;
Dusc'à l'arriére garde ne finent de cachier.
Iluec quident avoir Alemant recovrier;
Mais que feront .iii.c. encontre tant millier?
S'cr n'en pense cil Sires, qui tôt a à jugier,
Li chevaliers le chisne a perdu sa moillier.
Li chevaliers le chisne est à sa gent venus;
V. c. chevaliers furent as bians haubers vestus,
De .VII. mil que il ot avoc lui esmeiis;
Tôt sont li autre mort, ne l'en est remés plus.
Li chevaliers le chisne a apelé ses drus :
«L Seignor, secorés moi, por Deu qui maint là sus!
Se jo pert ci ma feme, dont sui mors et confus. »
A icest mot s'eslaissent es Saisnes mescreiis ;
A lot le premier poindre en ont .c. abatus.
Là ot maint hauberc frait et percliiés tans escus;
Et tans elmes froissiés, tans clavains descosus,
Li Saisne s'esmaierent, si se Iraistrent en sus;
Dusqu'en Tarière garde, là les ont embalus.
Chil laissent corre à els les bons chevax crenus;
l'J8 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5i03-64 3l]
Adonl fu li cslors moult ruistemenl férus,
E Dex 1 tant cox i ot don es et recheiis !
Garniers et Mirabiax s'escrient à vertus :
« Ferés, franc chevalier, mar en ira jus nus :
Ocliiés lot à fait et joules et chenus! »
Li Saisne s'esbaudissent, lor efforsest qucûs;
A cel poindre qu'il firent en ont .c. abatus.
Là peiissiés oïr et tex cris et tex bus;
S'or n'en pense cil Sires, qui el ciel fait vertus,
Perdue iert Beatris; ja n'en aura refus :
Mais cil en pensera qui maint el ciel lassus.
Quant li Saisne orgeillox, qui li cors Deu maldie,
Orent Tarière garde rompue et départie,
Li chevaliers le chisne vint poignant à s'amie.
Et escria s'ensaigne, sa compaigne ralie;
Encor ot .iii.c. homes de moult grant seignorie,
Armés sor les chevax d'Espaigne ou de Rossie ;
Mais moult ont poi d'efTors contre la gent haïe;
Car Mirabiax chevalce à sa grant ost banie,
Et Garniers li traîtres qui les chaele et gie.
Cist doi conte orgeillox sont plain de félonie;
.VII. mile chevaliers ont en lor compaignie.
Mirabiax de Tabor lor commanda et prie :
« Seignor^ or del bien faire, ne vos atargiés mie ! »
Puis brochent les chevax aval la praerle;
Al chevalier le chisne ont fait une envaïe
El li bers vint encontre l'ensaigne desploïe.
Et vait ferir .i. Saisne sor la large florie,
Par desore la bocle li a frai te et croissie;
[5432-54G1J ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 199
El cors li met la lanche cl rensaigne polie,
Del cheval l'abat mort; l'arme s'en est partie.
Puis mist le main al brant, qui luist et reflambie,
Et fiert j. soldoier sor felme de Pavie,
Trestot Ta porfendu enfresi qu'en Toïe,
Puis se fiert en la presse, comme beste esragie ;
Qui il ataint à colp il n'a meslier de mire.
Par là où il s'en vait li rens en aclarie ;
Et si home refierent qui n'es espargnent mie ;
Des homes Mirabel est la place jonchie;
Quant dans Garniers lor saut et sa chevalerie.
.im. mil sont et plus; moult ol grant compaignie.
Del bon cheval corant a la règne lasqiiie,
Et fiert .1. soldoier qui fu nés d'Ionie.
Le fer li mist el cors et la hanste fraisnie.
Puis escrie s'ensaigne : « Ferés, bone maisnic!
Li chevaliers le chisne n'emportera la vie. »
Li Saisne laissent corre tôt à une bondie;
Cil de Buillon s'esmaient que lor force est [allé.
Li chevaliers le chisne en plora et lermie;
Ou il le voille ou non, sa feme i a gerpie.
Mirabiax laisse corre, par le frain l'a saisie ;
Ne fust mie si liés por tôt l'or de Hongrie ;
Et Garniers les encalce dusc'à Roche- Burnie.
llueques a trovo tote l'esquierie;
Ghil gardent les somiers et les muls de Surie;
Li Saisne i gaaignerent moult plus que jo ne die.
Onques puis n'es cachèrent ne leue, ne demie.
Garniers et sa compaigne est ariere vertie,
A Mirabel assamblent qui Beatris en guie.
200 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5462-5487
Ele detort ses mains, forment se plaint et crie,
Regrete son seignor et sa grant corloisie :
(( Ahi! tant mar i fustes, frans hom de sainte vie,
Com petit ai eii de vos la druerie ! »
DamleDé reclama le fil sainte Marie;
Puis dist une orison à haute vois série :
Par ces .11. nons Tapele EJoï et Elye :
« Sire, qui suscitas S' Ladre en Betanie,
Qui lote avoit la char coverte et sepelie,
(Tant avoit jut en terre, moult près estoit porrie)
Et Daniel l'enfant qui, par grant desverie,
Fu getés as lions en la fosse enhermie ;
.VII. jors fu avoc els, ce dist la prophesie;
Sains et saufs en issi, c'ainc n'i ot char blaismie;
Puis fu sainte Susane par son grant sens garie,
Qui li faus jugéor voiront tolir la vie,
Por tant que ne voloit soffrir lor legerie.
Sains Daniax, li enfes, i fit moult grant voisdie;
La dame délivra qu'à tort orent saisie.
Ainsi com ce fu voirs, Pater Azonaïe,
Si me salves celui qui j'ai m'amor plevie,
Et garissiés mon cors que n'i soie honie ! »
MirabiaK et Garniers li tornent à folie;
Tôt ce que va disant ne prisent une alie,
Mais ja ains ne verra li ore de Compile,
Li plus hardis d'ax tos volroit estre à Pavie.
[5488-5509] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 201
XXXVI
Une hirondelle vient se poser sur le casque du chevalier au Cygne. Elle lui
promet le secours de Dieu. Il est vainqueur, Retour chez l'empereur Othon.
Obsèques de Galien.
OR s'en vait Mirabiax, s'enmaine la dansele,
Et ele crie et plore et se claime mesele ;
Moult demaine grant dol, sa main à sa maissele.
Li chevaliers le chisne, et sa gent qu il chaele,
Se furent arresté ens el val de praele
S'esgardent Mirabel et sa maisnie isnele,
Qui s'en vont chevalchant, s'emmainent la pucele.
Li chevaliers le chisne et sa maismie bêle
Regretent sa moillier, por poi chascuns ne derve.
« Ahi ! tant mar i fustes, amie dolce et bêle ! »
Et tant fort li destraint li cuers sos la mamele,
Que d'angoisse se pasme sor l'archon de la sele.
Si s'afiche es estriers qu'il ne chiet, ne ne verse.
Atant es vos venu une blanche arondele;
El pomel de son elme ot une parressele ;
Là s'asist li aronde, de ses eles ventele;
Oiant trestos, li dist une vraie novelle:
« Ses tu, va, que te mande la veraie pucele.
Qui roïne est des angles, et des rois damoisele ?
Que tu retornes tost; va secorre fancele.
Ghil te verra aidier qui tos li mons apele. »
Quant l'entent li vassax, tos li cuers li sautele ;
2Q2 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5510-55^8'
Ne fusl mie si liés por lot l'or de Suiele.
Il saisi .1. espié, dont trenclie la lemele;
Li chisnes l'amena o lui dans la nacele,
Tôt contreval le Ring desi en la gravele :
Ne l'donast por tôt For qui'sl à Ais-la-Chapele.
En Tansle ol une ensaigne, qui luist et eslincele:
Sa bataille restraint contreval la praele.
A tant es vos poignant 3Iilon de la Tornele,
Et Ponchon de Buillon et Yvon de Suiele.
Onques n'iot parlé de son, ne de viele.
Li chevaliers le chisne lor dist tele novele
Dont mainte grosse lance vola puis en astele.
Li chevaliers le chisne ot sa gent acesmée
El distmex velt avoir Tarme del cors sevrée,
Qu'ensi en laist mener Bealris s'esposée.
Puis lait core Ferrant, la règne abandonée,
Et si home le seveut, chascuns lance levée.
Aine dusc'as traïtors n'i ot fait arestée.
Li chevaliers le chisne a sa gent escriée,
Et vait ferir .i. Saisnesor sa targe llorée;
Par desore la bogie li a fraite et troée;
El cors li mist le fer de la lanclie planée;
Tant com hanste li dure l'abat mort en la prée;
Et si home i refierent, sans nule demorée.
Là ol maint colp féru et de lanche et d'espée.
Li chevaliers le chisne n'i eûst ja durée,
Se Dex ne li aidast et sa vertu nomée.
Seignor, or escotés miracle enluminée,
Que Dex fist por celui qui Beatris agrée.
[5539-55G81 ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 20:
Enlie les Iraïtors avale une nuée ;
De celé nue issoit une neulle enarsée,
Qui si a les félons laveiie Iroblée
Que il ne se conurent , si fu None passée,
Ains ocist li .i. Tautre de la genl forsenée.
Là recliurent li père des fiex mainte coléc.
Et li fil de loi" père ; c'est vérités provée.
Li chevaliers le chisne a sa gent apelée :
« Gardés ne vos dotés, france gent honerée;
Che fait Jhesus por nos, en qui j'ai ma pensée ! »
Quant si home Toïrent, grant joie en ont menée.
Onques n'en i ot nul sa forche n'ait doblée :
Des traïtors parjures ifu gransla meslée,
Et no gent laissent corre à els de randonée.
Là peûssiés oïr tel noise et tel criée,
Mainte teste et maint poing i ot le jor colpée.
Beatris fut rescosse à icele assamblée.
Li chevaliers le chisne Ta Ponchon commandée
Sor les iex de son chief, que moult bien soit gardée.
Puis laist corre Ferrant s'a s'ensaigne escriée;
Vait ferir Mirabeï sor la targe roée :
Desos la bocle d'or li a fraite et troée.
La broigne fu tant fort ne fu pas entamée,
Tôt estendu l'abat par dejoste une arée;
Nient plus que s'il fust mors n'a parole donée,
Pris fu et retenus à sa maie eiirée.
Garniers torna en fuies, qui Tensaigne a portée,
Et li Saisne après lui tote une randonée.
Chil lessevent al dos, qui li ferirs agrée.
Là lor convint soffrir une maie jornée ;
204 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [55G9-5596]
Tote lor gent i fu morte et desbaretée.
Li chevaliers le chisne et sa gent honerée
En ont .G. retenus de la gregnor posnée.
Dès or s'enfuit Garniers corechox et pensis,
Et si home après lui, dolent et entrepris.
Li chevaliers le chisne fu moult prox et hardis;
Fièrement les encalche, o lui .c. fervestis.
S'auques durast li jors, ja n'en alast .i. vis ;
Mais la nuis les aproche et li jors est finis.
Li chevaliers le chisne est arrier revertis
Et si home avoc lui, qui le champ ont conquis.
Ensamble o elsamainent de chevaliers c. pris;
Moult fu grant li avoirs qui iluec fu conquis.
L'estoire le raconte, si le dist li escris.
Des .VII. comtes félons dont Tagais fu bastis,
N'en eschapa qu'uns sols ne fust ou mors, ou pris;
Chest Garniers qui s'enfuit arrière en son païs.
De .XV. mile Saisne, dont il estoit servis,
N'en remaine avec lui ne mais que .xxx.vi.
Forment vait regretant les mors et lor amis.
Or tairons des félons qui li tors a bonis.
Si dirons de celui à qui Dex est amis.
Li jors est defenis, la nuis est parvenue ;
Li chevaliers le chisne repaira o sa drue;
Ses prisons en amaine, sa bataille a vencue.
Quant Beatris le voit, grant joie en a eiie;
Quant li bers fu à pié, lés lui est descendue.
Son elnie deslacha, sa coilïe a abatue;
[5597-5G25] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 205
Beatris sa moillier o sa manche l'essue,
Puis le baise .c. fois, que n'en est retenue.
Aine la nuit ne menja de poivre, ne de grue,
Ne de pain en ferine, ne d'autre créature,
Dusc'à la matinée, que l'aube est apparue.
Lors pristrent Galien, dont dolorslor argue;
Si le cors ont lavé et covert qu'il ne pue ;
Dedans .i. dras de soie ont la char encosue.
.11. perches ont colpées d'une espée molue
S'en firent une bière et d'erbe et de lichue;
Puis .1. mistrent celui dont la vie est issue. 5
Hé dex! le jor i ot mainte terme espandue;
Tant chevol, tante barbe et sachie et rompue.
Seignor, or escotés gloriose canchon :
Quant tant orent parlé ensamble li baron,
Li chevaliers le chisne, qui cuer ot de lion,
A fait laisser le cri et la dementison.
L'or eschec départirent sans noise et sans tenclion ;
Les prisons envolèrent l'emperéor Olon ;
Tôt si com li plaira en pregne venjoison.
A Nimaie repairent Alemant et Frison ;
Galien 1 portèrent, le fil au duc 3Iilon.
Li chevaliers le chisne s'en ala à Buillon,
S'a le castel saisi et l'onor environ;
Etchil de Covelenche, et serjant et guilon,
Firent faire un carnier, que de fi le set-on,
Ens portèrent le cors par bone entension,
Que n'es menjucent leu, ne serpent, ne gripon.
Puis la comblirent tôt desus comme maison:
206 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5G26-5655]
Che lesmoigne la gent de celé région :
Encore est sus la crois par faire mostroison.
Et Aleman chevalchent à force et à bandon ;
Aine desi à Nimaie n'i oL arestoison.
L'emperéor troverent là sus en sa maison ;
Son domage li content et sa perdision.
Quant il les entendi, si baissa le menton ;
Lors est coru al cors et il et si baron,
Puis le fist descovrir, por véir sa fachon.
Quant il choisi la plaie, plus fu noirs d'un charbon,
Li cuers li est falis, si vait en pasmoison.
Si home le sostienent entor et environ;
Puis emportent le cors el palais Lucion.
Hé Dex ! cel jor i ot si grant procession,
Tant moine, tant abé de grant religion.
Avoc els fu li vesques c'on apeloit Simon.
Vigille i fu cantée etCommendassion,
Entre lui et les clers de sa sugeption.
Et li prinche ploroient entor et environ :
Galien regretoient coiement à bas son,
Et prient cel Seignor , qui soffri passion,
Que il li fâche à l'arme et merchi et pardon.
Tote nuit Tout gaitié dusc'à l'esclairoison ,
C'a saint Martin remportent li prince el li barou,
Li vesques canta messe par grant devoscion ;
Et puis Font enfoï al mostier S^ Sanson,
En .1. sarcus de marbre, qui fu de grant renon ;
La lame fu taillie en Tovre salemon.
Sur lor dos le sostienent .iiii. petit gaignon;
Onques n'i ot le jor ne prestre. no clerchon,
[5656-5684] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 207
Qu'on ne donast besan, ou or fin, ou mangon.
Dont furent en la sale amené li prison.
Mirabel ont livré l'emperéor Oton,
Et Gontart le traître et Fochart le félon ;
Puis se laissent caoir à ses pies à bandon.
L'emperéor offrirent moult bêle raenchon;
Mais il en a juré le cors. S' Lasaron,
N'en prendroit Orliens, ne Chartres, ne Soisson.
Otes li empcrere demande as mesaigiers
Comment fu commencliiés li grans estors pleniers,
Où Galiens fu mors, li prox et li legiers.
El Girars li raconte et Heues et Rainiers,
Que Saisne les gaiterentes vax des oliviers.
(( vil.- contes i avoit et orgueillox et fiers;
Asselins li prevos (qui dex doinst encombriers!)
Nos avoit tos Irais li quivers pautonniers,
Tuit fuissons mort et pris, se ne fust .1. destriers,
Par qui Dex nos gari, li verais justichiers.
Li chevaliers au chisne desconfi les premiers.
En l'autre l'eschele après nos vint nos encombriers;
Galiens i fu mors, nostre gonfanoniers;
Al chevalier le chisne fu puis nos recovriers;
Onques ne fu veùs .1. si fais carpentiers;
Ausi les delrenchoit comme fait li fauquiers
Les espis en aoust, que on doit enmoihier.
A lui ne valut riens RoUans, ne Oliviers,
Ne Guillaumes d'Orenge, Sanses, ne Engeliers;
Aine de tos les .vu. contes n'escapa que Garnier.>.
Amené vos avons plus de .c. prisoniers,
50S LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5685-5705]
El si i a avec .11. des plus liauls princhiers.
Mirabiax de Tabor et Fouchars de Riviers.
Vés leschi devant vos, faites en vos quidiers. »
Devant Temperéor furent agenoilliés
Et li crient merchi, que il ait d'ax pitiés;
Offrent lui raenchon d'avoir et de deniers,
D'or quit et de mangons et de bruns pailes chiers,
Et si seront si home à tosjors volentiers.
Mais il en jure Deu, qui'st verais justichiers,
N'en prendroit Orliens, ne Chartres, ne Poitiers.
Mirabiax fu destrais à coes de destriers
El Fouchars josle lui qui fu crues et fiers;
Et les autres fist pendre al mont des oliviers :
Selonc le lor servi.sre lor rendi lor loiers.
XXXVI T
Lp chevalier au Cygne va à Bouillon, reçoit l'hommage de ses vassaux.
Beatrii met au monde une fille, la belle Ydaiu. Un songe leur annonce
de nouveaux malheurs.
SEiGNOR, de cest affaire le lairai ore ester:
Qui (raison porcache bien le doit comperer.
Tex quide bien autrui honir et vergonder,
Qui tresparmi son cors le convient trespasser.
Del chevalier le chisne vos voil huimais conter,
Qui Buillon a saisi comme jentiex et ber.
Des princes de s'onor se fist aseûrer,
[ô70G-.^736] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 209
Les pers et les fiévés le fist moult bien jurer
De loiallé tenir et de foiagarder
A lui et à son oir, se Dex li velt doner.
Volentiers li otroient, sans noise et sans crier.
Tôt devinrent si home, ne s'en puet mais doter
Qu'il li doivent falir, tant con pourront durer.
Il les maintint en pais, n'en volt .i. adamer ;
A major, n'àprevost n'es laissa aine grever;
Onques à veve feme ne volt taille rover ,
iS"à orphelin enfant sa terre relever ,
Nemalvaise costume ne volt aine alever;
Anchois les abati, s'il en oï parler.
Aine ne volt autrui terre ne ardoir, ne préer,
N'onques ne volt aucun à tort desireter,
Abeïe destruire, ardoir, ne violer;
Anchois les honeroit et faisoit alever.
Ne messe, ne mâtine ne lui puet escaper.
Sovent vait en rivière por son cors déporter,
Et en ces grans fores et cachier et berser.
Dex! en sa cort avoit tant vaillant bachelier,
Qui servoient por armes avoir et conquesler.
A teste S^ Johan, que on doit aourer,
En afait lijentiexxx. et v. adober,
Por efforchier sa cort et por lui honerer ;
Es prés defors Buillon alerent beborder.
Beatris la duchoise, sa moillier al vis cler,
Sor une mule ambiant s'i est faite guier.
Les noviax chevaliers véoir et esgarder.
La quintaine ont drechie, por lor cors esprover,
Tôt le jor s'eshanient desi à l'avesprer.
u
210 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [573G-57G4]
Li chevaliers le chisne, qui tant fait à loer,
Les renmaine àBuillon, si les fait osteler.
Quant li mengiers fu près, si sont aie soper ;
Aine n'i ot cantéor, jogléor, menestrier,
C'on ne donastmantel, ou bliaut, ou cender,
Palefroi, ou ronchi, si bien les fist loer;
Cil vont as autres cors, n'ont cure d'arester;
Si content son barnage, ne le volent celer ;
Totparolent de lui, dusqu'en la roge mer.
Et la franche duchoise commencha à peser;
Ses termes est venus que devoit enfanter.
Or la puist Jhesu Cris à joie délivrer!
Moult par fu la duchoise de son mal adolée,
Anchois que ele fust de son mal délivrée,
Le jor i ot por lui mainte larme plorée.
Li chevaliers le chisne en prie, à recelée,
DamleDeu et sa mère, parveraie pensée,
Qu'il delirt à honor Bealris s'esposée.
Tant traveilla la dame et tant se fu penée,
Que la sainte ore vint que Dex ot commande''e :
La dame se délivre, par bone destinée.
D'une joule pucele, qui moult fu honerée.
Quant la novelle vint, grant joie fu menée;
L'abes de saint Droon Ta tenue et levée
Et uns sains archevesques, ce fu vertes provée,
Par non de saint Baptesme l'ont YDAIN apelée.
Puis l'a-on à grant joie arrière raportée.
He Dex ! ele fu puis de si grant renommée !
Moult fut seignorilment et norrie et gardée.
[57G5-5793] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 211
Et la duchoise jut en sa chambre pavée,
De sandax et de porpres moult bien encorlinée.
Li chevaliers le chisne en est en grant pensée,
De boivre et de mengier Ta souvent regardée;
Duscà son terme jut, puis si est relevée.
He Dex! com ele fu richement achesmée I
A moult riche compaigne est al mostier alée.
De sor Tautel a mise une porpre fresée,
Puis s'en rêvait arrière, quant messe fu cantée.
Des barons de la terre i ot grant assemblée,
Riches furent les noces en la sale pavée;
Ce samble qu'ele fust de novel mariée.
Moult menèrent grant joie desi à l'avesprée.
Quant il orent mengié, la sale ont délivrée,
A lor ostex s'en vont, sans nule demorée.
Quant la nuit fut venue et ils orent mengié,
En lor ostex en vont, haut et joiant et lié,
Dusc'à la matinée que il fu esclairié;
Al mostier sont aie moult bien appareillié.
Quant messe fut cantée, si demandent congié,
A lor maisons repairent, ne s'i sont detrié.
Li chevaliers le chisne, qui Dex a essauchié,
Repaire en son palais de fin marbre entaillé.
Et la duchoise o lui, qui le cors ot deugié.
Moult moslre li .i. l'autre grant samblant d'amislié,
Et font Ydain norrir par amor, sans fainlié ;
Moult a bien son aage et son tans emploie.
Quant Tentes ot .un. ans, moult ot sens encarchié.
Plus c'autres n'a en .vu. Dex li a enseignié,
212 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5794-S822]
El li sains Esperis li avoit encarchié.
Dras ot à sa mesure d'un samit deliié
Et sollers entaillis à forme de son pié.
Ses père en a forment damleDeu deproié
Qu'il li envoit honor par la soie pitié :
Si aura ele voir; Dex li a otroié.
Seignor, or faites pais, por Deu le vos requier :
D'Ydain la demoiselle le voirai ci laissier;
Quant lex verra del dire, bien saurai repairier.
Li chevalier le cliisne, qui moult fist à proisier,
Une nuit se seoit dejoste sa moillier;
Si a songié .i. songe mirabillox et fier,
Que tôt entorBuillon croissoient bois plenier.
De l'un des bois issoient .iiii. lion corsier,
Et d'autre part .m. ors, dressé corn aversier,
Et doi dragon volant, qui les font esmaier.
En après lui venoient et viautre et lévrier !
Che li samble qu'il fussent plus de .xxx. milliei'.
Ses chastiax et ses viles voloient eschillier ;
A Buillon repairoient, por la vile assegier ;
>"i laissent à ardoir ne glise, nemostier.
11 s'en issoit armés sor .i. corant destrier :
En sa compaigne estoient plus de .xxx. millier.
.1. des lions feroit de Tespée d'achier;
La teste en fist voler, c'ainc n'i ot recovrier ;
Li autre troi lion, l'aloient embrachier,
X'i valoit sa defîense le montant d'un denier ;
Del cheval le faisoient à force trebuchier.
Moult i vit de ses homes ocirre et detrenchier,
[5823-5851] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 213
Li ors et li lion le voloient mengier.
Et li dragon volant les iex del chief sachicr ;
De la péor qu'il ot li convint esveiller.
La duchoise rembrache, si l'a pris à baisier :
« Sire que avés-vos ? ne l'me devés noier. »
— Dame, je Tdi à Deu, qui me puist conseiller
Et gart par sa dolchor de mort et d'encorabrier. »
« Dame, ce dist li dus ; entendes mon semblant.
Jo ai songiè .i. songe moult merveillox et grant,
Que entor cest caslel estoient bos croissant ;
De l'un des bos issoient .iiii. lion coranl
Et en après m ors et doi dragon volant ;
Et viautre et liemier les aloient sevant
Plus de .XXX. milliers, par le mien escient
Tôt cest païs aloient par force conquérant;
Chest castel assaloient entor moult aigrement.
Jo m'en issoie fors sor mon cheval corant.
En ma compaigne estoient .c. chevalier vaillant ;
.1. des lions feroie de m'espée tranchant,
Que la teste en voloit sus l'erbe verdoianl ;
Li autre troi lion m'aloient si coitant,
N'i valoit ma deffense le montant d'un besant;
Par forche m'abatoient de mon cheval corant ;
Tôt mi home i estoient ocis et recréant ;
De .M. n'en escapoient ne mais que c. vivant;
Et cil s'en repairoient à espérons brochant.
Desi que al caslel nos aloient sevant,
Et li lion m'aloient si forment engoissant,
Por poi que tôt mon cors n'aloient decolant. i>
-J14 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5852-5875]
Quant la dame Toi, forment vait sospiranl,
Et puis a respondu : « Par Deu le raamanl!
Che sont Saisne félon, li quivert mescréant,
Qui passeront cha outre à nef et à chalant ;
Si conquerront cest règne s'il n'a de vos garant. »
Elle dit vérité et tôt le convenant:
Saisne ierent en la terre anchois .i. mois passant ;
Garniers ot assamblé soji barnage poissant,
Et s'ot fait adober son nevou 3Ialpriant,
Qui fu frère EspauUart de Gormaise la granl.
De son père vengier a le cuer desirranl ;
.VII. conte sont ensamble félon et souduiant,
Et li dus de Saissone qu'on apeloit Morant :
Fiex fu le duc Rainier, dont vous ai conté tant;
Mirabiax de Tabor i avoit .i. enfant.
Le premier jor de mai, par son l'aube aparant,
Se sont tôt esmeû, ce trovons nos lisant :
Le chevalier le chisne vont forment manechanl;
Or le secore cil que quierent penéant !
XXXVllI
Espaulars et Gaïuier recommencent la guerre. Ils assiègent Bouillon. Lutlr
inégale soutenue par le chevalier au Cygne.
LE premier jor de mai, quant Faube est esclairie,
Le Ring ont trespassé,àmoult grant compaignie;
Puis sont issu des nés, si ont l'iaue gerpie,
Et montent es chevax de Gascongne et de Rrie.
Lor coréors aprestent, s'ont lor voie acoillie ;
[5876-590 i] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 21 o
Selirementchevalcent, ne trouvent qui desdie ;
N'i laissent à ardoir mostier, ne abeie ;
.1. mes s'en est tornés, qui Jhesus benéie;
Aine desi à Buillon n'i ot règne lasquie ;
Et monta en la. sale, que nus ne li dévie ;
Le duc trova joant à Gautier de Pavie,
.1. moult bon chevalier et de grant corloisie.
Quant le voit li mesages, à haute vois li crie :
« Sire, laissiés vo geu ! grant guerre vos afie :
Saisne sont en vo terre, ne Tmescréés vos mie,
Que vostre, que autrui en ont ja agastie
Plus qu'en .i. jor n'iroit .i. mules de Siirie.
Demain par matin iert ces te vile asegie ;
Deseriter vos quident la pute gent haïe ;
Onques mais nen eiistes si grant mestier d'aïe! »
Quant Tentendi li dus, n'a talent qu'il en rie.
Li chevalier le chisne, qui tant fit à loer,
Apela le message, qui moult fit à amer :
« Amis, fait-il à lui, ne Tme devés celer :
Sont li Saisne en ma terre venu pour la gasler ? )•
— Oil, fait-il, biax sire, par le cors S' Orner !
Et s'il vos plaisoit là sus en celé tor monter,
Ja i porriés maint fu véoir et esgarder ;
Plus de .Lx. viles ont ja fait alumer ;
N'i remaint abeïe, ne mostiers à rober.
Bien sont .xxx. millier, tant les oï esmer,
Sans les autres serjans, que on ne puet conter.
Cest chastel asserront demain ains Tavesprer :
Bien le quident par force et prendre et conquester. »
216 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5905-5933]
Quant li bers Tentendi, si commence à penser,
Et quant il se redreche, sa gent à fait armer,
Et tost viegnent à lui si demaine et si per ;
Car molt a grant besoing ; si velt à els parler.
Li mesaige s'entornent, n'ont cure d'aresler ;
Anchois que jors venist, en tîst .m. c. joster.
Lor chevax et lor armes font devant els porter ;
Desi que à Buillon n'i volrent arester.
Li dus lors va encontre, si les fait osteler ;
La nuit les fit venir Irestos à lui parler.
Quand il orent mengié, s'es prent à apeler.
f( Seignor, entendes moi, que je vos voil conter.
Savés por quel affaire vos ai fait assambler ;
Saisne sont en ma terre, que Dex puist craventer î
Si destruient mon règne, ardent et font gaster ;
Ni a cel ne me hachent de la teste colper :
Cest chastel quident prendre et moi desireter. »
— Sire, font 11 baron, laissiés le dementer;
Nos Sûmes tôt vostre home, ne vos devons fauser :
Ains se lairoit chascuns ocirre et desmembrer
Que il ja vos fausist, tant com peûst durer.»
Quant li bers les entent, s'es prent à mercier.
.XL. chevaliers fist la nuit adober,
As portes les envoie, por la vile garder,
Que Saisne n'es sorpraignent, qui Dex puist mal doner.
Li autre sont aies as ostex reposer,
Desi à lendemain qu'il virent l'ajorner.
Al matin par son l'aube, quant li jors esclairchi.
Sont li baron levé et calchié et vesti.
[5934-59G2] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 2\7
Al mostier sont aie, le servige ont oï,
Si com Prime sonoit. Es vos levé le cri
Que Saisne avoient ja le forsborc assali,
Et les maisons esprises et l'avoir acoilli.
Quant li dus de Buillon la parole entendi,
Il commande à ses homes que tost soient garni :
Il méisme s'arma esraiiment, sans delri ;
Puis monta sor Ferrant, son épée a saisi,
Devant la tor s'arreste, sos .i. arbre foilli.
Toi entor lui s'arrestent si home et si ami ;
Bien furent .iiii. c. armé et fervesti.
Le chevaliers le chisne, qui le cuer ot hardi.
En a fait .11. eschieles ; bien furent establi.
L'une en a commandée son senescal Tierri :
« Amis, dist-il à lui, vos remanrés ichi.
Et jo istrai là fors, el non S' Esperi :
Se nos avons mestier, de secorre vos pri. »
— Volontiers, biax dois sire, » li vaslès respondi.
Li bers bailla s'ensaigne Ponchon le fil Tierri ;
Puis brochent les chevax ; d'iluec s'en sont parti.
Issu sont del castel et il et si ami ;
N'i rentreront jamais, s'ièrent Saisne envai.
Or les consaut cil Sires qui onques ne menti!
Li chevaliers le chisne s'en issi del castel,
A sa riche bataille, où il ot maint dansel :
Chascuns fu bien armés sor .1. cheval isnel ;
Onques ne s'aresterent, si vinrent al chembel.
Li chevaliers le chisne portoit .1. penoncel :
Entaillié i avoit .1. vermel lioncel :
21H LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [5963-5991]
Et a veû ces Saisnes, où maincnt granl revcl,
Et broce son cheval et vait ferir Abel;
.11. pies li mist de Tanste très parmi le forcel ;
Tant corn lianste li dure Tabat mort del potrel.
Quant si home le virent, sachiés moult Ten fu bel :
Alsi hardiement com li leus prent l'aignel,
Se fièrent ens es Saisnes li viel et li dansel.
Le jor i ot perdu maint fort escu novel
Et maint haubere derot, tresjeté à clavel.
Li chevaliers le chisne prent l'escu en canlel.
Puis a traite Tespée tbrbie de novel,
Vait ferir Acarin, qui fut fiex Mirabel.
Li elmes, ne la coiffe ne li vait .i. capel ;
Autresi li colpa com ce fust .i. manlel.
Puisa estort son colp, mort l'abat el pratel.
La peûssiès véoir .i. dolerox maisel.
Quant li Saisne félon virent mort Acarin,
Qui fu tiex 3Iirabel , .i. conte de haut ling,
C'on prist en la bataille al port S' Florentin,
Il le plaignent et plorent com lor germain cosin.
Là peûssiès véoir moult dolerox hustin.
Li chevaliers le chisne tint le brant acherin,
Et vait ferir .i. Saisne sor l'elme poitevin;
La coitîe, ne li chercles n'i vait .i. poitevin,
Totausi li trencha com che fust .i. sapin;
Tant com hanste li dure l'abat mort el chemin,
Li Saisne s'esmaierent, à fuite tornent brin.
Tex .II. G. en i laissent ariere en lor traïn,
Li plus vaillans ne vait le montant d'un ferdin.
[5992-6020] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 219
Chil de Buillon les sevent, mouU lor sont près voisin;
Tos desconfis les mainent dusc'al mont de Cassin.
llueques ont trové Galeran de Monbrin :
En son pais le tiennent à comte palasin.
Moult estoit bien armés sor .i. amoravin,
Qui tos estoit covers d'un riche alexandrin.
Saconnissance estoit d'un fres coe liermin,
Et Fensaigne que porte, d'un vermeil osterin.
Li escu de son col fut d'un poisson marin;
L'escriture le mostre c'on l'apele delfin :
L'espée qu'il ot chainte fu le roi Malaquin ;
Moult avoit grant compaigne de Saisnes de put lin.
.1111. mil sont et plus, chascuns sos l'elme enclin.
S'or n'en pense cil Sires, qui fist de l'ège vin,
Le jor qu'il fu as noches de St-Archedeclin,
Li chevaliers le chisne est venus à sa fin.
Galerans de Montbrin chevauche et sa compaigne
Et fu moult bien armés sor le destrier d'Espaigne,
Et portoit en son brach une moult riche manche.
Les fuians demanda : « Quex est no contenanche ? »
— Sire, desconlit somes, ce sachiés sans dotanche,
Et mort est vos cosins, n'i a mais recovranche. »
Quant li cuens l'entendi, al cuer en ot pesance;
11 broche le destrier, si a brandi la lanche,
Et fiert .1. chevalier, qui fus nés à Plaisanche;
Ses armes ne li valent .i. colel à blanc manche ;
Mort l'abat del cheval et son poindre en avanche;
Puis escrie s'ensaigne par Oere contenanche ;
Si home laissent corre sans nulle detrianche.
2-20 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [0021-6049]
Chil de Buillon s'esmaient et furent en dotanche;
Li plus hardis d'ax tos n'est mie à seùrance.
Si lor livrent le dos, car de mort ont dotance.
3Ioult est mal conréés qui ses chevax estanche ;
Lues a perdu le chief, sans nule demoranche;
Tos premiers les encauche Galerans par quidanche.
Li chevaliers le chisne en a moult grantpesanche,
Et trestorne Ferrant, où moult a grant fianche,
Vait ferir Galeran en sa reconnissanche.
L'escu li a perchié et l'auberc li detranche,
Son espié li passa par dedelès la hansche.
Diable l'on gari, quant mort ne Tacravanche ;
Par tel vertu Tempainl que il llst trebusquanche.
Quant si home le voient, s'en ont grant esmaiancJ
Quant li cuens de Monbrin fu à terre versés,
Il resaut sus em pies, moult fu grains étirés;
Si home le secorent, dont il i ot assés.
Li chevaliers le chisne n'est mie asseûrés,
Ains a guenchi son frain, s'est arrier retornés;
Mais ne s"en pot issir, si fu avironés.
Li Saisne le requièrent environ et en lés,
A terre l'abatirent, par vive poestés,
Et li chevax s'enfuit, qui moult fu eflYéés.
Onques por els trestos ne pot estre atrapés,
Enfresi c'a Buillon n'iert-il mais arestés.
Li chevaliers le chisne ne fu mie empruntés :
Il est salis em pies, iriés comme senglers;
Et a traite l'espée qui li pendoit al lés;
Qui il consent à colp, ses Jors est affinés.
le.
[G050-6079] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 221
Quant si home ont choisi que il est desmontés,
Il retornent as Saines; estes les vos meslés.
Le jor i fu mains cox recheùs et donés ;
Mais trop i ot grant forche des quivers deffaés.
Seignor, or faites pais : .i. petit m'entendes.
Ferrans qui escapa en Bouillon est entrés :
Quant Tierris Ta veii, li dansiax aloses,
Il en maine tel dol, à poi qu'il n'est desvés.
Allante voisescrie : « Baron, quel leferés?
Vostre sire estqueûs; de l'secorre pensés! »
Et cil ont respondu : « Por noient em parlés !
Ne vos en fauroit nus, por estre desmembrés. »
Tierris li senescax les en a merchiés;
Puis a dit as borjois : « Seignor, or nos sevés! »
Dontissi del castel, à .u. c. bien armés;
Desi à la bataille n'i fu règnes tirés;
N'a borjois el cliastel ne soit le jor montés,
Lonc che que chascuns est, tu moult bien achesmés,
Li prevos les conduist et rengiés et serrés ;
Après le seneschal est chascuns arotés.
Li chevaliers le chisnc estoit si apressés.
De los ses compagnons n'en sont .xxx. reniés,
Qui pris ou mort ne soient et il estoit navrés.
Tant s'estoit combalus que moult estoit lassés,
Por poi que li delïendres n'i estoit oubliés.
Es vos son senescal qui o els s'est meslés;
Vait ferir Galeran qui esloit remontés.
Que Tescu li percha; li haubers est faussés ;
De joste le coslé li est li fers passés.
Tant comme hansteli dure, l'abati ens es prés.
222 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [G080-G108]
Et saisi le clieval par les règnes dorés,
Et vint à son seignor et dist : «Sire, montés. »
Ghil li saut en la sele, qui moult fut aloses,
Ne fust mie si liés por mil mars d'or pesés;
Puis broche le cheval par ans .11. les costés.
Vait .1. Saisne ferir, qui ot non Ysorés,
Que li chiés à tôt l'elme li est el camp volés ;
Puis escrie à ses homes : « Franc chevaliers, ferés! »
Et il si firent tôt volentiers et de grés ;
Tos desconfis les ont .1. grant arpent menés.
A tant es vos Garnier, 0 .1111. mil d'armés:
Les fuians retorna, quant les vit desrotés.
Li borjois de Buillon furent as encontrers,
Qui lor traient sajetes et quarrax empenés,
Et homes et chevaus i ont moult affolés.
Li chevaliers le chisne fu moult prox et sénés;
Vit bien que li sejors n'ert mie à sauvetés ;
Sa gent en fist partir, puis s'est acheminés.
Fièrement les encauche Galerans li desvés.
Li dus vint a Buillon, où moult fu desirrés:
Les portes ont fermées et les verox serrés.
Es tors et es breteches, as murs et as fossés
Montèrent li borjois et rengiés et serrés.
Or commenche li sièges moult fort et adurés
Et canchons merveillose (jà meillor n'en orrés),
Si comli empereres qui Otes fu només
Del chevalier le chisne fu al secors mandés.
L' estoire le raconte, et si est vérités,
Que il li amena, si com oïr poi'rés.
[6109-C131] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 223
XXXIX
Galerant de Monbrin, Jlalpriant et Garnier conduisent l'assaut. Sortie dirigée
par le chevalier au Cygne. Malpriant est tué.
(^ ALERANs de Monbriii, li quivers desloiaus,
J A fait ses gens retraire ses Buillon, eus os va\,
Ne demora puis gaires qu i vint li senecax,
Qui conduist sa compaigne des Saisnes desloiaus.
Après vint Malprians et liquens de Fondax,
El Garniers li traîtres, qui avoit fait tant max,
Et li dus de Saissone, qui fu fel et cruaus :
Bien furent .xv. mil armés sor les chevax,
Estre cex qui avoient fait les premiers encax.
Les mors trovent gisant par amples les terrax,
Por le conte Akarin fu li dels communax;
Si ami le regretent; « Mar fustes, frans vassax ! »
Puis parolent entre ax et fu pris li consax
Qu'il assauront Buillon, ains qu'abaist li solax.
As fossés sont venu ; moult fu grans li assax.
Là peiissiés veïr uns si fiers batestax ;
Chil dedens vont as murs de mortier et de caus :
As tors et as bretesques et desor les portax.
Si lors traient sajetes et piles et carriax
Et gietent pex agus et grans caillox poignax;
Par forche sont aie desi que as murs haus.
S'or n'en pense Jbesus, li Père espirilaus,
Cex de Buillon sera moult pesmes cis jornax.
224 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [C132-0161]
Moult par fu fors et ruistes l'asaus al commencher :
Là oïst-on tel noise, tel cri et tel tempier.
Li borjois sont as murs et li arbalestiers;
Si lor traient sajetes et bons quarrax d'achier.
Et pères et grans piex, qu'il ont fait aguisier;
Tex .Yii. G. en ont fait verser et trébucher;
Li plus sains qui i fu n'a de mire mestier.
Galerans de Monbrin a apelé Garnier
Et le duc de Saissone et Malpriant le fier.
« Seignor, à coi faisomes nos homes empirier?
Laissons l'assaut à tant, que ne vait .i. denier :
Ja i sont affolé plus de .c. chevalier :
C'est li mex que jo voie que la vile assegier.
Et par nui! et par jor faisons eschergailiei',
r/on ne lor port vitaille à car, ne à somier. »
— Moult avés bien parlé, ce dist li fiex Renier :
Ensi sera-il fait par le cors S^ Ligierî »
Les mors en ont portés, quant vint al reparier,
Les ont fait enfoir à un gaste mostier.
Tôt entor le castel font les tentes drechier;
Et 1res et paveillons i ont fait estachier.
Mil Saisnes font armer, quant vint à Tanuilier.
La nuit eschergaiterent de si à Tesclairier.
Or lairai des félons, qui Dex doinst encombrier!
Si vos dirai de cox qui Dex puist conseiller.
En Buillon font grant dol serjant et esquier
Des barons qui mort furent el grant eslor plenier.
De .11. c. s'escapèrenl ne mais que .x. entier.
Li chevaliers le^chisne, qui tant fist àproisiei%
Eu d'un espié navrés en son flanc senestrier,
[6162-6190] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 220
En .XV. jors tes plains ne pot puis chevalcher;
Mires avoit o lui por sa plaie saignier ;
De conseil et d'aide a li bers grant mestier.
Or le secore cil qui tôt puet juslichier!
Puis que li traïtor orent assis Buillon,
Al matin sont armé .vu. mil Saisne félon;
Galerans de Monbrin porte le gonfanon ;
Ensemble o lui mena le conte Bagenon.
Entré sont en la terre Temperéor Oton;
Par le païs chevalcent à force et à bandon;
N'i laissent à ardoir ne vile, ne maison;
Mostier, ne abeïe, ne chastel, ne donjon.
Plus d'une grant jornée livrèrent en charbon,
Qui en Buillon s'est mis par tel division^,
Que on n'i puet entrer par nis une acoison.
Li chevaliers le chisne, qui cuer ot de lion,
Et qui navrés estoit ens el cors à bandon,
Fu dedens. xv. jors tornés à garison.
.T. malin apela Elinant et Ponchon :
« Seignor, fait-il à els, entendes ma raison :
Chist païs est tornés à grant destrucion ;
Sopris nos ontli Saisne par lor grant traï>on.
Moult par ont amené grant génération.
S'il nos prenent par forche, ja n'aurons raenclion. »
Ensi com il parloient, es poignant .i. garchon;
Où que il voit le duc, si li crie à haut ton :
H Sire, Saisne vos viennent h force et h bandon:
Ja en sont plus de mil descendu el sablon ;
Anqui aurés Tassant pesme, riiiste et félon ! >>
i3
22G LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [G19l-C21î)J
Quant li bers renlendi, si apela Guion :
« Faites soner .i. graisle là jus à cel perron. »
Et cil li respondi : « A Deu benéichon! »
Il a fait son commant, sans nule arestoison :
As armes sont corut; grans i fu 1' ireson,
Tôt contreval la vile, entor et environ.
Là véissiés vestir tant hausberc fremillon,
Et chaindre tant espée à senestre giron,
Et mener tant cheval alferrant et gascon,
Et porter tante hanste et tant doré blason.
S'or n'em pense li Sires, qui vint à passion,
Anchois que li solaus tort à declinoison,
Aura li plus hardis grantpeûr de prison!
Cil de Buillon s'armèrent, qui furent en sopois;
Et montent es chevax, quant ont pris les conrois.
Li chevaliers le chisne, qui prox fu et adrois,
On li amena tost .i. cheval espaignois.
Li bers saut es archons, qui fu de bones fois, .
Et saisi son escu par la guige d'orfrois;
Sa lanche fist porter Auberi le cortois; '
El bore vint à ses homes, qui furent en sopois.
Li borjois sont as murs de père et de lihois, •
Et li arbalestier et cil as ars turcois.
Li Saisne sont defors; moult mainent grant boffois;
De cors et de buisines fu moult grans li tambois ;
Soner en font ensamble plus de .lx. trois.
Li chevalier le chisne fist cel jor grant sordois.
La porte rove ovrir dant Guillaume de Blois;
Chil est là fors issus, el non de sainte crois;
[(j220-G2''i8] ET DB GODEFROID DE BOUILLON. 22:
•c. chevaliers le sevent sor bons clievax norois;
Portent escus et lanches et aiibers maginois.
Ja fu devant la porte moult riches li tornois,
Quant li quens Malprians s'escrie à haute vois
Et commande h ses homes que chascuns soit tos cois
« Al chevalier al chisne voil joster une fois. »
Et broche le cheval qui fu blans comme nois;
L'escu tint embrachié par les bendes d'orfrois;
Contre son pis le serre, por lui estre defois.
Les adox avoit pris en méisme le mois :
Aine ne fu mex armés ne amirax, ne rois :
Ja en sera la joste, qui qu'en tort li sordois.
Quant li dus de Buillon entendi la novele
Que li quens de joster le semont et apele ,
Désespérons à or point le bai de Tudele,
Et Irait l'escu avant où li ors estincele,
Et a brandi Tespié dont trenche lalemele.
Quant le voit Malpriant, tos li cuers li sallele,
Et regarde son brant, qui li peut sos Taissele.
Bien en quide le duc espandre la chervele.
Puis broche le cheval, qui fu nés à Tudele
Et a brandie l'anste où Tensaigne ventele ;
Plus tost se sont venu que ne vole arondele.
Li quens feri le duc sor Tescu de nivelé;
La lanche vole en pioches, fait en a mainte aslelo,
Et li dus refiert lui, n'i sait autre novele.
Que l'escu li percha, l'auberc li desclavelc;
.II. pies li mist de l'anste droit parmi la forcele :
Jus del cheval l'em porte envers sus la praele.
•228 LA CHANSON DU CHEVALIER AL' CYGNE [0249-0277]
Quant li Saisne le voient, ni ot jeu, ne favele ;
Ains laissent trestos corre les destriers de Castele.
Mais tote lor rescosse n'i valt une cenele,
Car cil est si baillis, qui gist sor la gravele,
Jamais ne baisera ne dame, ne pucele,
Ne n'en aura secorscil qui lor ost chaele;
Car li polmons li saut, 11 foie et la boele.
Quant li Saisne Iroverent lor seignor mort gisant,
Sus les chevax se pasment plus de .c. maintenant.
Là peiissiés véoir maint chevalier plorant.
Es le conte Garnier à espérons brochant.
Et le duc de Saissone, c'on apele Morant,
Et là fu Galerans qui le paramoit tant;
Tel dol mainent ensamble, n'en puis dire semblant.
Desus le cors se pasment plus de .c. maintenant.
Li chevaliers le chisne, qui a le cuer vaillant,
Repaira à ses homes; moult les vait confortant;
Le clieval qu'il enmaine livra .i. Alemant;
El castel en entrèrent ariere maintenant.
S"on les trovasl de fors, ja i fussent perdant;
Car Saisne les encaucent à l'ire qu'il ont grant.
Es portes en entrèrent avec lui ne sai quant.
Li chevaliers le chisne trestorna l'auferrant
Et vait ferir .i. Saisne sor son elme luisant:
Enfresi qu'es espauUes li fait coler le brant.
Puis escrie s'ensaigne : «Baron, poignes avant! »
Et si liome retornent, n'es vont mie espargnant;
Laidement les emmainent fors del castel ferant,
Puis font fremer les portes, car moult furent dotant.
[6278-6301] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 229
Le jor i ot assaut moult ruiste et moult pesant ;
Contremont le fossé en véissiés montant
Plus de mil et .vu .c. à .un. pies rampant;
Par forche sont aie dusc'as murs li auquant.
Li borjois sont desore etli noble serjant
Et li albalestrier, qui les vont maaignant.
As cretiax sont grant baus en pluisors lex pendant;
Quant il colpent les cordes et li bauch vont caant,
Tôt froissent et débrisenl quant qu'il vont alaignant
Par che furent le jor icx .vu. c. trebuclianl,
Qui jamais n'en veiTont ne feme, ne enfant.
Es le conte Garnier où sisl sor Ataignant;
Les homes demanda : « Com vos est convenant? »
— Sire, cil de laiens nos vont moult damajant,
Ne prisent nostre assaut le montant d'un besant ;
S'il ne sont afamé, ou traï en dormant,
Ja n'ierent pris par forche en iot nosire vivant.
Li quens mist à sa bouche .i. moult riche olifanl;
S'a le retrait soné .11. fois en .1. tenant.
Dont ont laissié l'assaut li Saisne maintenant.
Sor .1. escu emportent le conte Malpriant ;
Si ami vontpor lui moult grant dolor menant,
Et prient damleDeu, le père raamant,
Qu'il ait merchi de s'arme par son disne commant.
iM LA CHANSON DU CIIEVALIEK AU CYGNE |6302-6324
XL
Le chevalier au Cygne envoie demander du secours à l'empereur.
ES Loges et as très sont Saisne reverti;
S'ont le cors del baron richement sepeli ;
Puis l'ont accoveté d'un moult riche tapi.
Tote jor l'ont gaitié desi qu'à l'enseri ;
Biax fu li luminaires c'on por lui estahli.
La nuit i ot por lui fait maint plor et maint cri :
L'endemain en droit Prime, quant li solax luisi,
A .1. gaste mostier ont le conte enfoï.
Aine n'i ot canté messe, ne nul servise oï;
Puis revinrent as loges, si ont le cors gerpi.
Or vos dirai del duc, qui Dex tint à ami,
Li chevaliers le chisne, qui le cuer ot hardi,
A fait à soi venir son senescal Tierri :
« Amis, fait-il à lui, oies que jo vo di :
Conmandés à mes homes, en qui jo plus me (1,
C'a moi viegnent parler sempres puis mïedi. »
— Volentiers, biax dois sire », li vassax respondi.
Devant la tors'asistrent sos .t. arbre foilli ;
Là troverent le duc, soi quart, à escari.
Entor lui s'assemblèrent, volontiers l'ont oï.
Li chevaliers le chisne adont as pies sali :
« Seignor, savés por coi jo vos ai mandés ci?
Que vos me conseil! iès par la voslre merchi.
[6325-6363] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 231
Sorpris nos ont li Saisne; ne somes point garni;
Vitaille nos faura ains .i. mois acompli :
Se li mengier nos faut, dont somes nos traï.
Se vos le me loés, par verte le vos di,
L'emperéor Oton manderai, ains tier di,
Qu'il me face secors vers cex que il het si. »
— Sire, dientsi home, por Deu qui ne menti,
Che deûst estre fait .i. mois a et demi. »
Li dus fist faire .i. brief .i. sage clerc Heudri,
S'ont la nuit quis mesage cortois et eschevi.
Al matin par son Taube, quant li jors esclarchi,
Li mesaiges s'en torne; s'a le cliastel gerpi.
Al matin par son l'aube s'en est li mes tornés;
N'ala mie à cheval, ains est atapinés ;
Del castel est issus et es loges entrés.
Tex miracles i fist Jhesus de majestés
Que oncqaes de nului n'i fu araisonés.
Moult par fa liés li mes, quant de l'ost fu sevrés ;
Plus tosts'en vait les sans, quant il fu acorsés.
Que nus mules amblans , tant par soit abrievés.
Enfresi à Coloigne n'i est mie arestés;
L'emperéor demande qui fu Otes només;
Le quint jor de devant fu à Maienche aies.
Quant li mes l'entendi, moult fu grains et irés.
Celé nuit herberja chiés Gautier de Vismés ;
Por Pamistié del duc fu moult bien ostelés.
Al matin s'en torna, si est acheminés;
Enfresi à Maienche nen est ; li mes fines.
L'emperéor demande qui Otes est només.
232 LA CHANSO.N DU CHEVALIER AU CYGNE [G354-6382]
.1. liorjois li demande : « Amis, et que volés?
Il ala en rivière hui mais quant fu disnés. »
— Sire, dist li mesages, Dex en soit aourés !
Or sera mes travaus, se Deu plaist, affinés.
Al vespreretorna Temperere honerés;
Al perron descend! sos .11. arbres rames,
Et monta el palais les marberins degrés.
Li mes li vint devant, qui prox fu et sénés;
Devant lui s'agenoille, as pies li est aies.
« Sire, Drois emperere, fait-il, or m'entendes :
Li chevaliers al chisne, qui'st vos liges clamés.
Vos envoie unes letres par moi, c'est vérités,
Si com cil qui moult est maltraitiés et menés. »
Les letres tent le roi, qui fu vers lui tornés.
L'emperere les prent, à .1. clerc fu livrés;
En une loge entrèrent où ot moult grans biautés.
Là s'asist Temperere avoc de ses privés;
Iluec fu li briés lus, ensi com vos orrés.
Li clers qui lut le brief ot à non Daniel.
Par le congié al roi a froissié le séel ;
Puis a overt la chartre et vit l'escrit novel :
(( Seignor or faites pais, li vieil et li tosel.
Li chevaliers le chisne vos salue moult bel.
Ce me dist li escris, que voi en ceste pel,
Que Saisne l'ont assis à force en son castel;
Si n'a de fors sa porte vaillissant .1. mantel ;
Sa terre li ont arse et livrée à moisel ;
El si ont de la voslre destruit, par lor revel.
Plus d'une .srant iornée à ,1. cheval isnel.
[6383-GnO] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. ' 233
Chascun jor font au duc ou assaut, ou chembel.
Or vos mande secors por Deu qui fist Abel ! »
Quant Tentent l'emperere, ne li fu mie bel;
Li bers en a juré le cors S' Daniiel :
« Jo lor vendrai la mort Galien le dansel!
Onques mais n'acointerent .i. si vilain cembel. o
Li vaillans emperere pas ne s'aseiira ;
Par briés et par escris los ses barons manda,
Que tôt viegnent à lui, que grant mestier en a;
A Coloigne s'assamblent : iluecles atendra.
Li mes s'en sonttorné qui il le commanda,
Et vont par la contrée et de cha et de la;
Si content lor mesaige que on lor encarcha.
Quant li baron l'entendent, chascuns si s'alorna,
Et li bons emperere à Coloigne en ala.
Che trovons en l'estoire que Tos i assambla;
En mains de .xv. jors .xxx. mil en josta;
A chevax et as armes moult bêle gent i a.
Le duc de Loherraine s'oriflambe livra,
Qu'il soit Gonfanoniers et s'ost li conduira.
Othes li empereres, qui sire est d'Alemaigne,
Al duc de Loherraine a commandé s'ensaigne,
Qu'il li conduie s'ost par mons et par praaigne.
Chil le fist volentiers, ne quit pas qu'il s'en faigne.
De confondre les Saisnes, la pute gent grifaigne.
L'emperere chevalche à moult fiere compaigne.
Là peiissiés véoir tant atterrant d'Espaigne,
Maint escu, mainte lanche et mainte connissance.
•234 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [041l-6i39]
Al lier jor herbergcrent on une graiU campaigne,
Desore une rivière, où ot .1. pont de laigne.
Or s'i gardent li Saisne, la pute gent grifaigne!
Texsordens lor est crus, qui gaires n'es adaigne.
Dex! por cel plait fu puis perchie tant entraigne,
Si com dist li estoires, qui nos mostre et ensaigne.
Comment que mais aviegne de perle ou de gaaigne,
Jamais ne remanra que mains hom ne s'en plaigne.
Chele nuit est li os desor l'ège ostelée,
Desi ens el demain que l'aube fu crevée.
Li jentiex emperere, qui honors soit privée,
Quémanda à sa gent moult tost fust acesmée.
.1111. eschelles en fist, quant ele fu armée.
La premeraine eschiele conduist li quens de Grée;
Le duc de Loherraine fu l'autre commandée,
Et al duc de Lemborc fu la liercbe livrée ;
Il conduira la quai'te; moult sera bien guiée,
Desi à l'ost des Saisnes qui tant est redotée.
Pais apela ses homes, si lor dist sa pensée :
« Seignor, or del bien faire, franche gent honorée!
Chevauchons durement, sans noise et sans criée,
Que nos viegnons al siège, ains la Prime sonée;
Et gardés que lor os soit moult bien escriée.
Querés les en .111. sens, s'iert l'os moult efîréée.
Onques nul n'en prenés n'ait la teste colpée.
La mors de Galien, qui m'est al cuer serrée,
Et ma terre qu'il ont eschillie et gastée,
Lor iert moult cher vendue, ains que past l'avesprée. »
Dont s'entornent li prinche, si ont Tège passée,
[6440-6463] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 23o
Li quens de Grée avant, qui hardemens agrée,
Et li dus de Lemborc le seut aval la prée.
S'or ne s'i gardent Saisne, la pule gent desvée,
Anqui lor covenra sofïrir pesme jornée.
Quant l'os l'emperéor ot passé la rivière.
Et li prox quens Garniers h la hardie chère,
Cheval che fièrement o sa gent de Baiviere.
Li dus de Loherraine les sevoit par derrière,
Desi à l'est as Saisnes n'avoit pas leue entere.
Li jors fu biax et clers, qui lor dona lumière ;
Seréement chevalchent, moult mainenl grant tempère.
Là veist-on tant armé de diverse manière,
Tant hauberc et tant elme et tante genoillere,
Et tante grosse lanche, tante ensaigne légère,
Et tant riche destrier esrer sor la podriere;
Et jurent damleDeu et le baron S' Perre
Anqui trairont mal jor celé gent paltonereî
Galerans de Monbrin, qui fu fel et boiserre,
Ot esté celé nuit de l'ost eschergaitere.
A tant est parvenue nostre eschiele premere.
Quant Galerans les vit chevalcher à roliere,
Forment s'en merveilla, si com moi est à vierre.
Ja n'en remanra mais, por sort ne porproiere;
Si i aura des nos et des lor mainte bière.
236 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [G464-6i85]
XLI
L'armée de l'empereur arrive ; après un combat acharné, les Saisucs sont mis
en fuite.
GALERANS de Monbrin se vait moult merveillant,
Quant il vit devant lui Teschiele aparissanl.
D'autre part regarda; vit l'autre chevalchanl;
Li dus de Loherraine vait la lerche guiant;
De maltalent et d'ire vait forment frémissant;
Car bien sot que ce furent Baivier et Alemant.
.1. graisle fist soner .vu. fois en .i. tenant,
Dont se frémissent Saisne li quivert soduiant;
Et corurent as armes, n'i vont plus delaiant;
Et no baron chevalchent à Tire qu il ont grant ;
De si à l'ost des Saisnes ne s'i vont atarjant ;
Puis les ont envaïs et deriere et devant.
Li quens Garniers de Grée a brochié l'auferrant ;
Galerans de 3Ionbrin r'a brochié Ataignant :
Grans cox se vont ferir sor les escus devant
Et sosies bocles d'or en vont les ais perchant.
Li hauberc les garirent, qui sont fort et tenanL
A l'effors de chevax et à Tire c'ont grant,
Andoi s'entr'abatirent sor Terbe verdoiant,
Mais tost furent em pies, que preu sont et poissant.
Li quens Garniers de Grée a trait tôt nu le branl;
Vait ferir Galeran sor son elme luisant,
[6486-6514] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 237
Qui les flors et les pères en vait jus avalant;
Sor la senestre espaulle vait li cox descendant,
c. mailles li trencha de l'auberc jaserant;
Le brach eûsl perdu, mais il torna en canl.
Et Saisne et Alemant se vont bien requérant;
D'espées et de tanches se vont grans cox donanl.
Tex. V. .G. en i gisent contre terre pasmant;
Li plus sains des .v. .c. ne vait mie .i. besanl.
Et Ansiax li Baivers lait corre Capoant,
Si vait ferir .t. Saisne sor son escu devant ;
Il l'empaint par vertu, jus Tabat del ferrant,
Et saisist par le règne le bon cheval corant;
Vint al conte de Grée, qui son cuer ot dotant ;
Si li fait sus monter, qui qu'en plort, ne qui chanl.
Es le duc de Saissone à esperon brochant;
Bien sont en sa compaigne. vu. mile conibalanl.
Wimais orrés bataille, s'il est qui la vos chant.
Seignor, oies canchon de bien enluminée.
Li solaus fu levés, bêle est la matinée ;
Gante li losinnox et Taloe coupée.
Moult fu grant la bataille et dure la meslée
Et li dus de Saissone a s'ensaigne escriée.
Et fiert .1. Alemant sur la tage roée ;
Desos la bocle d'or li a fraite et troée;
La broigne c'ot vestu a rompue et falsée,
El cors li mist Tensaigne et la lance planée ;
Il l'empaint par vertu, mort l'abat en la prée.
Et Saisne laissent corre tôt à une hiée.
Là ot maint colp féru et de lanche et d'espée,
23S LA CHANSON DU CHEVALIKR AU CYGNE [G515-U.Si '. |
Par vive forclie en sont nostre gent délivrée.
Li hus est enforchiés et la noise est levée,
Si que cil de Buillon ont oï la criée.
Le duc le vont noncher en sa chambre pavée :
« Sire, li os des Saisnes est forment escriée
Et si nos est avis, moult i a grant meslée ! »
Quant li dus Tentendi, s'a la chère levée,
Et commande sa gent que moult tost fust armée.
Il méismes s'arma sans nule demorée;
Son hauherc a vestu, sa ventaile fremée,
Et lâcha .i. vert elme, dont li ovre est dorée.
.1. cheval li amainent à la crupe teulée,
Et li bers i monta, sa jent a ajostée;
La porte del chastel ont moult tost defTremée.
Li bers s'en est issus, la large enchantelée,
Et sa gent avoc lui rengie et ordenée,
Et virent la bataille qui fu en la valée.
Enfresi qu as herberges n"i ot règne tirée.
Li dus de Loherraine, à la chère membrée,
Vait poignant parl'estor o sa gent bien armée.
3Ioult ont sa compaignie li Saisne redotée :
Le duc Morant encontre; moult menoit grant posnée ;
La premeraine eschiele avoit forment grevée.
Li bers a al cheval la règne abandonée
Et a brandi la lanche, s'a s'ensaigne escriée,
Fiert le duc de Saissone sor la large listée,
Desos la bocle d'or li a enchantelée.
La broigne fu si fors ne l'a mie entamée :
Il l'empaint par vertu, jus l'abat en la prée.
Huimais orrés bataille llere cl desmesurée.
[G545-657 3] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 239
Li com li os des Saisnes fu le jor destravée ;
Tote fu desconfile, morte et desbaretée,
Com orrés chi avant, se l'estoire est contée.
Seignor, or faites pais, que Dex vos beneïe;
Si orrés la canchon qui bien doit estre oïe;
Moult fu grans la bataille el fiere Taatie ;
Li dus qui fu a pié, tint l'espée forbie;
Qui il conseut à colp, il n'a mestier de mire.
Alemant et Baivier peignent à une hie ,
Et Saisne les rechoivent, la pute gent haïe;
Le duc quident rescorre, qui mestier a d'aïe.
Es-vos Temperéor et sa grant compaignie;
Son dragon fait porter, moult a grant seignorie.
Deselmes, des escus li pais reflambie,
Fait soner ses araines, moult en fu grans l'oie;
Une leue environ est la terre bondie.
Quant le virent li Saisne, lor orgex assoplie :
Il lor tornent les dos, s'ont la place gerpie.
Li dus fu retenus, qui qu'en plort, ne qui rie,
Et li autre s'enfuient por garantir lor vie ;
Chil les sevent as dos qui n'es espargnent mie.
Li dus de Loherraine fu en l'une partie,
Et li dus de Lenborc d'autre part les en gie.
Li chevaliers le chisne, à la chère hardie,
Refu devers Buillon ensamble o sa maisnie ;
Si fu li quens de Grée o sa chevalerie.
Là ot tant hanste frainte, tante large florie.
Et tante riche broigne rompue el desarlie.
Li Saisne traïlor, qui tant ont félonie,
2t0 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [G574-6595]
Ne l'porent mais soffrii- ; la bataille ont gerpie.
Chil qui bon cheval ot ses espérons n'oblie;
Alemant les encauchent desi que à Compile.
Tant en ont decolpé n'est hom qui nombre en die;
Des .VII. contes félons n'en ala .i. en vie.
Iluec fu mors Garniers, qui cel ost ot guiie.
Et si ont retenu le duc en lor baillie.
L'emperere retorne o sa grant compaignie :
Ains qu'il venist as tentes fu la nuit asserie.
Assés i ont trové avoir et manantie,
Et bons chendax et tires, et pailes d'Aumarie :
Sol 11 très et les tentes valent l'or d'Aumarie.
Iluec jut lemperere dusc'à l'aube esclairie.
La nuit jut l'emperere as loges et as très,
Desl ens el demain que solaus fu levés.
Li ors et 11 argens fu ansamble aportés,
Et li riches esches, qui là fu conqueslés.
Othes li empereres en fist ses volentés;
Tant en dona chascun que il en ot assés;
Puis prisl congié al duc, si s'en est relornés.
Li sires de Salssone en fu o lui menés,
Et cil de la contrée ont les mors enterrés.
[6596-6617] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 241
XLIl
Béatrix viole la promesse faite à son époux. Son bonheur est détruit.
Le chevalier au Cygne la quitte désolée. Elle ne le reverra plus.
ICHi lairai des Saisnes et de lor crualtés.
Li chevaliers al chisne refait ses fremetés,
Ses viles, ses maisons, ses hors a restorés ;
Tos refu ses païs dedans .vu. ans poplés.
Hui mais dirai d'Ydain, dont vos oï avés.
Tant a esté norrie que .v. ans ot passés;
N'avoitplus bel enfant en .lx. contés.
Ses pères la conjot; moult la tient en chertés,
Et la franche duchoise en est en grans pensers,
La pucele est norrie en moult grans amistés.
Tant que li sistes ans fu venus et entrés.
La jentiex damoisele fu de moult grans bontés,
Plus ot sens et proeche que n'afiert ses aés ;
Puis vint de lui grans biens, si com oïr porrés,
Se la canchon vos di et vos bien Fescotés.
Tant fu Ydain norrie que .vi. ans ot d'aage :
Moult par fu devenue prox et cortoise et sage,
Bien fu faite de cors et moult ot cler visage;
D'un bliaut fu vestue, qui fu fais en Cartage
A bestes et à flors; nis li poisson marage
I furent entessu et li oisel volage;
De son grant n'ot tant bêle dusqu'en Ynde la large,
46
•H'2 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6618-664G]
Ne plus franche de cuer, ne de plus haut parage.
Puis li fu olroié Boloigne en mariage ;
Mère fu Godefroi, à Taduré corage,
Et le conte Witasse qui tant ot vasselage,
Et le roi Bauduin, qui tant ot seignorage;
Puis pristrent Antyoche par lor grant vasselage ;
Sarrasin et paien i orent grant damage.
Onques ne resoignerent el siècle tant lignage.
Ses père en fait grant joie et grant damiselage,
Si la baise et acole par moult grant amistage.
La jentiex damoisele, fu de grant doctrinage ;
Por sa grande bonté l'am oient fol et sage ;
Sa mère en a tel joie n'en puis faire acontage.
Mais ains que past li ans, aura moult grant damage,
Dont plus viex iert tenue en trestol son aage;
Car son ami perdi par son tres-grant outrage.
Quand Yde la cortoise el setisme an entra,
Ele crut en biauté et moult fort amenda ;
Sage ert et enparlée et bêle raison a.
Li chevaliers le chisne moult durement l'ama,
Et la franche duchoise moult grande feste en a.
Mais ains que past li ans, celi porcachera
Dont moult sera dolente tos les jors que vivra.
Seignor, or escotés com pechié Tencombra,
Et par quele manere diable Tengigna.
Une nuit jut la dame, oies qu ele dira ;
Que ce dut et por coi se sires li véa
Conques fust tant hardie qu'ele demandasl ja
Dont est et de quel terre et com fait non il a.
[GG47-6675] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 243
Moult s'est bien afichie que mais ne s'en tenra ;
Que qu'en doie avenir, tôt li demandera,
Dont est, et de quel terre, et com fait non il a;
Onques ne fu la nuit eure qu'el ne pensa.
Ains que l'aube aparust, mainte fois s'en torna.
Li chevaliers le Chisne, moult matin se leva ;
Quant fu apareilliés, al mostier en ala,
Moult très benignement le servige escota;
Moult fu grande l'offrande que sus l'autel posa.
Quant messe fut chantée, ariere repaira;
Sa fille vint encontre et li dus l'acola,
Il li baise la bouche, en ses bras la cobra ;
Volentiers la norri, tant com i conversa.
La dame vint après, qui la rage pensa.
Gel jor ot droit .vu. ans que li bers l'esposa,
Et le Saisne conquist qui la desireta,
L'onor c'avoit perdue tote li recovra.
Or aproisme 11 termes que il desseverra ;
Par sa grant legerie la dame le perdra !
Seignor, or escolés, se Dex vos beneïe.
Li chevaliers le chisne, qui tant ot baronic,
A moult Ydain sa fille acolée et baisïe,
Quant miedi sona, .i. serjans l'ève crie.
Li dus ala laver, à la chiere hardie.
Gel jor ot avec lui moult grant chevalerie ;
Quant ont assés mengié, s'ont la table gerpie;
Li pluisor sont aie joer à l'escremie,
As taules, as esches en va l'autre partie.
Tôt le jor s'en deduient, à moult grant seignorie.
244 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [GG7C-G705]
Quant il orent sopé, s'ont la maison widie.
Li chevaliers al chisne s'est cochiés lés s'amie ;
Mais ele ne dormist por tôt l'or de Pavie ;
Ains se torne et tressant, comme feme esmarie ;
Son seignor esveilla par sa grant diablie.
Li bers l'a embrachie, acolée et baisie ;
Mais il ne quidoit mie que pensast tel folie.
Ne se pot mais tenir. Or oies qu'ele prie :
« Sire, ce disl la dame, por Deu le fil Marie,
Comment avés-vos non ? ne Tme celer vos mie.
Et où vos fustes nés et en qiiele partie,
Et de quel gent vos estes, et de quele lignie? »
Quant li bers Tentendi, la color a noirchie;
Trestos tressaut d'angoisse, la colors li rogie :
Il ot au cuer tel dol moult plus que jo ne die.
ce Dame, ce dist li dus, ci faut no druerie :
Demain départira la nostre compagnie.
N'i seroie .x. jors por tôt Tor de Hongrie î »
La dame quida bien que ce fust diablie.
Tant parlèrent ensamble que Taube est esclarcie ;
Chil sali sus empiés, qui moult fort se gramie.
Gauchies est et vestis d'un paile d'Aumarie;
Puis ala al mostier, si a la messe oïe.
Quant il fu revenus, .i. point ne s'i deirie,
Ains fait mètre sa sele el destrier de Surie;
Puis a pris son espié et s'espée forbie :
c( Biax sire, où irés vos? » ce li dist sa maisnie.
— Seignor, jo m'en irai, se Dex me beneïe ;
Car li chisnes revient à tote la galie,
Qui très parmi le mer m'amena à navie.
[6706-6734] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 24o
Se mais i demoroie, jo perdroie la vie î »
Quant sa maisnie Tôt, moult en est esmarie,
Et la franche duchoise moult en plore et lermie ;
As pies li est queiie, dolcement merci crie ;
Mais tote sa proiere ne li valt une alie.
A tant es vos Ydain, qui tant fu eschevie,
N'avoit plus bêle feme desi en Romanie :
Quant ses pères la voit, li cuers li alenrie.
Li chevaliers le chisne en apela Ydain ;
Ele est à lui venue, si la prist par la main,
Puis li baise la bouche et les iex et le sain.
« Bêle fille fait-il, por vos ai le cuer vain ;
Hui vos convenra perdre vostre ami plus prochain ;
Ja jor que vos vives n'en orrés mais reclain.
Cho a fait vostre mère, qui le corage a vain ;
Autresi est de lui comme il fu d'Evain,
Quant Jhesus nostre Sire li dona cors umain ;
Si li véa le fruit d'un sol pomier altain ;
Maint en i avoit d'autres, et meillors et plus sain :
Ce c'on li detïendi convoita soir et main ;
Adan en fist mengier, qui pas n'en avoit fain.
Par ce fu fors jetés de paradis sovrain ;
Si li convint pener et gaaigner son pain.
Ausi dis-jo vo mère .i.mien conseil chertain,
Quant avoc lui colchai en son lit premerain,
Devant le m'a remis par le cors St-Germain !
Or m'en estuet râler en mon païs lointain ;
Ne puis mie arester desi que à demain. »
Là plorent vavasor et prinche et castelain,
•i4<i LA CHANSON DU CHEVALIKK AU CYGNE [0735-0763]
Et dames et pucelcs et cortois et vilain,
3Ioult demainent dolor sus el palais al tain
Que u ot onques à Blavies démené par Audain.
Moult par fu grans li dels en la sale pcrrine ;
Là veist-on plorer maint fil de palasine,
Et tant bon chevalier, qui fu de franche orine,
Et tante noble dame, tante bêle meschine.
Par le castel estoit la dolors entérine;
Por le baron ploroient nis la gent poverine,
Et la franche duchoise qui'st blanche com serine.
Bêle avait la maissele et la color rosine ;
N'estoit mie mains gente d'Elaine la roïne ;
Por Tamor son seignor se claime miserine.
« Ahi! lasse, fait ele, ma grans dolors define,
Quant jo pert mon ami, à qui j'estoie acline ! »
Deschire son bliaut et débat sa poitrine.
« He î Yde, bêle fille, or serés orpheline !
Por vos m'atornerai com autre miserine ;
Jamais ne vestirai vair, ne gris, ne hermine,
N'afublerai mantel forré de sebeline,
Ne cocherai en lit, covert de marterine,
Qui soit encortinée de bort, ne de cortuie :
Ains vestirai la haire qui'st poingnans com espine
S'aurai une gonele noire coai esclavine,
Fuirai m'ent en un bos, ou en une gaudine :
Iluec converserai avoc la salvechine,
Menjerai herbes crues et vivrai de rachine.
Bien doi mendians estre, dolente et miserine :
Qui bien fait, il le trove, cedist sainte Eufronie,
[G7G4-6792] ET DE GODEFHOID DE BOUILLOiN.
Essample nos en done la pucele 3Iarine I »
La dame vient al Duc et devant lui s'acline :
« Sire, por Deu, fait ele, n'aies si granl corine.
Se vos me gerpissés, toi ira à gastine ;
Saisne metront mon règne à dol et à ravine. »
— Dame, ce dist li dus, por Deu qui tôt destine,
Quant ovoc vos colchai en vo cambre perrine,
Et j'oi de vostre cors premièrement saisine,
Je vos deffendi moult par amor, sans haïne,
El proiai dolcement comme m'amie fine,
Ne me demandissiés mon non, ne mon c ovine :
Fait avés si com Eve, vos estes de s'orine.
Or m'en estuet r'aler, près sui de mon termine.
Car li cliisnes revient droit parmi la marine;
Ne seroie.ix.jors, par Sainte Calerine,
Qui me donroit tôt l'or qui est en sarrasine ! »
Quant la dame renient, verde fu com savine;
Li cuers li est falis, pasmée chiet sovine ;
La facile li devint noire comme fordine.
.II. puceles la tienent, Mahaus et Aeline,
Por amor à la dame et por Ydain la fine,
Font dol petit et grant par la sale marbrine.
Le jor i ot ploré de larme plaine tyne.
El palais à Buillon fu grans la consonanche ;
Del chevalier le chisne estoient en esranche.
La dame se drecha, qui de plorer n'estanche,
Desor treslos les autres en ol dol etpesance,
De ce que li a dit a moult grant repentanclie ;
Clie nos dist li estoires, puis en fist penitanclie.
248 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6793-6814]
Puis est venue al Duc, qui moult fut en balanche
Que il ne demort trop, moult en a grant pesance.
La dame l'apela si le pristpar la manche :
(c Biax sire, où lairés vos Ydain qui'st en enfanche?
Se la deguerpissiés, queue est en viltanche.
Tex ne donroit de lui.i.colel à blanc manche,
Qui por vos li portoit lionor et reveranche.
Or ira la novele par Saissone et par Franche
Calés en est li dus, qui est de tel poissanche.
Lasse! com ai grant dol de ceste desevranche !
Sire, car me laissiés aucune connisanche,
Ou escu, ou espié, vostre cor, ou vo lanche ;
Por vos le garderai, s'en aurai ramcmbranche. »
— Dame, mon cor d'ivoire lairai Ydain la blanche;
Trois bendes a entor, la première en est blanche ;
Pierres i a assises de grant senefîanche.
Se vos ne la gardés à moult grant honeranche,
Sachiés vos en aurés et anui et pesanche. »
La dame le rechut, s'en ot al cuer joianche,
Che nos dist li estoire qui nos fait demostranche,
Puis avint de cel cor merveillose samblanche,
Ensi com vos orrés, se vos faites oianche.
[6815-683C] ET DE GODBFROID I)E BOUILLON.
XLIIl
Le chevalier au Cygne fait ses adieux à sa famille, à ses gens et à l'empereur,
lis le conduisent au lieu où l'attend le cygne, son frère. Il monte dans le
bateau que celui-ci conduit, et disparaît pour ne plus revenir.
SEiGNOR, or escotés por Deu omnipotent.
Li chevaliers le chisne à trestos congié prenl ;
D'Ydain a moult grant dol, la bêle o le cors genl.
La petite pucele ploroit moult tenrement,
Por la pitié de lui en ploroient.iii.cent.
Ses pères la baisa assés moult dolcement,
Puis monta el cheval tost et isnelement;
Congié print à ses homes moult amiablement.
Ses armes fait porter devant lui en présent;
.Par le castel avoit moult grant dolosement ;
Li borjois et les dames ploroient tenrement :
Onques nus hom n'oï si fort dolosement.
Li bers les commanda à Deu moult bonement;
Del castel est issus à trestote sa gent;
Avoc lui la duchoise, qui son cuer ot dolent,
Et Yde la jentiex, qui Dex ama forment.
Li chevaliers le chisne ne s'atarja noient;
Aine de si à Nimaie n'i oi arestement;
Puis descent al perron soef et bêlement,
Puis monta el palais sans nul devéemenl.
L'emperéor trova el plus haut mandement;
Li dus l'a salué bel et cortoisement;
2oO LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGiNE [0837-0805]
Ollics li emperere le son salut 11 rent,
Puis Test aies baisier moult amiablement.
Delés lui l'a assis moult honorablement;
Apres vint la duchoise qa'ist de bon escient,
Et Yde la gentiex et ses gens ensement;
Tantost furent assis aval le pavement.
Li chevaliers le chisne parla premièrement,
Si que tos li barnages Toï plenierement :
« Empereres jentiex. tencs-moi covenent;
Vos me donastes feme par tel devisement
Que r aler m'en porroie sans nul devéemeni,
Se li nés et li chisnes revenoit en présent.
Gardés, biax très dois sire, que n'i ait fausement. »
L'emperere respont : « Si fu-il voiremenl,
Que que l'uns envers Taulre de parole content. »
Li chisnes jeté .t. brait, moult effrééement
Si que par le palais Foent communalment.
As fenestres corurent par devers Orient;
Il ont veû le chisne qui le baron atent.
Quant li baron choisirent al rivage l'oisel,
Assés i ot de cex qui il ne fu pas bel ;
Moult en eu grand merveille li viel et li toseL
Li Emperere i vait, affublés d'un mantel;
As fenestres s'apuie par dessus .i. quarrel
Et a veû le chisne où conduit son batel
D'une caaine d'or, où avoit .i. anel;
Ens el col li estoit desi al haterel.
Moult em parolent tuit et mainent grant revel.
Moine, prestre et abé, dames et jovencel.
[68GG-G893] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 2ol
L'emperere en jura le cors S' Daniel
QuMl ne fust si dolens el cuer ses le forcel,
Que li eiist tolu tôt son meillor castel.
L'emperere tenoit en sa main .i. vergel;
A chascun cor avoit d'or fin .i. bel noiel ;
En l'un ot entaillie .i. moult bel lioncel.
Le chevalier le chisne apela gent et bel ;
Li dus va devant lui, si osta son mantel.
L'emperere s'asist lés Guion le 31ansel ;
Si li mostre le chisne où maine son navel.
Li chevaliers le chisne s'asist à la fenestre;
L'emperere li mist sor le col son brach destre,
Si li a demandé s'il porroit por riens estre
Que il ja remansist, por nul home terrestre.
({ rs'aie, fait-il, biax sire, par le cors S* Seveslre
Qui me donroit Paris et Londres et ^Yincestre,
Ne Coloigne la granl, qui fu à vostre ancestre!
Mais donés moi congié por Deu le roi celestre
Bien veés que por moi en envoie mes mestre. »
Dont plorent chevalier, moine et abé et preslre
Et li frans emperere qui li fu à senestre;
Si fait l'empereris qui le cors ot honeste;
Aine ne fu fait tes dels por nul home terrestre.
Beatris la duchoise, qui fu de grant valor,
Prist Ydain par la main devant l'emperéor ;
Devant lui s'agenoille, si li dist par dochor :
« Biax sire, que ferai, se jo pert mon seignor?
Jamais n'aurai jor joie, ains vivrai à dolor. »
252 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [6894-6922]
Li vaillans emperere respondi sans cremor :
(( Dame je vos en jure le cors S* Salvéor,
Se il velt remanoir, jo li croistrai s'onor
De .II. riches chastiax, tôt par la vostre amor,
Et de .1111. plaisciés, n'i a cel où n'ait tor. »
-— Sire, ce dist li dus, par Deu le criator,
Qui me donroit Coloigne, qui fu vostre anchisor,
Ettrestote la terre qui soit dusc'à Monflor,
N'i estroie encor la monlanche d'un jor.
Mais donés moi congié, moult i fas lonc sejor.
Moult me crieg que me Sires ne me tort à folor. »
Quant Toï Temperere, moult en ot grant iror.
La dame chiet pasmée, à la fresse color,
Là plorent chevalier, duc et prince et contor,
Et dames et puceles, borjois et vavasor :
Onques nus hom ne vit démener tel dolor,
En cest siècle vivant, por .i. sol poignéor.
Puis que li chisnes fu ariere repairiés,
Moult en fu li barnages dolens et corechiés.
L'emperere méismes en plore de pitiés.
Et vesques et abé et trestos li clergiés;
Adonques fu li dels durement efîorchiés.
Li chisnes gelé .i. cri, qui fu grant et pleniers.
Quant li vassax l'oï, si demande congiés.
« Sire, laissiés m'aler, car trop sui atargiés,
Se vos mais me tenés, de verte le sachiés,
Ja me verres morir ichi entre vos pies.
Mais moult vos proi d'Ydain que vos la conseilliés.
Chi li rent devant vos mes terres el mes fiés;.
[6923-6951] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 253
Biax sire, moull vos proi que vos li otroiés ,
Puis le dectief sa mère qu'ele en soit dame et ciliés. »
— Chertés, dist Temperere, ja n'i aura déniés. »
Li chisnes recria, qui moult fu airiés :
Li bers saut el cheval, qui fu apareillés,
De la chité s'en ist, poignant tos eslaissiés,
Aine desi al rivage n'i fa li frain sachiés.
Après vait li barnages et serrés el rengiés;
L'emperere méismes i vint moult corochiés,
Et descent del cheval, esromenl fu laissiés;
Puis saisist son espié et l'escu qui fu vies ;
Des cox c'avoit eus moult estoit empiriés;
La bone espée ot chainte, dont li brans est forgiés;
Moult tosl fu li bliaus oslés et destachiés,
Et enlra el batel; .un. fois s'est seigniés;
Tôt droit à l'un des cors fu ses escus cochiés ;
« Seignor, fait-il, à Deu! « à tant s'est acoisiés.
Li chisnes s'en repaire, baus et joians et liés,
S'enniaine le vassal, qui tant fu essauchiés.
Sempres l'orent perdu, aussi com fust plongiés :
Onques ne sot nus hom où il fu repairiés.
Des or s'en vait li chisnes parmi la mer à nage,
S'enmaine le vassal à Taduré corage.
Là peiissiés véir grand dol sor le rivage;
Tôt ploroient por lui, et li fol et li sage.
Sa feme en a tel dol à poi vive n'esrage ;
Si deront son bliaut et degrate sa face;
Si se pasme sovent n'en puis faire acointage ;
Et l'emperere i vint, qui tant ot vasselage ;
2o4 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [G9o2-G97 3]
La dame fist monter sur .i. mulet d'arage;
Ydain prist devant lui qui tant ot vasselage.
A Nymaie repairent, n'i ot fait arestage.
Devant le palais ot .t. moult bel pin ramage ;
Otes li emperere descendi en l'ombrage,
Et Yde la vaillans, qui fu de haut parage ,
Onques n'i demanda ne relief, ne ostage,
De trestot ses fievés li fist avoir homage.
Chele nuit lor a fait moult riche herbergage.
El demain se remist la dame en son voiage,
Desi que à Buillon n'i a fait arestage,
Le palais a saisi et son plus haut estage.
Forment dolent ses homes que nen ait encombrage
Par ce qu'ele ot perdu ensi son mariage.
XLIV
Béatrix gouverne son duché de Bouillon. Elle élève tendrement sa fille Ydain.
Elle se voit enlever, faute de soins, un cor merveilleux que lui avait laissé
son mari.
DESPUIS que la duchoise ot perdu son mari,
Darrière est revenue, si a Buillon saisi.
Contre cuer Font li home, parce que lor toli ;
Mais n'en sevent que faire, si Font laissié ensi,
Comme dame la servent et sa fille autresi.
Em pais maintint sa terre, et Dex le volt ensi.
Et Yde la cortoise amanda et théi.
Sa mère i mist grant paine, volenticrs la norri,
[69T4-7002] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 255
Ne passa .1. sol jor ne plorast son mari;
Moult fu bone almosniere, de verte le vos di ;
Ele revesti povres et autex recovri,
Et mostiers et chapeles voleniiers establi,
Et fist messe canter el non S' Esperi,
Que DamleDex de gloire, qui onques ne menti,
Li rende son seignor par la soie merchi!
Mais jamais ne l'verra, del toi i a fali.
Seignor, oiéscanchon qui faite est de verlé;
L'esioire en est tenue en grande auctorilé.
Puis que li chisnes ot le baron remené,
La dame retorna et saisi s'ireté.
Li dus li ot laissié, si com vos ai conté,
.1. cor d'ivoire blanc, moult richement ovré,
Si la rova tenir en moult grande cherté.
La dame le fist pendre à .1. estel dolé,
Avoc les autres cors, dont il i ot plenté.
Le commant son seignor ot moult tost oublié.
Encore n'avoit mie bien demi an passé,
La dame est en la sale .1. jor, si ot disné
Si serjant et si home qui sont par naïté.
En droit le miedi es vos .t. fu levé
Par trestote la sale, grant et démesuré ;
Aine nus ne pot savoir com li eûst bote ;
La dame s'en issi, n'i a plus demoré ;
El tôt cil qui là furent s'en fuient effréé.
Si près les prist li fus que pas n'en ont jeté
Trestot cil qui là furent .1. denier monéé.
Fors che que il avoient vesiu et endossé.
2o6 LA CHANSON DU CHEVALIER AU CYGNE [7003-7031]
Laiens remest li cors qui le duc ol esté;
Quand li borjois perchurent le donjon alumé,
Por rescorre le fu i sont tôt assamblé ;
Mais ne valt lor rescosse .1. denier monéé ;
Car la sale est esprise et en lonc et en lé,
A tant es vos 0 fu .1. oisel a volé,
En samblanche d'un chisne plus blanc que flor de pré.
Quant fut venus al fu, si Fa avironé,
Trois fois vola entor, puis si Ta sormonté,
Voiant els tos, sali ens el fu alumé.
Mais moult tost en r'issi, n'i a pas demoré;
Aine n'iot riens sor lui ne blesmi, ne bruslé.
Le cor d'yvoire blanc en a del fu osté,
Voiant tos cex qui furent, Ten a 0 lui porté.
Tant con véir le porent ont après lui gardé.
Beatris la ducboise a en son cuer pensé
Que c'est par son meffet ; des iex à moult ploré ;
Forment s'en esmerveillent li viel home d'aé;
Quant on sot l'aventure, comment il fu aie,
Moult en fu grant parole par trestot le régné ;
Moult ot entor le fu assamblée grant gent,
Por le palais rescorre, mais ne valut noient ;
Onques ne pot avoir nis .1. rescoement :
Ensi fu la sale arse et tôt li mandement.
Onques n'en osla-on ne lit, ne garnement,
Govertoir, ne mantel, ne autre vestement.
Plus en valut la perte de .vu. c. mars d'argent.
Beatris la duchoise set bien chertainement
Qu'ele a par son meffait tôt cest encombrement.
[7032-70GO] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. 2o
Car ses sires en ot bien fait demostrement.
Se ne gardoit le cor moult honorablement,
C'ains que li ans passast, auroit encombrement :
Moult tost ot irespassé le son commandement.
Or s'en repent la dame moult engoissosement ;
Del cor qu'ele a perdu a moult son cuer dolent,
Et quant le voit la dame n'i a recovrement.
Son plor laissa ester et son dolosement;
Ovriers commande querre tost et isnelement ;
Si fist mairien doler sans nul detriement.
Et quant il orent quis tôt rapareillemenl,
La sale fist refaire et son herbergement.
Ensi avint la dame, se Testoire ne ment
Qui tos jors duerra dusc'al definement.
La dame de Buillon fu moult et prox et sage
Et lîst apareiller moult bien son herbergage.
Et la sale refaire et son plus haut estage.
En l'autre qui fu ars ot eii grant damage ;
Por .11. mil mars d'argent n'en auroit restorage;
Mais ele set moult bien et pense en son corage
Qu'ele par son meffait a eu le damage,
Et son seignor perdu qui tant ot vasselage.
Car quant li fu donés primes en mariage,
Et ele jut 0 lui en sa tente la large,
Li bers li deffendi, par moult grant amistage.
Que ne li demandast son non, ne son parage.
Sor sa defïension li enquist par folage,
Et si li dist moult bien, quant vint al dessevrage.
Se ne gardoit son cor à moult grant seignorage,
17
2o.S LA CHANSON DL' CHEVALIER AU CYGNE [70G 1-7089]
Ains que li ans passast, en averoit damage.
Le blanc cor vit porter le blanc oisel volage ;
Bien sol qu'avoit perdu lot ce par son outrage :
Tel dol en a au cuer, à poi qu'ele n'esrage.
Moult fu puis bone dame tos jors en son aage:
Ele portoit la haire nu à nu son corsage,
Tant corn ele vesqui maintint puis cel usage.
3Ioult devint bone dame puis celé de Buillon ;
Onques puis icele ore que perdi son baron,
Le chevalier le chisne, qui fu de granl renon,
Nen ot joie en son cuer par nule devison ;
Si ne menja le jor se une fie non ;
Ains puis ne vesti lange, par nule asentison.
La haire avoit vestue sos Termin pelichon
Et par desor avoit .i. vermel siglalon ;
Moult portoit grant honor gent de religion.
Ydain a commandée al maistre Salemon.
Ses chapelains esloit, si mest en sa maison.
Chil aprist la pucele à la clere fachon
Son sautier et ses eures par bone entension \
Ele fu preus et sage, si ot dolce raison.
Tant la norri sa mère, qui Dex: face pardon,
Quele ot .xiii. ans et plus, que de fi le set-on ;
N'otplus gentil pucele dusqu' en Cafarnaon.
Assés Font moult requise conte, prince et baron.
Ele n'en volt aine faire nului otroi, ne don ;
Car bien li ramembroit de celé anoncion
Que li angles li dist dedens le paveillon,
Quant gisoit el palais Temperéor Oton.
[7090-7110] ET DE GODEFROID DE BOUILLON. lioO
Se ele eiit tenu bien sa detfension,
Eacor eiist o lui son vaillant compaignon.
Quant Yde la cortoise ot passé .xiiii. ans,
Si fu tote formée et parcreûe et grans.
Le visage ot roont et les iex vairs, rians,
Bouche brief et petite , les dens clers et rians,
Les bras réons et plains, espaulles avenans,
Et les rains ot espesses et moult ot graisles flans ;
N'ot plus jentil pucele el roialme des Frans.
DamleDex Tamatant, li pères roiamans,
Qu'amors qu'il ot à lui li fu aparissans.
Car tel fruit li dona qui moult par fu vaillans,
Ce conte li estoire, qui voir en est disans.
GODEFROIS fu ses fiex et EVITASSES li frans,
Et li rois BAUDLIXS qui moult fu conquerrans.
Chil troi furent si fil, par les miens escians,
Et conquistrent par forche, as espées tranchans ;
Et Nyque et Antioche, s'en firent lor commans.
Moult furent redoté de Turs et de Persans ;
Onques si mal voisins n'orent aine à nul tans,
Ne qui tant lor fesissent ne paines, ne ahans.
TABLE DES MATIÈRES
ISTRODCCTIO.V I.y.jt
I. — Préambule de l'auteur. Il va raconter l'histoire du Chevalier au
Cygne et de ses frères. Ce n'est point un roman de la Table ronde :
c'est une histoire véritable 1
II. — Oriant, roi de l'île de Mer, étant avec sa femme Béafrli ,
aperçoit une mendiante ayant deux beaux enfants : a Dieu a donné,
dit-il, deux enfants h une pauvre femme, et nous n'avons ni fils ni
fille I » Béatrix soutient qu'une femme ne peut mettre au monde deux
enfants à la fois, à moins de s'être livrée à deux hommes 3
III. — Béatrix accouche, pendant l'absence de son mari, de sept en-
fants portant chacun un collier d'or à son cou. Matabrune, mère
du roi, prend la résolution de faire périr les sept enfants. Déses-
poir de Béatrix 5
IV. — Elle ordonne à Markes, un de ses hommes, de prendre les en-
fants et de les noyer. Elle montre à son Bis sept petits chiens, dont
elle lui dit que sa femme vient d'accoucher. Le roi fait jeter Béatrix
au fond d'un cachot . 7
V. — Markes prend pitié des enfants. Il les expose au bord d'une ri-
vière. Un ermite trouve les enfants. Une chèvre les allaitait. Il les
emmène chez lui et en prend soin 12
VI. — Un forestier, en l'absence de l'ermite, entre dans sa maison,
voit les enfants, et court le dire à Matabrune. Par ses ordres, il va
chez l'ermite, enlève les colliers aux six des enfants qu'il trouve, et
aussitôt ils sont changés en cygnes : ils s'envolent et s'arrêtent dans le
vivier du roi leur père 16
VII. — Le septième enfant resté chez l'ermite va chercher les vivres
que le roi fait distiibuer aux pauvres du voisinage. Il passe et re-
passe le long du vivier où se trouvent ses six frères changés eu cygnes. 20
VIII. — Matabrune donne un des colliers à son orfèvre, qui le fait
fondre et en façonne deux coupes d'argent 23
26-2 TABLE DES MATIERES.
IX. — Un ange apprend à l'ermite que l'enfant est un des fils du roi.
C'est lui qui défendra sa mère faussement accusée 25
X. — L'ermite raconte tout à l'enfant. Il sera baptisé, sera nommé
Élyas, et ira à la Tille servir de champion à sa mère 28
XI. — Élyas arrive à la ville au moment où sa mère va être jetée dans
les flammes : il va droit au roi. Il s'étonne de tout ce qu'il voit.
Il déclare qu'il veut combattre pour prouver l'innocence de la reine
injustement accusée 31
XII. — La vieille reine, furieuse, appelle un traître renégat, Mal-
quarré, qui devra se battre avec Élyas ; elle le fait chevalier 37
XIII. — Le roi fait apporter des armes pour Élyas. Celui-ci veut d'a-
bord être baptisé, puis armé chevalier. Il ignore tout, mais un cousin
du roi lui explique dans tous les détails comment il s'y prendra pour
combattre 4 3
XIV. — Le combat commence. Récit détaillé des nombreuses péripé-
ties de cette lutte inégale. A la fin Élyas est vainqueur. Il tue Mal-
quarré et lui coupe la tête 54
XV. — Élyas fait chercher Marques qui lui avait sauvé la vie, à lui et
à ses frères. Il explique au roi comment ceux-ci, changés en cy-
gnes, sont dans son vivier. On leur met au cou leurs colliers d'or; ils
reprennent leur première forme, à l'exception d'un seul 64
XVI. — Le roi cède la couronne k son fils. Celui-ci songe à punir Mata-
brune qui s'est renfermée dans son château. Il assemble ses che-
valiers. Matabrune se défend. Ses gens sont vaincus 63
XVII. — Matabrune propose à Élyas de se battre contre Heudré, un de
ses chevaliers : Élyas accepte. Des traîtres apostés par la reine doi-
vent l'attaquer : un ange l'en prévient. . 74
XVIII. — Elyas choisit xv combattants., vu grands et vin petits, qui
doivent le secourir, s'il en est besoin. Heudré est vaincu. Après une
sanglante mêlée, le château de Matabrune est pris 80
XIX. — Matabrune est forcée d'avouer tous ses crimes en présence
des barons. Elle est jetée au feu s, 6
XX. — Par l'ordre d'un ange, Élyas se rend avec son père et sa mère
au vivier où son frère le cygne lui amène un bateau. Il y monte, et
le cygne part avec lui 90
XXI. — Us arrivent à une cité sarraziue. Combat du chevalier au
cygne contre Agolant, frère de Matabrune. Il est vaincu et jeté en
prison. Un garçon va l'annoncer au roi Oriant 93
XXII. — Éiyas, secouru à temps par les gens de son père au moment où
il va être jeté dans un bùchei-, prend les armes, tue Agolant, et de-
vient maître de ses domaines. Il en investit Symon, un des vassaux d'Ago-
TABLE DES MATIÈRES. 263
lant, et repart avec le cygne 100
XXUI. — Elyas appread que Rainier, duc des Saisnes, s'est emparé de
la terre de la duchesse de Bouillon. 11 s'offre à l'empereur pour dé-
fendre ses droits contre l'usurpateur 107
XXIV. — Délibération des conseillers de l'empereur. Élyas est accepté
comme champion de la duchesse de Bouillon 116
XXY. — Combat du chevalier au cygne et de Rainier 120
XXVI. — La duchesse et sa fille apprennent que leur champion est sur
le point d'être vaincu. Elles adressent à Dieu de ferventes prières.. Iî7
XXVII. — Le combat recommence, et le duc Rainier succombe. Ses
otages sont mis à mort. Ses parents sont renvoyés dans leurs
pays 134
XXVIII. — Les Saisnes s'emparent du château de la dame de Mil-
sent. Ils saisissent ses deux filles et les livrent à des écuyers. Elles
parviennent à s'échapper , 141
XXIX. — Le chevalier au cygne épouse la fille de la duchesse de
Bouillon et devient seigneur de sa terre. Il lui fait promettre de ne
jamais lui demander son nom ni son origine. Elle le perdra sans
retour si elle manque à sa parole 143
XXX. — Un ange apparaît à Béalrix ; il lui annonce que sa fille sera
mère d'Eustache de Bologne, de Godefroi de Bouillon et de Bau-
douin. Elle part avec Elyas pour la terre d'Ardcnne, avec Galien,
neveu de l'empereur 1 rj3
XXXI. — Le chevalier au cygne et sa femme partent pour aller visi-
ter leur duché de Bouillon. Les chefs des Saisnes, Rainier, le fils, et
Espaulars de Gormaise, avertis de ce voyage par un espion, les
attendent dans une embuscade où les conduit un autre traître, le
provot Asselin.. 158
XXXII. — Un miracle les sauve. A la faveur du bruit fait par un cheval
sorti du camp des traîtres, le chevalier au cygne et Galien s'é-
chappent. Asselin est pris et pendu 165
XXXIII. — Segart de Monbrin attaque le chevalier au Cygne. Grand
combat. Segart est tué 172
XXXIV. — Espaulars de Gormaise recommence le combat. Il tué Galien ;
ses chevaliers se précipitent sur les Saisnes pour le venger 182
XXXV. — Combats contre Enor de la Pierre, Mirabel, Fouchars et
Garnier. Béatrix tombe entre leurs mains 191
XXXVI. — Une hirondelle vient se poser sur le casque du chevalier au
cygne. Elle lui promet le secours de Dieu. Il est vainqueur; retour
chez l'empereur Othon. Obsèques de Galien 201
XXXVII. — Le chevalier au cygne va à Bouillon, reçoit l'hommage de
264 TABLE DES MATIÈRES.
ses vassaux. Béalrix met au monde une fille, la belle Ydain. Un songe
leur annonce de nouveaux malheurs îOS
XXXVIII, — Espaulars et Garnier reconiraencentla guerre. Ils assiègent
Bouillon. Lutte inégale soutenue par le chevalier au cygne 214
XXXIX. — Galerant de Monbrin, Malpriant et Garnier conduisent l'as-
saut. Sortie dirigée par le chevalier au cygne. Malpriant est tué. ... 223
XL, — Le chevalier au cygne envoie demander du secours à l'empe-
reur 230
XLI. — L'armée de l'empereur arrive ; après un combat acharné les
Saisnes sont mis en fuite 23 6
XLII. — Béatrix viole la promesse faite à son époux. Son bonheur
est détruit. Le chevalier au cygne la quitte désolée. Elle ne le le-
verra plus 241
XLIII. — Le chevalier au cygne fait ses adieux à sa famille, à ses
gens et à l'empereur. Us le conduisent au lieu où l'attend le cygne,
son frère. Il monte dans le bateau que celui-ci conduit, et disparaît
pour ne plus revenir 249
XLIY. — Béatrix gouverne son duché de Bouillon, Elle élève tendre-
ment sa fille Ydain. Elle se voit enlever, faute de soins, un cor mer-
veilleux que lui avait laissé son mari. ..^ 254
TARIS. • IMPRIMERIE VIÉVILtE ET CAPIOMONT, 6, RUE DES POITEVINS,
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